LES (RÈGLES » DU POÈME ÉPIQUE ET LES ÉPOPÉES DE DU BARTAS
Idée que le XVIe siècle se fait de la poésie épique : il n’y voit qu'une composition toute factice et réglée d'avance. — Du Bartas et les critiques contemporains. — Il ne pouvait, en des sujets chrétiens, se conformer aux traditions de l'antiquité, d’ailleurs fort peu comprises. — I1 n’a pas, comme on le lui reproche, réduit ses épopées à un récit simple etnu; au contraire, la variété de leur forme est justement ce qui rend difficile de les enfermer dans des limites bien définies. — Le merveilleux chrétien chez du Bartas. — L'emploi de la mythologie au X VIe siècle : Jean Lemaire et Ronsard. — Fausse idée que se fait la Pléiade du merveilleux païen dans les épopées primitives et même dans les épopées artificielles. — Des protestations s'élèvent au nom de la religion contre l’usage des fictions mythologiques. — Du Bartas a rompu de bonne heure avec les sujets profanes; il ne peut rejeter tout d’un coup et entièrement le merveilleux païen, mais il est le premier à lui « donner l'assaut». — D'ailleurs, les sujets chrétiens n'avaient jamais été abandonnés en France, ni sur le théâtre, ni dans l'épopée, et l'emploi du merveilleux biblique se perpétua jusqu'au milieu du XVIIe siècle. — Du Bartas fait encore trop de concessions au goût du temps: du moins, les dieux de l’Olympe n’interviennent jamais dans ses poèmes comme personnages actifs. — I y a chez lui un antagonisme bien marqué contre la poésie artificielle et païenne de Ronsard et de son école.
La Judith et les déux Semaines sont incontestablement des poèmes héroiques; mais du Bartas montre dans ces trois épopées, qui constituent presque toute son œuvre, une originalité et une indépendance dont il a porté la peine devant certains juges contemporains et même devant la postérité. On lui reprocha de ne pas suivre les règles des anciens, soit qu’il les ignorât, soit qu’il les eût volontairement transgressées. La vaste érudition du poète ne permet guère de croire qu’il ne les connût pas ; quant à les mépriser, il professait un trop grand respect de l'antiquité pour ne pas observer les sages préceptes d’Aristote et d'Horace, si les règles de l'épopée paienne eussent pu convenir toutes aux sujets qu'il choisit et au caractère du poème héroïque chrétien dont il fut, en France, le fondateur. Les principaux reproches que lui font les écrivains du temps, se rapportent surtout à la forme « bizarre » de compositions poétiques qui ne semblent rentrer dans aucun genre, et à l'emploi du merveilleux chrétien que la Renaissance avait remplacé par la mythologie.
Si l'on examine quelle idée le XVI siècle se faisait de la poésie
épique, on s'explique aisément que la Judith et les Semaines aient eu à subir la première de ces critiques. Sans doute, l'épopée héroïque avait eu sa belle époque pendant le moyen âge. Pourtant, faute d’un nouvel Homère qui la consacrât par un monument immortel, cette poésie, rude et diffuse, mais mâle, vigoureuse et parfois d’un grand caractère, finit par tomber, dès le XIVe siècle, dans l'oubli le plus profond. A l’époque où la Renaissance littéraire est inaugurée par la Pléiade, le seul poème dont on conservât le souvenir était le Roman de la Rose, si fade dans la première partie et d’une inspiration si prosaique dans la seconde. Rien d'étonnant que la nouvelle école, quand elle voulut restaurer la poésie épique, se tournât vers l’imitation des anciens. Malheureusement, elle ne comprit pas la véritable épopée, l'épopée nationale et primitive comme l'Iliade, image vivante et fidèle peinture de la civilisation qui l'avait produite. Nous verrons tout à l'heure comment les poètes du XVI siècle méconnurent le caractère du merveilleux païen; celui du poème épique ne fut pas moins altéré par eux: ils n'y virent qu'une composition toute factice, la mise en œuvre de procédés plus ou moins compliqués, mais qu’il suffisait de pratiquer avec art pour réussir. Virgile fut préféré à Homère parce que l'Énéide semblait plus conforme que l’Iliade à l'idéal étroit qu’on se faisait de l'épopée; et, quand le chef des novateurs conçut sa Franciade, il ne vit rien de mieux à faire que d'emprunter au poëte latin son cadre et ses inventions. [l suffit de lire la Préface de Ronsard pour voir qu’il considérait l'épopée comme une œuvre d’art et de fiction, comme un véritable jeu du poète; il y a, pour composer un poème épique, des recettes infaillibles : récits de batailles, courses de char, songes, descentes aux enfers, prédictions, il n’est besoin que de combiner dans la juste proportion ces divers ingrédients pour obtenir une nouvelle Énéide. L'ordonnance du poème, sa marche, la succession des épisodes, tout est réglé d'avance; et, si la gloire de Virgile est réservée au poète qui saura le mieux appliquer ces règles, celui qui les négligera n’a rien à espérer.
C’est en vertu de cette théorie que du Bartas se vit condamner par les plus illustres critiques contemporains. Ses poèmes eurent auprès du public un immense succès ; mais toutes les qualités qu'il y déploya ne purent lui faire pardonner par les lettrés d’avoir transgressé les prétendues lois du genre épique; et les deux Semaines