CHAPITRE SEPTIÈME
THÉRAPEUTIQ^UE
THÉRAPEUTIQUE
La méthode du traitement des maladies, dit Arnaud de Villeneuve (1), est double; elle est conservatrice et réductrice. Un homme a son tempérarnent, mal équilibré, sans doute, et qui, à tout prendre, est une sorte de maladie chronique, mais auquel il est habitué, avec lequel il est bien forcé de vivre, et qui, lorsque rien n'exagère ses tendances, présente un état moyen, un équilibi'e relatif qui, pour cet homme, sera l'état de santé. Dans cet état et pour le faire se maintenir aussi longtemps que possible, le médecin devra instituer un régime qui aura pour but d'entretenir la vie tout en empêchant le développement excessif de l'humeur prédominante; l'aliment ne guérira pas; il n'est pas destiné à cela, mais il entretiendra la vie sans modifier le tempérament, sans le laisser non plus arriver à l'étac de crise.
Cet établissement d'un régime conservateur, qui relève de la thérapeutique et en constitue la première division, c'e.st l'hygiène, science bien vieille, mère de la médecine, mais qui constitue, à certaines époques, une nouveauté véritable, lorsque l'excès d'une médicamentation théorique ou la recherche d'une panacée, — et c'était le cas au xiii"^ siècle, — entraine tous les esprits loin de la modération et de la nature.
L'hygiène est la thérapeutique du corps normal ou voisin de la normale : les médicaments conviennent seulement aux corps ma-
(i) Ch. Il du Regimine sanitatis.
lades, c'est-à-dire en état de crise. Il faut agir alors avec plus d'intensité, lutter contre ce qui vient rompre l'harmonie des fonctions, faire effort commun avec la nature, avec le spiritus qui tend à rétablir cette harmonie par les voies les meilleures, ne jamais lutter contre lui en tout cas et ne pas lui donner, comme au moment des crises, un nouvel ennemi à combattre, un nouvel effort à faire par l'administration inopportune d'un médicament violent (1); au contraire, le fortifier, le soutenir en même temps que l'effort thérapeutique se localisera à neutraliser le mal produit par l'action élémentaire excessive. C'est la seconde action thérapeutique, l'action réductrice. Le médicament, moyen et moyen terme (2), pourra ainsi s'adresser soit à l'organisme vital en général, soit à une fonction, soit à un organe même considéré comme représentant une fonction spécialisée sur un point. Nous étudierons donc, d'après la division même de l'auteur, la thérapeutique de l'hygiène et celle des médicaments.
Chacun des tempéraments a son hygiène particulière (3) : le sanguin, qui est le moins éloigné du tempérament type par ses ([ualités vitales (chaux et humide), est celui dont le régime est le plus simple; l'auteur s'étend, au contraire, longuement sur les régimes alimentaires des cholériques , des phlegmatiques et des mélancoliques ; de plus, dans chaque individu, un système qui représente le fonctionnement d'une quelconque des qualités élémentaires, un organe doit avoir et a son hygiène. Plusieurs traités, comme on a pu le voir, forment les codes de ces régimes ou diètes, destinés à fortifier tel organe, à modérer telle humeur (4).
(i) 123 ba.
(î>) i-jô ah.
(3) BeReg. sanitatis, ch. VI.
(4) De Beg. sanitatis. De conferentibiis et nocentibus princîpalibits membris.
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Au contraire, certaines règles de l'hygiène s'appliquent indifféremment à tous les tempéraments et sont vraies pour tous les hommes. C'est, avant tout, la modération en toutes choses, la vie également et régulièrement partagée entre les exercices modérés du corps (1) et le repos physique, la veille et le sommeil, le travail de l'esprit et la distraction ; l'utilité du délassement intellectuel (musique, causerie, tliéâtres, voyages) est un point sur lequel Arnaud de Villeneuve insiste beaucoup. Même modération dans la nourriture, même nécessité de fuir les régimes exclusifs, les changements brusques, les repas trop espacés ou trop rapprochés. Tout le huitième chapitre du Regimen sanitatis renferme des détails très minutieux sur les observances à garder, et toute la seconde partie une analyse des différentes qualités des aliments et leur usage suivant les tempéraments. Le régime varie suivant les saisons : l'automne et le printemps sont, par ordre d'intensité, les deux saisons les plus redoutables ; l'automne, par son humidité froide, prédispose aux maladies les plus persistantes ; au printemps, le chaud et l'humide produisent une réplétion dangereuse : de là l'usage si répandu des purgatifs et des amers au printemps.
L'hygiène du milieu est aussi étudié avec soin : l'aération des maisons, la supériorité des feux de bois à fort tirage sur les feux de charbon « qui distillent sans flamme des vapeurs nuisibles (2), » le choix des vêtemements, l'influence des climats, l'hygiène spéciale des professions (marins, voyageurs, soldats campés) y sont étudiées.
L'hydrothérapie mériterait un chapitre spécial. Arnaud donne sur les soins de propreté du corps des règles précises et excellentes : le bon fonctionnement de la peau est pour lui une garantie contre
(1) 1. 14 et i5.
(2) 1. 1/1 ab.
toute maladie ; il recommande le nettoyage de la cavité buccale avec grand soin après chaque repas; il impose aux nourrices et aux gardes le devoir de baigner les nouveau-nés tous les jours. Thérapeutiquement, il décrit trois variétés de bains chauds^ bains de vapeur et douches d'air chaud (solium , stupha, piria) (1), et en note les indications. Certaines de ses recettes ont persisté dans le peuple ; il est regrettable que son hygiène, la meilleure portion de ses œuvres, n'ait pas eu le même succès.
Enfin, l'hygiène spéciale des convalescents et des malades d'une part, de l'autre l'étude des régimes à suivre en temps d'épidémie ou dans le contact immédiat des malades, tant pour l'infection (2) que l'on peut en recevoir, que pour celle qu'on peut leur apporter, forment le sujet de chapitres spéciaux.
L'hygiène varie peu, sauf dans les centres où l'industrie humaine crée de nouveaux milieux ; partout où la vie est restée simple, l'hygiène d'Arnaud de Villeneuve est encore excellente, aussi vraie que de son temps.
Nous n'en dirons pas autant de sa thérapeutique qui, d'ailleurs est moins personnelle. Tout emploi de médicaments repose ; l°sur une science naturelle des propriétés des corps; 2" sur une conception, fut-ce rudimentaire de la physiologie. Cette conception chez Arnaud de Villeneuve est celle du quaternaire : quatre humeurs, quatre tempéraments, quatre vertus principales du corps (3) et quelquefois une division septénaire des organes d'après les correspondances planétaires (4).
La science des propriétés naturelles des choses est identique :
[1) I. i8i bb.
(2) 75 ac.
(5) I. lo ba. Vertu animale, vertu spirituelle ou vitale, vertu naturelle, vertu générative.
(4) II. 206 hc.
THÉRAPEL'TIQUE
quatre éléments constituent le monde matériel ; minéraux, plantes, animaux s'y rapportent. Quelquefois aussi les classifications des corps sont faites d'après les coi-respondances planétaires et sur le type septénaire. C'est un rapprochement encore de la physiologie et ce n'est pas une contradiction avec la classification du quaternaire car le septenaii'e et les qualités des planètes se déduisent logiquement des quatre qualités premières (1).
« Il y a trois sortes de vertus, dit Arnaud, propres à tout mixte: « les premières sont celles des qualités premières : échauffer, re- « froidir, etc.. ; les deuxièmes en procèdent et sont le produit du « mélange de ces qualités de leurs réactions réciproques ; elles sont « générales encore : digérer, mûrir, subtiliser, ouvrir, etc.. ; les « troisièmes sont spécialisées à un organe, ce qui les différencie des « seconds car leur origine est d'ailleurs la même, par exemple : « provoquer l'urine, le lait, le sperme ou les règles » (2).
De cette analogie des lois du monde matériel et de celles du corps se déduit ainsi toute la thérapeutique : la guérison d'une maladie se fera par l'usage des corps opposés, les maladies phlegmatiques, les humeurs crues se digéreront par l'action des médicaments chauds et secs (3), les affections dues à lacholèrepar l'emploi de sirops acides (4), en ayant soin toutefois d'agir graduellement, avec précaution, de ne pas donner, si la maladie est trop intense, un médicament de qualités violemment opposées.
De là, se déduit aussi l'usage réputé magique de certains corps
(i) On trouve dans V Aslrologia gallica de J.-B. Morin, médecin du xvii" siècle uu tableau où des coefficients numériques sont attribués aux qualités élémentaires dans chaque planète. Cf. Asir. gallka. i v. in-f". Haga?. — com. ilioi, p. rî85.
(■2) II. 274 bc.
(5) 129 tttt.
Arnaud de Villeneuve
pour certains or-ganes, parce que tous deux sont attribués à la même planète : ce n'est, nous l'avons vu, qu'un degré plus complexe d'une même classification physique ; il en est de même des correspondances zodiacales que l'on trouve aussi fréquemment dans les auteurs de cette époque et qui ne figurent pas dans les traités purement médicaux de notre auteur. Enfin, on conçoit, d'après ces données, qu'un système médical ainsi compris ne pouvait pas dégager sa thérapeutique de l'astrologie, et, puisque l'action médicamenteuse était une action élémentaire (le plus souvent celle d'un végétal), il était nécessaire de tenir compte dans la récolte d'une plante, dans le moment de son administration de l'état que présentaient à ces deux époques la plante d'une part, le corps du malade de l'autre et de l'égler l'un et l'autre sur le but cherché. L'astrologie ne faisait pas autre chose, Arnaud de Villeneuve n'a pas une seule fois renié cette méthode même en face des critiques les plus violentes, môme dans ses lettres et dans ses traités dédiés à des papes.
Au point de vue des qiialités secondes et troisièmes des corps, les médicaments se rangent sous de multiples rubriques : altérants, mondifiants, subtiliants, styptiques, astringents que l'on ne peut arriver à classer qu'en les groupant autour des qualités premières, origine commune de leurs vertus.
C'est sous ces noms spéciaux qu'ils figurent le plus souvent, la multiplicité des divisions en rendant l'emploi plus précis (1) et sous les noms plus particuliers encore de vomitifs, de diurétiques, de stomachiques (troisième subdivision correspondant avix qualités troisièmes). C'est ainsi que se classent les nombreux corps de son répertoire pharmaceutique : avant tout les plantes, tiges, feuilles,
(1) « Il faut bien connaître et employer les qualités secondes et troisièmes de la c nature : le vulgaire ne connaît et ne comprend en général que les qualités premiéres. » Aphorisines, I, iS5 a6.
THÉRAPEUTIQUE
racines, graines, plantes indigènes ou étrangères ; puis les résines en aussi grand nombre, quelques minéraux naturels comme le lapis lazuli, la pierre d'Arménie, la pierre bezoar si célèbre, qui a la forme d'une lentille et se retire du corps d'un reptile en Arabie (1), enfin de rares préparations chimiques au nom desquelles il ne faut même pas trop se fier : les litharges et les céruses qu'il cite (2) n'ont pas de rapport avec les corps (CO^ Pb — Pb 0) que nous appelons aujourd'hui du même nom. Au xiv" siècle, céruse est le terme général indiquant tout corps pulvérulent résultant de l'écrasement d'un corps à l'air, et l'on conçoit ainsi les termes de céruse de corne de cerf, céruse d'avoine, céruse do marbre, employés par Arnaud ; litharge signifie de même tout corps pulvérulent résultant de Faction de la calcination, il y a ainsi une litharcje de plomb (PbO), une litharge de -plomb brûlé Pb"0"), une litharge d'argent (crasses formées d'oxydes de cuivre et de plomb que l'on obtient dans la coupellation de l'argent impur). Le borax, le sal amrnoyiiacum (3) cités ailleurs, semblent être les corps que nous appelons encore aujourd'hui borax et sel ammoniac (4).
Quant aux préparations, elles sont en général fort simples : les plantes se donnent en macération, dans l'eau froide le plus souvent; quelquefois en électuaires pétries avec du miel (mais cette préparation est plus communément employée pour les résines) ; en huiles, en sirops faits avec le sucre {zuccura) anciennement connu (5), et qu'on a voulu à tort rapporter à Arnaud de Ville-
(1) Cf. Berthelot, Chimie au moyen âge, I. p. 3ç).
(2) II. 277 bb.
(5) II. 2(12 ac. II. 26Ô ac. l. 102 bc.
(4) II. 260 ac et Antidolarimn, éd. pr. i5o4 f" ôiô bc.
(5) Nous devons ces renseignements d'histoire de la chimie à M. L. Hallopeau, préparateur à la Sorbonne, auquel nous adressons tous nos remerciements.
neuve. Une préparation qu'il a sinon inventée, du moins fort habilement utilisée est la confection des vins aromatiques et des extraits alcooliques. L'alcool déjà préparé peut-être par quelques alchimistes (1) était nouveau, du moins dans la matière médicale. /Vrnaud le cite avec admiration sous les noms d'eau-de-vie, d'eau ardente (2), et c'est le premier dans les œuvres de qui l'on trouve cette mention. Il insiste sur la facilité qu'a cette préparation de se charger des vertus de n'importe quel autre corps (3); il décrit différents médicaments ayant l'alcool pour base, en particulier l'eau d'or (4), eau-de-vie spécialement aromatisée et qui n'a rien de commun avec l'or hermétique. (Nous ne parlons pas ici du Vin d'or (II. 286 ab), qui est au contraire une préparation alchimique.)
Les recettes de vins aromatiques sont très nombreuses, mais la technique de leur confection est la même : il y a trois manières de les préparer : ou par macération à froid des éléments dans le vin (5), ou par ébullition prolongée et réduction au tiers du volume primitif ; les éléments actifs sont mis soit directement dans le vin,
(1) Encore est-ce fort difficile à affirmer et M. Berthelot (ch. v du même ouvrage) le constate. On n'en trouve de mention, ni dans Rases, ni dans Abulcasis M. le P. Laboulbène, dans sa remarquable leron d'ouverture du cours d'iiistoire à la Faculté de Médecine (Revue scientifique, déc. 1889), cite un opuscule attribué à Albert le Grand où se trouve la préparation d'un liquide appelé : eau ardente et qui provient de la distillation complexe de vin, de figues, de tartre, etc.. Encore ce texte, comme le fait remarquer l'auteur est relativement moderne [Alberti Magni Liber de mirabilibus mundi, i55.5, in-12) : il est bien postérieur aux premières éditions d'Arnaud, et de deux siècles plus récent que ses manuscrits. Les textes les plus anciens où figurent le nom d'aqua ardens et l'exposé de ses propriétés, «restent donc ceux d'Arnaud de Villeneuve, quelque antique d'ailleurs que soit la connaissance eff"ective de l'alcool.
(2) 94 ^'fj <)S (5) 1C2 bc.
(4) I. 85 aa.
(5) I. 78 na. — I. So aa.
THÉRAPEUTIQUE
soit enfermés dans un sachet de toile — ou par une ébullition de quelques instants pour une préparation immédiate (1).
On a dit qu'Arnaud donnait la recette du vin de romarin comme un grand secret et la préparation des vins aromatiques comme son invention (2). Ces deux assertions sont également fausses : Arnaud dit, pour la plupart des vins composés, d'où la recette lui est venue, des Arabes presque toujours, du fîls de Mésué par exemple, pour le vin de séné (3) ; pour le vin de romarin, après avoir cité Anazarès qui en a transmis lui-même la formule venue d'un très ancien médecin arabe, il ajoute : « D'ailleurs la préparation de ce vin est identique à celles que nous venons de citer (4).
Le rôle d'Arnaud semble donc limité à la généralisation d'un procédé ancien et c'est ce qu'il dit lui-même à propos d'Albubarus (5) : « Cet auteur a remarqué la valeur de l'eau distillée de « coings ; le vin doit en être meilleur encore ». Mais s'il n'a pas ce mérite d'avoir été l'inventeur du procédé, du moins il n'a jamais eu la vaniteuse mauvaise foi de se présenter comme tel. Et l'on ne saurait croire non plus à un excès de modestie, à une indifférence à cet égard puisqu'en d'autres endroits, il revendique la paternité de certaines formules ou de procédés peu importants (6).
Outre cette innovation des vins aromatiques, il est encore quelques points intéressants à noter dans la thérapeutique d'Arnaud : l'administration de certains médicaments par voie d'absorption cu-
(i) I. a8j ac.
(a) Hœfer, I. 09/).
(ô) II. 290 aa.
(4) II. 285 ab.
(51 II. 285 aa.
(6) ... « Modus autem rectificationis scairimonese ex inventione nostra hsec « est ». I, 22Ô ab. « iNotaquod in antidotarium quod dicitur Arnaldi reperiturin (( C, de Athanasia simile dictum, ex quo inferunt multi, quod illud antidotarium « fuit Pétri Gellarij et non Arnaldi quod non est inferendutn ». II. 2i5 ba.
tanée pour les malades trop délicats (1), l'emploi du lait et du sérum d'animaux rendus médicamenteux par une nourriture spéciale (2) (le sérum figure aussi dans une préparation réconfortante) (3) ; l'usage des narcotiques connu, très répandu sans doute, car déjà Arnaud en indique les dangers des opiacés habituellement employés dans les maladies chroniques (4), et au sujet de la pierre, il écrit : « Il y a deux moyens de calmer cette douleur : l°indirec- « tement avec les narcotiques, ce que je n'approuve pas, sauf dans « les cas d'urgente nécessité ; car alors il est préférable de léser, « en quelque manièi'e que ce soit, la vertu [animale] que de voir « périr le malade ; 2° directement, en agissant sur les fonctions « assimilatrices et éliminatrices pour chasser la pierre » (5).
Le massage de la vessie, dans certains cas d'inertie vésicale, était un de ses procédés thérapeutiques (6).
Enfin, il est un médicament que l'on ne peut passer sous silence en étudiant la pharmacie de cette époque, c'est la thériaque ou plutôt ce sont les thériaques, car il est plusieurs thériaques : il y a celle dite de Galien et celle d'Avenzoar (7), il y a la pierre bezoar, le moschus, le smaragdus (8) ; mais ce ne sont que des imitations de peu de valeur à côté de la grande thériaque dont les vertus sont au-dessus de tout éloge. Arnaud n'en donne pas la formule, mais aux propriétés qu'il lui attribue ^modifications de la sensibilité, arrêt immédiat do l'action d'un purgatif, liquéfaction
(i) II. Go bb. - 198 ab.
(3) 0.57 ab.
(4) 20 r> ab.
(5) 2^4 ab.
(6) i55 ac.
(7) 217 bb.
Thérapeutique
du caillot sanguin, arrêt des sécrétions, toxique pour les animaux venimeux, même en petite quantité), on devine un médicament complexe où l'opium devait entrer pour beaucoup, les aromates et les résines pour beaucoup aussi. Ce médicament qui, d'ailleurs, joue un rôle peu important dans la thérapeutique d'Arnaud, semble être surtout l'antidote d'un certain nombre d'agents toxiques d'origine animale.
Les succédanés ont aussi ce même caractère et, parfois, le mot thériaque devient adjectif ; son sens devient alors très voisin d'antidote (1); la plurfilité de ces thériaques devient alors plus facile à comprendre. L'idée d'une thériaque, panacée à tous les maux, but de recherches de beaucoup de médecins en Italie et à Montpellier, tendait depuis l'influence arabe à disparaître et disparut en effet de plus en plus : la thériaque ne persista que comme un médicament de plus. Arnaud de Villeneuve fut pour beaucoup dans cet emploi plus raisonné, pins spécialisé des médicaments, dans l'abandon de la recherche d'une médecine universelle; et, malgré ses travaux et ses croyances alchimiques, il ne présente même pas la pierre comme la merveille cherchée, la santé et la jeunesse éternelles, ainsi que le feront ses plus enthousiastes successeurs; il se contente de rapporter le fait d'une cure remarquable (2) obtenue par la pierre rouge, ajoutant que nul effet dans la nature n'est merveilleux et qu'il faut être bien sot pour dire qu'une chose est impossible parce qu'on l'ignore.
La dose de la thériaque n'était pas fixe : mais du minimum où l'action commence à se manifester au maximum où elle devient
(1) '< Un médicament thérical est moyen terme entre la maladie et le corps, il participe du poison et de l'aliment. » II. 275 ab. et I. 181 ac, le même mot reparaît : « La médecine thériacale doit être préférée à toute autre du même genre. »
dangereuse (1), il est une série de doses que le médecin donnera en commençant toujours par les doses les plus faibles et en graduant son ordonnance d'après la force de la maladie, d'une part, mais surtout d'après les forces du malade (2).
Arnaud se montre d'une prudence et d'une discrétion très grandes dans l'emploi des médicaments, pourtant anodins, qu'il prescrit. On ne doit, dit-il, égaler l'action de l'altérant à la maladie, qu'autant qu'elle est faible et le membre vigoureux. Dans le cas contraire ou si un organe principal est en jeu, il faut agir graduellement. Le traitement doit être réglé sur l'âge, le sexe, les habitudes du malade (3).
Il faut s'abstenir de tout médicament pendant les crises et les paroxysmes (4), n'user de hautes doses que pour les médicaments qui s'éliminent facilement (5).
Enfin, dans le choix des médicaments, la manière de les composer, de les formuler soit unis aux aliments (6), soit à jeun, à doses répétées ou en masse, etc., il est une série de prescriptions que nous ne pouvons énumérer ici, mais qui révèlent bien la la science pratique et le délicat tact médical d'Arnaud de Villeneuve.
Telle est sa thérapeutique^ un peu diffuse sans doute : pour chaque affection, et cela se voit surtout dans sa Practica medi-
(i) Pour la thériaque, le maximum est d'ua aureum (i drachme 1/2), le minimum d'un lupin; c'est, d'ailleurs, le seul passage où l'auteur emploie cette numération : il compte d'ordinaire en scrupules, 'gros, onces et livres, et se sert des notations classiques.
(;Tt) 184 au.
(5) 186 ac.
(4^ 120 ba.
(5) 181 ab.
(6) 28Ô aa.
THÉRAPEUTIQUE
cinœ, Arnaud de Villeneuve entasse les formules recueillies de toutes sources, comme il ledit lui-même (1).
Mais à l'étude plus approfondie de ses prescriptions, on remarque vite trois points :
1° Qu'il y préside un sens profondément juste, très remarquable à cette époque, de l'hygiène générale et particulière;
2" Que, sous le désordre, souvent réel de ses formules, jamais une contradiction ne surgit ;
3° Que toute cette thérapeutique relève de la même théorie générale des faits vitaux que nous avons exposée. Le Spiritus a été affecté par le chaud, le froid, le sec ou l'humide, c'est par le froid, le chaud, l'humide et le sec que nous combattrons la maladie. Et la masse des médicaments simples accumulée en des confections, des sirops, des infusés curateurs, est toujours formée par l'union de matières, toutes excellant en chaud, en froid, en sec ou en humide.
Quant au classement qui pi'éside à la répartition des médicaments en telle ou telle catégorie, suivant ses qualités élémentaires, cela est du ressort tantôt de la tradition, tantôt de l'expérience, et parfois c'est tout un, car la tradition médicale, et surtout thérapeutique, s'est établie par de lentes et réitérées expériences ; et il sC' rait aussi oiseux de demander à Arnaud de Villeneuve pourquoi la sauge est chaude et aromatique, qu'à nos chimistes modernes pourquoi l'acide oxalique est d'un piquant désagréable au goût, et pourquoi l'acide picrique est amer. Les propriétés des corps existent à l'état de faits, et quelle que soit l'origine que la métaphysique puisse leur assigner, la thérapeutique n'a besoin que de les bien connaître.
(i) II. I. ab.