‹ La vie et les œuvres de Du BartasChapitre 4 sur 52 · NN · texte numérisé non relu

NN

France ne laissent pas de le solliciter jusque dans sa retraite, lorsqu'ils ne l’en arrachent pas; et bien souvent il ne peut se dispenser de ceindre lui-même le baudrier.

Dans les jours de répit dont les guerres civiles lui laissent la libre disposition, on dirait que du Bartas veuille réparer par une ardeur infatigable le temps enlevé à ses travaux. Il s’est imposé une tâche, et il montre pour l’accomplir une persévérance que rien ne peut décourager. Il est poursuivi par son œuvre, et n'aura jamais de repos tant qu'elle ne sera pas achevée. Le zèle du poète éclate en maint passage de ses poèmes. Tantôt il nous montre « celuy que les Muses chérissent »

Faisant avant le jour, d'un fusil affilé Bluetter le caillou sur le drap my-bruslé (1);

tantôt c’est lui-même qu’il représente à sa table de travail, tout épuisé par les veilles :

Traçant ces derniers vers et comme à demi-las

Du labeur attrayant de la sainte Pallas,

Je frappe bien souvent du menton ma poitrine;

Mes deux yeux, arrosez d’une humeur ambrosine,

Se ferment peu à peu ; je perds le mouvement,

La plume de ma main coule tout bellement.. (2).

Et dans un autre passage :

Ja desja j'attendoy que l'horloge sonnast

Du jour la dernière heure, et que le soir donnast Relasche à mes travaux ; mais à peine ay-je encore Dessus mon horizon vu paraistre l’Aurore,

Mon labeur croist toujours... (3).

Cette ardeur n’est pas seulement celle du poète: du Bartas se considère comme une sorte de missionnaire et d’apôtre ; en lui le chantre et le moraliste chrétien ne font qu’un; et voilà pourquoi

… le tan sacré sainct de l’amour qui l’enflamme Ne peut mesme en dormant laisser dormir son âme (4).

(1) fre Sem., ch. II.

(2) 2e Sem. — Babylone.

(3) re Sem, ch. I.

(4) 2e Sem. — Babylone.

ti

Cependant, malgré tout son dévouement à une tâche qu'il regardait comme sacrée, il ne faut pas isoler l’auteur des Semaines dans ses graves travaux si l’on veut se faire une idée de sa vie au manoir du Bartas, quand les troubles de son pays lui permettaient d'y trouver pour quelque temps le calme et la paix. [l connaissait d’autres devoirs que ceux du poète. Pour nous représenter son existence toute patriarcale et dont la gravité débonnaire contraste si vivement avec les mœurs habituelles des autres poètes ses contemporains, nous devons y associer sa femme et ses enfants, ses domestiques eux-mêmes et tout son entourage. ‘

La date de son mariage n’est pas exactement connue; mais nous voyons dans son testament que sa fille ainée, Anne de Saluste, devait jouir de tous les biens laissés par lui à sa deuxième fille, Jeanne, jusqu'à ce que « ladite Jeanne eût atteint l’âge de treize ans » ; Anne avait donc atteint dès lors et probablement dépassé cet âge; or, comme le testament est daté de 1587, il faut porter le mariage du poète aux environs de l’année 1572: il avait alors 28 ans. Ce qu'il y a de certain, c’est qu’il était marié depuis quelque temps déjà en 1576. Dans le recueil de poésies publié par P. de Brach, à Bordeaux, cette même année, un sonnet adressé à du Bartas fait mention de sa femme :

Puisque le saint désir de voir ta femme aimée Te force malgré toi d'avancer ton retour.

Catherine de Manas ou d’'Homs (1) existait encore en 1587, lorsque du Bartas écrivait son testament ; mais il ne tarda pas à la perdre, si, comme le pense Goujet (2), c’est à sa mort qu'il fait allusion dans la 2° Semaine, au commencement du second jour. La

(1) La question de savoir si du Bartas s’est marié deux fois, a été élucidée par M. T. de Larroque, à qui nous empruntons les détails suivants /Notes auæ Vies des poèles gascons, par Colletet). — MM. Haag donnaient pour femme au poète Catherine de Manas. M. de Villeneuve-Bargemont {Histoire de Nérac), prétendait qu’il avait épousé une demoiselle Dufrèze, de laquelle il tenait le château de Hardosse ; enfin, dans son testament, du Bartas lui-même appelle sa femme Catherine d’'Homs. La communication des papiers du château de Ponninet a permis d'établir la vérité sur ce point longtemps obscur. On sait maintenant que du Bartas n'eut point de femme nommée Dufrèze ; c'est sa fille, Anne de Saluste, qui épousa un Barthélemy de Frère, écuyer. Quant à Catherine du Manas, elle est la même que le poète appelle dans son testament Catherine d'Homs. C'était la fille d'un Manas, seigneur d'Homs, et son frère, marié à Cécile de Luppé, s'appelait Jean-Jacques de Manas.

(2) Bibliothèque fr,

question n'a pas d’ailleurs pour nous un grand intérêt ; ce qui nous importe davantage. c’est la vie domestique du poète; et, sur ce point, l'on peut affirmer que, si nous étions à même d'en retracer le tableau, ce serait celui d'une union fondée sur les sentiments les plus doux et les plus graves d'amour, de confiance et de mutuelle estime. Lui-même nous montre en maints passages de ses œuvres quelle haute et religieuse idée il se faisait du mariage (1).

Du Bartas eut plusieurs enfants ; mais ce ne furent que des filles. Dans une épitaphe composée en son honneur (2), mention est faite de deux fils que Catherine d'Homs lui aurait donnés :

Ca bas laissa ses os, sa vie à son ouvrage, Son nom à ses deux fils et sa gloire aux François.

Le testament du poète suffit pour dissiper cette erreur longtemps accréditée, puisque ses filles héritent de tous les biens qu'il laisse ; et d’ailleurs, c’est son gendre qui prend après lui le nom de Bartas et qui lui succède comme gentilhomme de la Chambre.

Nous y voyons que du Bartas avait quatre filles : Anne deSaluste, Jeanne, Isabeau (3) et Marie, les deux dernières ayant sans doute pour marraines deux sœurs du poète, dont le même document nous indique les noms. Dans un endroit de la 2° Semaine, l'auteur parle du « soin de ses enfants » (4); 01 peut lire dans le poème de Judith tout le passage (5) où il nous montre Mérari élevant sa fille, si l'on veut se faire une juste idée de ce qu'il entendait par là.

Parmi les poètes, il en est qui semblent en dehors des lois ordi-

(1) Voir notamment le ch. IV de Judith.

(2) Edit. de 1611, page 299.

(3) Nous avons déjà vu qu'Anne de Saluste épousa Barth. de Frère. Pour compléter ces renseignements sur la famille de du Bartas, ajoutons qu'Isabeau se maria en 1603 avec Jonathan de Preissac, et qu’une autre fille du poète devint la femme de Louis du Faur, père du sieur de Pibrac, troisième fils de Pierre du Faur qui fut conseiller au Grand Conseil, puis au Parlement de Paris, et chancelier du roi de Navarre. Nous trouvons dans le testament la mention d’un frère du poète, Alexandre de Saluste, déjà décédé; d’un autre frère, Mairan, de Bertrande de Broqueville, sa mère, d'Hélène de Lacassaigne, sa belle-mère, de Timothée Foesin, son neveu, d'Aurignac et de Saluste, conseillers en la Cour, ses cousins, etc... Le nom de du Bartas fut joint par une petite-fille de Barthélemy de Frère à celui qu’elle tenait de son père, et, en 1668, elle porte les noms et titres de Jeanne de Frère de Saluste du Bartas, baronne de Cologne, conseigneuresse de la ville et juridiction de Cologne. Cette arrière-petite-fiile du poète était mariée avec noble d’Astorg, capitaine au régiment de Navarre. (V. T. de Larroque. Notes sur les Vies de Colletet.)

(4) 2e Sem. — Arche.

(5) & chant.

IQ

naires {jura negant sibi nala); souvent ils doivent à leurs égarements mêmes leurs plus belles inspirations : aussi la postérité estelle indulgente pour eux; les yeux fixés sur leurs œuvres, elle oublie les dérèglements de l’homme pour ne plus se rappeler que le génie du poète. Avec toute la vivacité d’une imagination sujette à bien des écarts, du Bartas, nous l’avons déjà dit, ne connut jamais, même dans sa jeunesse, la vie licencieuse dont tant de poètes lui donnaient l'exemple. I1 fut dans tout le cours de son existence un modèle de prudhomie, de simplicité et de rondeur : « Loué comme homme rond », dit-il en parlant de lui-même (1). Tous les témoignages sont d'accord à cet égard. L’historien de Thou, le défendant contre certains critiques qui trouvaient son style trop ampoulé, ajoute : « Pour moi qui ai connu sa candeur et qui l’ai souvent entretenu familièrement, tandis que, du temps des guerres civiles, je voyageais en Gascogne, je puis affirmer que je n'ai rien remarqué de semblable en ses manières » (2). « Sincérité et modestie, dit Goujet, faisaient le fond de son caractère » (3). Il serait facile de multiplier les citations qui ont trait à sa droiture, à sa bonhomie, à son éloignement pour toute affectation et pour toute prétention. Dans ses vers, il se prend parfois, comme la plupart des poêtes, à célébrer sa propre gloire avec peu de réserve : mais cet orgueil candide et d’ailleurs bien excusable, il ne l’a jamais eu en prose. « Malgré sa grande réputation, dit encore de Thou, il parlait toujours avec beaucoup de modestie de lui-même et de ses vers » ; «il mettait sa Semaine mille pas après la Franciade » ; et, quand il présenta son œuvre à d’Aubigné, celui-ci « eut peine à lui donner bonne opinion de sa besogne » (4).

Du Bartas possédait d'assez grands biens, si nous en jugeons par ses legs: ce sont, outre le château du Bartas, une maison avec jardin à Monfort, la même peut-être où il était né, le bien du Milair, les prés de Labriffe, des droits seigneuriaux avec métairie et dépendances au lieu d'Homs, la salle du Merlet, la métairie de la Marche, celles de Cornoueiïlhac, Nougues et Maupeau, etc. Il devait sans doute faire un digne usage de sa fortune : dans son testament, il

(1) fre Sem., ch. III.

(2) Histoire, chap. XCIX.

(3) Biblioth. franc.

(4) Lettres de points de science, XI. D'Aubigné, édit, Réaume,

donne 50 écus d’or aux pauvres de Coloigne, Monfort et Mauvoisin ; il déclare vouloir que, le jour de sa sépulture, on habille dix pauvres de Monfort, dix de Coloigne, dix de Mauvoisin, deux de Barcelonnette, deux de Grilhon et deux d'Homs ; on le voit songer au sort de ses valets, laisser aux uns une petite somme d'argent, assurer à d'autres leur nourriture tant qu'ils vivront. Ces legs du poète s'accordent avec ce que nous connaissons déjà de son caractère : ils répondent sans nul doute à l'emploi qu'il avait fait pendant sa vie de biens considérables. Tout nous le montre comme un de ces gentilshommes, devenus après lui de plus en plus rares, qui

… loin d’ambhition, d’avarice et d'envie,

passaient des jours heureux et tranquilles au fond de leurs provinces, tant que les guerres civiles ne venaient pas y troubler leur existence, et qui, aimés de leurs vassaux, respectés de tout le voisinage, dédaignaient, au sein de cette vie obscure et patriarcale, l'éclat et les séductions des cours.

Si cette existence retirée ne nuisit pas à l’homme, elle fut sans nul doute fâcheuse pour le poète. Le séjour de Paris aurait assurément épuré son goût et sa langue; et nous trouverions chez lui en moins grand nombre ces traits d'esprit alambiqués, et surtout ces facons de parler triviales et basses qui font tache dans ses ouvrages. Mais du Bartas « aima si fort la solitude, qu'il la préféra au bruit et au tumulte de la cour comme à l'attachement des grands, dont il eût pu espérer de grandes récompenses » (1). Cependant, il ne se dissimulait pas quel profit il aurait tiré de relations suivies avec les esprits cultivés et polis, avec les poètes qui donnaient alors le ton. « Il se plaignait souvent, écrit de Thou, que l'éloignement de son pays et les conjonctures où il se trouvait ne lui eussent pas permis de consulter les gens d'esprit et de goût, et de qui il aurait pu apprendre à connaître ses défauts et les moyens de les réparer. Il avait résolu de s’en dédommager par un voyage qu’il voulait faire à Paris aussitôt que nos troubles seraient apaisés » (2). Dans une lettre qui nous reste de lui (3), il envoie au frère du chancelier

(1) Remarg. de Collelel le fils aux Vies de son père.

(2) Mémoires. il

(3) Lettre datée du 12 septembre 158., avant la public. de la 2e Serre. — Brit, Mus. Cotton libr. Mss. Nero, B. VI, 277.

Page 1