EMPLOI DE L'ARTICLE
Avec les noms propres. — L'article s’omet toujours avant les noms de personnes, sauf quand ils sont accompagnés d'un adjectif. C’est l'usage moderne.
Les noms de montagnes s’en passent d'ordinaire, Ex. : L’eschole d'Oreb (1"° Sem., I), Caucase (I, 4), Parnasse (Id.), Hymette (I, 7), etc. De même pour ceux de villes.
(1) Livre Ier,
(2) Nous avons suivi dans ce chapitre le plan général adopté par M. A. Darmesteter dans son Tableau de la langue au XVIe siècle.
Il s'emploie avec les noms de rivières dans la plupart des cas. Ex.: Elle luy doit le Tane, Le Nil, thrésor d'Egypte, elle luy doit le Rhin, Le Danube, l'Eufrate (I, 3). La Gimone, le Sarrapin (I, 3). Le Tibre, le Pô (I, 5). Le Tigre (II, Voc.). Quelquefois, cependant, l’article est retranché. Ex.: Se campe sur Vistule (II, Css). Qui rend par son tribut Garone navigable (sonnet III). Garone (I, 3), Mardignon (Ibid.), Permesse (I, 5). Cet usage se conserva jusqu'au milieu du XVIIe siècle concurremment avec l'usage moderne. Corneille a-dit : Que sert de disputer le passage de Loire ? (Poés. div.), et Racine : Entre Sambre et Meuse (Siège de Namur); Les bords d’Asopus (Liv. ann.).
Avec les noms de pays, l’article se met ou se retranche indifféremment. Ex. : L'Afrique (I, 2), l'Inde, l'Espagne (Ibid.), ete. Mais, avec omission de l’article : À l’entour de Mésopotamie (11, Gies) ; Carinthie (I, 2), Inde (I, 4), etc. Corneille a dit de même : Suze ouvre enfin la porte au bonheur d'Italie (Poés. div.); et Racine : Le commerce d'Espagne (Notes hist. ).
Avec les noms de mois, l’usage ordinaire de du Bartas semble étre d'employer l’article. Ex : Le février est sans pluie et le may sans rosée (II, Schis.).
Avec les noms communs.— L'article est supprimé lorsque le nom commun se prend dans un sens général et indéfini. Ex. : Tu ne trouves quartier dont la beauté responde (II. Ed.). Les monts les mieux fondez bondissent comme agneaux (Ibid.). Et jamais n’enverras dans tes rameuses veines Morceau qu'estant acquis. (IT, Imp.). Corneille a dit de méme : Collines, qui servez de ceinture aux campagnes, Qui vous fit bondir comme agneaux ? (Vép.et Comp.).
Il est encore supprimé lorsque le nom est abstrait. Ex. : Où par grâce conduit d’où banni par péché (IT, Ed.) ; Ennemi de tristesse (Ibid.) ; Par oisiveté l'innocence se mine (Ibid.); Vivant en innocence (II, Imp.). Cette suppression de l’article est encore assez fréquente au XVII siècle. Cf. Corneille : Que ce vieillard confie et gloire et liberté (Nic. 1177). Racine: Vaincre par justice plutôt que par force (Livr. ann.); La Bruyère : Celui qui a pénétré la cour sait ce que c’est que vertu (éd. Régn. II, 251). Cependant, même avec les noms abstraits, l’article se met lorsque ces noms ont pour compléments des substantifs concrets. Ex. : De Dieu la puissance (I, 1). Du grand roy de la mer et la force: de la gloire (1,5).
On trouve chez du Bartas une foule de locutions où le substantif s’unit au verbe sans article pour former une sorte de verbe composé. Ex. : Donner frein à désir (II, Cies). Il tourne visage (II, Artif.). Tubal ne perd point temps (Ibid.). Donner fin (II, Cap.). Couper chemin (II, Ed.). C’est ainsi que nous disons aujourd’hui : rendre grâce, donner prise, perdre courage, lâcher pied, tourner bride, ete. Il y a dans Corneille une foule d'expressions de ce genre, comme perdre temps, ete. Racine écrit : Le vicomte de Turenne lui coupa chemin. Vaugelas (Rem. Il, 554) reproche même à Malherbe d’avoir dit : « Vous tourniez le visage vers la Provence ».
Les substantifs joints aux adjectifs mesme, tout, autre, tel, ne prennent généralement pas l’article. Ex. : En mesme heure (I, 2); Entre tous animaux (II, Imp.). Sous autre nom (Ibid). Par le canal tortu de telle serbatane (lbid.). Cette construction se retrouve fréquemment dans les écrivains de l'époque classique. Corneille dit: La fleurette pour toi prend encor même style (Ment. 945); Racine : Jen’avais autre dessein que de vous témoigner (Brit. Ep.); Nous sommes de telle nature, que... (Alex. 2° préf.);, La Bruyère : Il est de tous métiers... (I, 46, Ed. Régnier).
Notons encore les expressions suivantes : Contre espoir (II, Bab.). Franchir un fleuve à nage (II, Magn.). Presque en demijour (Jud. 2). Et ie jour (prestoit) à la nuit moitié de sa lumière (IT, Ed.). C'est ainsi que Racine a dit : Il se mit à nage (Rem. sur Odyssée).
Du Bartas omet parfois l’article lors même que le substantif est suivi du relatif qui. Ex. : A faute d'union, Qui du gouvernement est l'humeur radicale (II, Cap.). Vaugelas (II, p. 103) établit la règle moderne, encore très contestée à son époque, notamment par La Mothe le Vayer.
L'article est souvent employé où nous ne le mettrions plus, par exemple dans les constructions suivantes : Isaac, jeune de poil, mais de l'esprit chenu (II, Pères). L'enfant marcher au sec (II, Loy). Ayant pour la bannière l’Arche (II, Cap.). Ne baille plus le mot (Jud. 5). Sa bouche A pour les riches bords deux coraux (Jud. 4). Don Jean, vrai foudre de à guerre (Lép.). De même dans La Bruyère : D’autres livres sont sous la clef (II, 155); Les ouvrages des mœurs qui réussissent (II, 444).
On trouve, suivant l'usage moderne : De vrais fruits pendillent
(IT, Ed.) ; mais en général l’article partitif est employé devant les noms pluriels précédés de l'adjectif. Ex : Dieu fait des beaux cabinets (II, Ed.). Portent des grands forests (Ibid.). Bastir des nouveaux toits (II, Imp.). Par des belles promesses (II, Bab.). — Vaugelas (II, 6) établit notre régle actuelle, que l’on viole, dit-il, dans la plupart des provinces. D’après Th. Corneille, la plus grande partie des Gascons y manque; et l’Académie confirme cette observation. Au reste, les meilleurs écrivains du XVII siècle y contreviennent eux-mêmes. On trouve dans Me de Sévigné : Des grosses larmes lui tombent des yeux; dans Racine : N’accuse point le ciel qui le laisse outrager, Et des indignes fils qui....; dans La Bruyère : Tant qu'il y aura un Dieu et des éternelles vérités (II, 257).
L'article peut servir pour plusieurs substantifs de suite. Ex. : L’angine et frénésie (II, Ed.). Même quand les genres ou les nombres diffèrent. Ex. : Le fréquent commerce et hantise sacrée (Ibid.). Abusent du loisir et bonté du lecteur (II, Cis). L'origine et progres de la race d’Isaac (Jud. 2). Vaugelas (IT, 253) reconnait que cette construction n’est pas rare. «Il y a faute, ajoute-t-il, quand les substantifs sont de même genre, mais bien plus grande et grossière quand les genres diffèrent ». Racine a dit cependant : La hardiesse et confiance (Liv. ann.), et même : L’Orient, Perse, Bithynie{Notes hist.). On trouve dans Molière : Les querelles, procès, faim, soif et maladie.
Avec le superlatif, du Bartas supprime d'ordinaire l’article. Ex : L'herbe plus amère (IT, Ed.). Les exemples de cette construction sont innombrables. L'usage est le même pour les adverbes. Ex. : L'air, quand moins il s’en doute, impiteux le poursuit (II, Fur.). Vaugelas (I, 154) donne la règle moderne, que Th. Corneille et l’Académie française confirment. Mais bien des écrivains postérieurs y manquent encore. Racine dit : Chargeant de mon débris les reliques plus chères ; La Bruyère : Dans le temps qu'il est le plus appliqué et d’un meilleur commerce (II, 14).