‹ La vie et les œuvres de Du BartasChapitre 3 sur 52 · CORRE · texte numérisé non relu

CORRE

nous rappellera bien des fois qu'il est originaire de la Gascogne. Ce n'est pas là un hasard de la naissance, puisque sa famille comptait parmi les plus anciennes du pays. Son père, nous apprend G. Colletet (1), y exerçait une charge de trésorier de France. Lui-même, à part le court séjour qu’il fit en Angleterre et en Écosse, passa toute sa vie dans la province. Il est bien, par ses qualités et par ses défauts, de cette Gascogne qu’il a chantée avec amour (2), si féconde non pas seulement, comme il le dit, « en soldats, bleds et vins, » mais aussi en poètes et en orateurs. Sans doute, ainsi que nous aurons à le montrer par la suite, il faut attribuer la plus grande part dans le développement de son génie aux sentiments religieux du huguenot qui en marquent le fond même d'une si vive empreinte; mais tout ce qui tient à la forme de ses œuvres, au caractère de son talent, à son tempérament poétique, se rattache par des liens étroits aux influences de la race, du sol et du climat. Le vers de Boileau :

Tout a l'humeur gasconne en un auteur gascon

pourrait lui être justement appliqué, si l’on y faisait entrer la louange aussi bien que le blâme. [l aura l’emphase et la faconde gasconnes (3); mais il héritera aussi toutes les qualités du terroir, une imagination vive, une verve intarissable, et le don d'une éloquence naturelle qui souvent rachète ses plus choquants défauts.

C’est au Bartas que se passèrent les jeunes années du poète. Le Bartas (4) appartient à la commune de Saint-Georges, dans le Fesensaguet ; il est situé sur les bords d’un ruisseau, le Sarrampion (5), entre Mauvesin et Cologne, à cent mètres au nord de la route. Le château, que le temps a encore épargné, est formé d’une cour entourée par les bâtiments; quelques tourelles rondes en relèvent les façades; ce n'est pas un château-fort, mais une habitation de plai-

(1) Vie de du Bartas. — C’est d’ailleurs à peu près tout ce que nous savons de Jui. Son testament, que M. de Broqueville à tout récemment découvert (Notes de M. T. de Larroque à la Vie de du Barlas, par Colletet), nous apprend qu'il avait épousé une demoiselle Bertrande de Broqueville. Il est daté du 10 septembre 1566 ; de la même année, nous avons l'acte de mariage d'une sœur de Guill. du Bartas avec noble Guill. de Lafetan. M. de Broqueville signale encore une Marie de Saluste, mariée à Géraud de..... , et une Catherine du Bartas, femme d'un Broqueville, mais sans déterminer le degré de leur parenté avec l’auteur des Semaines.

(2) Troisième jour de la première Semaine.

(3) « Vasconice ampullalus, » écrit de lui son ami de Thou (Histoire).

(4) Les détails suivants sont empruntés à la Revue d'Aquitaine, tome VII.

(5) Le Sarrapin de du Bartas (fin du troisième jour de la première Semaine).

sance. Si l’on se reporte au testament du poète {1}, on voit que dans les dépendances du manoir se trouvaient « des méteries, des moulins, des preds et des bois. » Nous lisons d'autre part, dans Pierre de Brach (2), une description qui nous représente, en vers bien mauvais, mais avec fidélité, l’aspect des lieux où s’écoula la jeunesse de son ami :

.….. L'obscur de la nuit retournée

Au chasteau de Bartas borna nostre journée, Bartas, où la nature et l’art industrieux Semblent pour l’embellir avoir mis tout leur mieux ; Car: ici d’un costé le bois de haut fustage Jusque dans le chasteau allonge son ombrage Où mille rossignols branchés en mille lieux Desgoisent à l’envi leurs chants mélodieux.

Deca, le grand vivier, ainsi qu’une rivière, Lèche le pied des murs de son eau poissonnière Où le brochet, la carpe, et mille autres poissons Se pendent quand on veut aux croches hamessons. Laissant là le vivier, un chemin vous amène Sous l’ombrage feuillu d'une espaisse garenne Où les clapiers voustés cachent dedans leurs creux Serpentés en canaux mille connins poureux.

Là le clos du jardin est joint avec la vigne, La vigne aux ceps pamprés, qui, plantés à la ligne, Étendent cà et là l’un sur l’autre les bras Que la grappe déjà fait recourber en bas, Et qui est estimée au goust du bon yvrongne Porter le meilleur vin de toute la Gascongne. Mais que j’ay tort d’avoir, d’un vers mal ordonné, Parlé premièrement de l’enfant cuisse-né Que de l’eau qui, sortant d’une belle fontaine, Embrasse en gargouillant le giron de la plaine !... etc.

Si l’on veut bien retrancher quelques-uns de ces mille rossignols et de ces mille connins que Brach prodigue peut-être un peu trop, l'exactitude de ce gracieux paysage ne saurait faire doute. Tels furent

(1) Revue d'Aquilaine, 1864.

(2) Op. cit.

donc les lieux auxquels s’accoutumèrent dès l'enfance les regards de du Bartas, et qui lui inspirérent sans doute ses premiers vers. Cet hoc erat in votis d'Horace et de maint autre poète moins heureux que l'ami de Mécène, l’auteur des Semaines n'eut pas même à le souhaiter. Rien n'y manque, depuis le bois de haut fustage (paulum silvæ) jusqu’à la belle fontaine d’eau vive (jugis aquæ fons). Ces lieux charmants n’ont pas été sans influence sur lui, et il leur fut en partie redevable d’avoir aimé la nature, qui lui a fourni ses plus belles images. De la fenêtre du château où fut écrite sa Semaine, il avait pu entendre les chants de ces deux rossignols dont il a célébré le poétique duel. Combien de fois, dit-il lui-même,

O Dieu, combien de fois sous les feuillus rameaux

Et des chesnes ombreux et des ombreux ormeaux,

J'ay tasché marier mes chansons immortelles

Aux plus mignards refrains de leurs chansons plus belles ! (1)

S'il est des poètes qui ont chanté la campagne sans la connaître, du Bartas la connut dès ses premiers ans, et l’aima dès qu'il la connut.

« Le père de du Bartas, voyant les lumières d'esprit qui dès sa jeunesse éclatoient naturellement en lui, le destina d’abord à l'étude des belles-lettres, où, selon son désir, ce futur ornement de la France s’employa si heureusement et avec tant d’assiduité qu’il se rendit enfin, par ses longues veilles, un des sçavans hommes de son siècle » (2). Nous n'avons pas de renseignements précis sur les premières études du poète; mais il est facile de voir, par ses œuvres, qu'il reçut une de ces fortes éducations dont les grands écrivains du xvI° siècle nous offrent de nombreux exemples. Plus heureux que Ronsard, il ne dissipa point les années de sa jeunesse dans une existence fatigante et stérile. Celui-ci sut combler plus tard, grâce à un travail opiniâtre, les lacunes de son instruction première : quant à du Bartas, il fut, dès son enfance, initié aux lettres profanes et sacrées. « Ayant joint l’art et la nature, il joignit la connaissance des sciences à l'intelligence des langues mortes et vivantes » (3). La

(1) Cinquième jour de la première Semaine.

(2) G. Colletet, Vie de du Bartas.

(3) G. Colletet, Op. cit,

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manière dont il parle de l’hébreu en plusieurs passages de ses œuvres, notamment dans le chant de la deuxième Semaine qui a pour titre Babylone, a fait justement supposer (1) qu'il connaissait cette langue. Ses nombreuses imitations des poètes grecs et latins, sans compter tout ce qu’il emprunte aux historiens, aux philosophes, aux érudits de l'antiquité, montrent assez combien il était versé dans les lettres classiques. On doit penser qu’il connaissait l’anglais, puisque Henri de Navarre le choisit pour accomplir au delà de la Manche une délicate mission; l'allemand ne pouvait pas lui étre étranger, s’il est vrai qu’il fut aussi envoyé comme négociateur de l’autre côté du Rhin; dans tous les cas, il s’autorise plusieurs fois de cette langue pour défendre certaines particularités de son élocution. Quant aux arts et-aux sciences, son instruction n’est pas moins étendue ni moins solide ; les œuvres mêmes du poète en font foi : c’est toute une encyclopédie que renferment les deux Semaines. Sans parler du dessin, qu’il cultivait avec succès, si nous en croyons d’Aubigné {2}, sans excepter la musique, dont certains passages de son dernier poème (3) montrent bien qu'il possédait au moins la théorie, il n’est aucun domaine de la science contemporaine qu’il n’ait parcouru dans tous les sens : astronomie, médecine, mathématiques, histoire naturelle, physique, histoire sacrée et profane, il a tout étudié et tout approfondi. Le poète en souffre, il est vrai, trop souvent; cette vaste érudition est parfois bien lourde et bien pédantesque : mais n'est-ce pas là un défaut du temps?

Sa première jeunesse se passa tout entière livrée à ces graves études, au sein de la retraite, dans les habitudes vertueuses et simples de la vie champêtre, où il devait cueillir les plus belles fleurs de sa poésie; elle n’eut rien de semblable à celle de son coreligionnaire d’Aubigné, auquel nous aurons plusieurs fois l’occasion de le comparer. Ce dernier S’abandonna tout jeune à bien des licences et porta jusque dans les plaisirs et les débauches la fougue naturelle de son tempérament indompté : sans doute, quels que fussent les excès où il se laissait entrainer, il conserva toujours, même dans les dérèglements de son adolescence, un coin de puritanisme et un fond de moralité vigoureuse; mais il associa longtemps les dissipations les plus

(1) Haag, France protest., art. Salluste.

2) Lettres de divers points de sciences, XI, édit, Réaume, {, Ier, (3) Dans le chant des Colomnes, notamment.

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effrénées à la ferveur religieuse, et l’âge seul finit par contenir ses passions. Du Bartas, au contraire, grandit sous une discipline ferme et austère : et si, comme Brach et d’Aubigné lui-même nous lapprendront par la suite, il ne fut point étranger aux ardeurs et aux plaisirs de la jeunesse, on peut affirmer qu'il ne connut jamais les déportements où le futur auteur des Tragiques passa la première partie de son existence.

Nous n’avons que peu de renseignements sur la vie du poète. Les lettres de lui que MM. Haag virent à la Bibliothèque nationale et qui, depuis lors, ont été soustraites, nous auraient seules mis à même de le suivre pas à pas dans sa carrière à la fois studieuse et agitée, en un des siècles les plus tumultueux de notre histoire. Quant à ses œuvres, du Bartas n’y parle que fort peu de lui-même, et sa personnalité ne s’y marque guère que par le souffle d’enthousiasme qui les anime et leur caractère d’élévation morale.

Avec l'étude, qui absorba sans doute la plus grande partie de sa vie, les camps et la diplomatie y ont le principal rôle. Rien ne prouve que du Bartas ait participé aux premières guerres de religion. La Monnaie a même prétendu qu'il n'avait jamais porté les armes (1); ce qui peut expliquer une erreur aussi flagrante, c'est l’aversion que manifeste si souvent le poète pour ces luttes fratricides dont il s’indignait à la fois comme chrétien et comme Français. Quoi qu'il en soit, nous ne trouvons aucune indication qui nous autorise à lui donner une part quelconque dans les guerres civiles avant le règne de Henri IT. Il peut même, en 1574, adresser le sonnet suivant à Florimond de Rémond, conseiller au Parlement de Bordeaux :

Mon cher Rémond, qui sais dextrement marier La lyre de Phœbus aux textes de Scœvole,

Tu t’enquiers si, depuis que j’ay quitté l’escole, J’ay suyvi le barreau ou bien le train guerrier. La vente des estats, le mespris coustumier

De la sainte Thémis qui de ça bas s'envole, L'horreur du fer civil qui nostre France affole, M'ont fait tant dédaigner l’un et l’autre mestier, Que loin d’ambition, d’avarice et d'envie,

Je passe oisivement en mon Bartas la vie,

(1) La Monnaie, cité par Viollet-le-Duc (Bibl. poët., t. Ier),

Et de

Me contentant du bien par les miens acquesté ; Mais tel, mon cher Rémond, et nuit et jour se peine Pour s’immortaliser, dont peut-estre la peine

Ne sert tant au publie que mon oisiveté.

Jusque vers l'an 1576, ou peut-être même jusqu’à la guerre des Amoureux, dont le Midi fut le principal théâtre, du Bartas vécut sans doute dans son château, tout entier à l’étude et à la poésie; c’est ce que nous pouvons conclure du sonnet précédent. Lorsqu'il composa ses premiers vers, il n'était pas encore « en l’avril de son âge » (1); en 1544, il publie le poème de Judith et l'Uranie; en 1579 paraît la première Semaine. À cette dernière date, du Bartas avait dù, depuis quelque temps déjà, prendre part aux guerres de religion. En maint endroit de son poème, il se plaint du malheur des temps, qui ne lui permettent pas de se consacrer entièrement à la poésie.” « Comme il vesquit en un temps où souvent le bruit de Mars troubloit le repos et la tranquillité des Muses, parmi les désordres du royaume il se vit contraint de quitter l’agréable séjour de son cabinet pour endosser le harnois à la campagne » (2). C’est sans doute au retour d’une de ces expéditions militaires, que Pierre de Brach lui adressa un sonnet pour le mettre en demeure de choisir entre les armes et la poésie, entre « le party d’Apollon » (3) et celui de « Mars » :

Et masse et coutelas appans doncques ici,

Casque, lance, cuirasse, et pistoles aussi,

Prends congé de chevaux, de soldats, de gens d'armes; Prends un adieu dernier de cet horrible Mars, D'enseignes, de tabours, de fifres, d’estendards :

Car, pour suivre Apollon, il faut quitter les armes (4).

Ce choix entre Mars et Apollon, du Bartas ne put le faire. Il est ballotté de l’un à l’autre, n’ayant jamais devant lui des garanties de calme et de tranquillité qui lui permettent de se consacrer pleinement à la poésie. C’est seulement à la génération suivante que la vie des

1) Uranie.

2) G. Colletet, Vie de du Bartas.

3) Sainte-Marthe, Op. cit.

4) Ce sonnet se trouve dans l'édition de 1596, publice a Bordeaux,

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écrivains deviendra exclusivement littéraire; dans cet orageux xvr° siècle, ils prennent tous plus ou moins de part aux agitations politiques et religieuses ; le bon Régnier fait seul exception. Les uns, comme Ronsard (1), défendent avec la plume leur roi ou leur religion; les autres, comme du Bartas, ont l'épée à la main presque aussi souvent que la plume.

Cependant, tous les loisirs que lui laissaient les armes, du Bartas les passait dans son château; et, sans y trouver ce calme profond qui, à une pareille époque, eût bien pu ressembler à de l’égoïsme, il goûtait encore dans cette retraite, souvent troublée, la joie de se livrer avec une tranquillité relative à ses chers travaux. Jamais, pourtant, il ne put achever tout d’une haleine quelque chant de ses deux derniers poèmes. « Il est aisé à voir, dit son commentateur Simon Goulart (2), que ce grand esprit-là ne s’étoit point assujetti à suivre tout d’un train le parachévement de son œuvre, mais qu'il dressoit ses desseins selon que son Uranie l’échauffoit, se prenant tantost à une histoire, tantost à une autre, comme le fragment des Pères et de Jonas nous le monstre. » On peut croire que cette méthode de composition ne tenait pas seulement au génie du poète; il faut peut-être le classer parmi ceux qui, selon le mot de la Bruyère, « écrivent par humeur » (3); mais les circonstances au milieu desquelles il composait ses poèmes, et les interruptions forcées que lui faisaient subir ses devoirs de soldat, peuvent expliquer aussi ce manque de régularité. Nous le voyons faire effort sur lui-même pour s’abstraire autant que possible des agitations extérieures :

Clairons haut-esclattans, alarmeuses trompettes, Soufflez, bruyez, broyez et remplissez nos terres De vacarmes, d’effrois, de rages, de tonnerres ; Instrumens de la mort, vous travaillez en vain :

Le cornet à bouquin que je tiens en ma main

Tient toujours le dessus (4).

Mais le poète a beau dire : les troubles et les malheurs de la

(1) Ronsard même prit part à la guerre civile, et se mit à la tête de la noblesse catholique du Vendômois pour repousser des bandes protestantes,.

(2) Avertissement au lecteur (éd. de 1611).

(3) Caractères, ch. Ier,

(4) Deuxième Semaine, La Loy.

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