‹ La vie et les œuvres de Du BartasChapitre 31 sur 52 · USAGE DES ADJECTIFS · texte numérisé non relu

USAGE DES ADJECTIFS

L’adjectif grand au féminin reste bien souvent invariable. L'omission présumée de l’e tantôt n’est pas marquée, tantôt l’est par une apostrophe. Ex : Grand’puissance (I, 1), de grands troupes (I, 2), grand province (II, Fur.), etc. On trouve d’ailleurs beaucoup d’exemples du même adjectif employé avec l’e du féminin. Les deux formes semblent être indifféremment usitées. Cependant, il est à remarquer que grand est toujours variable au féminin lorsqu'il est employé comme attribut : Ex : Les grands roches se font de jour en Jour moins grandes. — Majour, comparatif tiré du latin, s’emploie aussi sans e final au féminin : La mer Majour (II, Cies). On trouve encore mineur au même genre : Contre le beau terroir de l'Asie mineur (Cies).

Du Bartas fait varier l'adjectif {out en certains cas où, dans l’usage moderne, il reste invariable. Ex : Ces flots tous assemblés en un (I, 1). Ou si celuy qui fit la vagueuse tumeur, La terre bigarrée et le céleste empire, Tout-puissant les forma tous tels que... (II, Magn.). Deux rois... tous tels que deux torrens {Jud. 5). Cf. Corneille : (Ils) s'offrent tous entiers aux hasards du devoir (Poés. div.). J'en croyais ses regards qui tons remplis d'amour (Mél. 893). Vaugelas (1, 159) établit l'usage moderne: mais, dit-il, « c’est une faute que presque tout le monde fait de dire {ous au lieu de fout. Ménage trouve d’ailleurs très fausse la règle donnée par Vaugelas. Racine dit encore : Tes yeux ne sont-ils pas tous pleins de sa grandeur? (Bér. 302).

De même que pour l’article, du Bartas exprime souvent, devant plusieurs substantifs de genre différent, un adjectif qui, se rapportant à tous, s'accorde avec le premier. Ex. : Or donc, avant tout temps, matière, forme, lieu (I, 1).

On rencontre très fréquemment des adjectifs employés comme des adverbes pour qualifier l’action exprimée par le (verbe. Cette

construction est d’un usage constant chez Ronsard et ses disciples. Ex. : Dieu les terres velues Ornera libéral de forests chevelues (I, 2). Un aspre rocher Dont il défend hardi contre plusieurs armées : Les mines par sa griffe (I, 5). Et lointain {le soleil) rajeunit le visage du monde (I, 1). Cf.: obstiné combattre (Ibid.), prodigue étalé (II, Ed.), humble saluer (Ibid.),cruels becqueter (IL, Imp.), pénible faire (II, Art.), fin ourdir (IL, Voc.), etc., ete. Des locutions analogues se retrouvent encore dans Corneille : Je me résigne entier à son immensité (Imit.). De nos jours, on a essayé de les introduire de nouveau dans notre langue, surtout en poésie.

On trouve même, ainsi employés, des adjectifs composés qui semblent, par nature, indiquer un état permanent. Ex.: La pie... sent un glassé frisson, Et branslequeue fuit de buisson en buisson (II, Troph.).

L'adjectif est aussi mis pour l’adverbe dans des locutions analogues aux constructions latines comme dulce ridere, etc. : Ex. : L’œil qui void plus clair qu’à travers un clair verre L'invisible rondeur (II, Imp.). Il va roide eslançant un quartier raboteux (II, Artif.). On haut loue don Jean (Lép.). Nous trouvons dans nos écrivains du XVII siècle un grand nombre d'exemples de cette tournure. Cf. La Bruyère: Chaussés large et grossièrement (I, 41). |

Il n’est pas rare de rencontrer, joint à un adjectif, un adverbe que l'usage actuel remplacerait par un autre adjectif accompagné de la conjonction ef. Ex.: Leur chair blanchement tendre (IT, Artif.). Du père tonnant la main pesamment dure (Il, 'Arche). De Daniel la main puissamment prompte (II, Gi): Da Bartas va jusqu’à dire faiblement pañtois pour faible et pantois : Contemple le sainct mont, et, foiblement pantois, Monte avecques son fils chargé du sacré bois (Pères).

Des adjectifs employés au neutre sont mis comme substantifs. Ex. : Dans le parfait de si divine essence (II, Arche). Estimez qu’il vous peut advenir le semblable (IT, Cap.). Le mol de sa chair (1,3). L'espais des nuages liquides (IT, Imp.). L'un prodigue le sien (suuwm, neutre — son bien) (IT, Gis). Cette construction est très fréquente au X VIT siècle. Corneille dit : Elle aime l’ajusté, le beau, le précieux (Imit.); La Bruyère : Le grand et le sublime de la religion (11, 243); Tout le bas, tout le faible et tout l'indigne s’y trouvent

(1, 361); Racine: Du plus beau de leur sang il prive les Etats (Théb. 958, Var.); Fénelon : Le gros de l’épitre est très-sérieux.

Des adjectifs sont très souvent employés comme substantifs avec ellipse. Cf. La Bruyère : Les vertueux (I, 341), l'air d’un stupide (1, 2173); Racine: Les prières des injustes (Liv. ann.). Cette construction est très fréquente dans Corneille,

Chez du Bartas, l'adjectif ainsi employé peut conserver son complément : O rebelle à ma voix, à ta race infidèle (II, Imp.).

Certains mots, aujourd'hui adjectifs, sont de véritables substantifs: efficace, haineux, contraire. Ex.: L'amour de tes sujets, de tes haineux la peur (Il, Ed.). Désire son contraire {son ennemi) (Ivry).

Réciproquement, beaucoup de mots aujourd’hui substantifs sont employés comme adjectifs. En voici la liste :

ARTISAN. Que le poing artisan secouë (I, 2). — Anrrtisre. Ah! malheureux Serpent, que mes artistes mains Ont n’aguères formé (II, Imp.). — Aveur. Et sur le pilotis de l’ayeul fondement (II,

Col.). — CHANTRE. Qui taschans imiter les chantres oisillons (LI, Loy). — Coxcrroyen. Du sang concitoyen ils souillent leurs citez (I, 6). — Coron&Le. La tente coronele (Jud.). — Courrisan. Et humant à longs traits les courtisans délices (IT, Artif.). — Damor-

SEAU. Par leur teint damoiseau jette ses rouges flames (IT, Magnif.) — Daxseur. Les Tigres, mais privés; les roches, mais danseuses (I, Troph.). — Escrave. Qui dans le plomb creusé fait son esclave course (I, 1). — Faussaire. De ta langue faussaire (Jud. 2). — Freur. Du fileur vermisseau (IT, Pères). — Hosrerter. L’hostelier respect (II, Voc.). — Hosresse. Orele lict nopcier, ore la table hostesse (II, Troph.). — Incesre. Quelque amour inceste (Il, Troph.). — Lasoureur. Et le joug laboureur, indomptable, secouë (IT, Loy). — MaresCHAL. La mareschale main qui arrache les clous (I, 3). — MéDecine. Les médecines mains (Il, Fur.). — Musicien. D'un pié musicien danse au son de sa harpe (II, Troph.). — Nourrice. Leurs nourrices mamelles (I, 7). — Parent. Le parent deshonneur (Arche). — PèLERINE. Son armée pèlerine (II, Loy). — Princesse. Les princesses humeurs (1, 2). — RENARDE. Surprenne dans ses lags sa renarde malice (Jud. 4). — SAUvAGEAU. D'un tige sauvageau (Jud. 2). — Sopxiste. Un sophiste sçavoir

(IT, Fur.). — Sorcrer. Craignent bien l’éperon de mes carmes sorciers (II, Troph.). — Souparp. Couvre ses bras soudards (IT, Loy). — Usurrer. Cultivez, Ô fermiers, vos usurières plaines (IT, Sch.). — Vreizcarp. Couvre le chef vieillard (I, 2).

Quelques adjectifs sont employés avec le sens passif. Ex.: La paternelle peur (Jud.) (la peur qu’elle avait de son père). Les payennes reliques (IT, Cap.) (les restes des païens). Le parent déshonneur (II, Arche) (le déshonneur de son père).

Du Bartas donne des compléments à certains adjectifs qui ne peuvent plus en admettre. Ex.: Prochain de son décès (I, 1). Lointain des frontières (I, 2).

D'autres adjectifs se relient à leur complément par des prépositions dont l'usage actuel ne les fait plus suivre. Ex.: À vaincre coustumier (II, Loy). À soi-mesme divers (IT, Troph.).

Certaines formes d’adjectifs au féminin n'existent plus dans la langue: Apprentisses (Artif.) Le masculin apprentis se trouve ailleurs (Arche). Assiégeresse (Ivry). Danseresses (II, Magn.). Flateresses (T1, 2). Larromesse (I, 5). Piperesse (II, Imp.). Tromperesse (Ivry ; IL, Fur.). Vainqueresse (IT, Ciss).

Du Bartas emploie l'adjectif indéfini un en bien des cas où nous mettons le défini. Ex.: Une nuict environne Ses yeux noyez de pleurs (II, Imp.). Un seul Loth — le seul Loth (IT, Voc.). Le plumage changeant d’un beau col d’un canard (IT, Déc.). Une auguste beauté Du courageux Saül orne la royauté, Un bonheur l’autorise (II, Troph.). Cf. Corneille: Un créateur de tout lui-même est créature (Hym. 21); Molière: Une peau d’un lézard (Av.); Et l’on sait ce que c’est qu’un courroux d’un amant (Mis.).

Il emploie quelquefois le défini où nous mettrions l’indéfini. Ex.: Je ne suis un démon qui vient t'ourdir le licol qui te meine au trépas. Cf. La Bruyère: Il ne lui manque plus que de beaux traits et la taille belle (I, 178).

Il supprime un dans bien des cas où nous le mettrions. Ex.: Qui n'ont autre argument de si longue fureur (II, Imp.); Noté d’infamie éternelle (Ibid.); Le royal bandeau Ne luit jamais en lieu, que, comète funeste, Il n’y porte... (II, Cap.). Corneille a dit de même: Mais pour le roi de Pont il faut ordre nouveau (Nic. 1430).

Il le met en bien des cas où nous le supprimerions. Ex.: Les

PE, Ne

hommes vivement d’un repentir touchez (II, Col.). Et nommant d’un accord Roboam (II, Seh.). Par un bonheur (Ivry). Cf. La Bruyère: Ou par passion ou par une intempérance de langue (II, 65). Comme par un esprit d’accommodement (1, 376). Moins par une vanité d'auteur que... (I, 221).

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