CHAPITRE HUITIÈME
CHIRURGIE. MÉDECINE OPÉRATOIRE
CHIRURGIE. MÉDECINE OPÉR\TOIRE
Le médicament matérialisé et localisé à la limite est le coup de bistouri du chirurgien qui aide la nature à évacuer des tissus devenus étrangers et nuisibles, le caustique destiné à ronger telles tumeurs de la peau ; et la petite chirurgie, la médecine opératoire d'Arnaud de Villeneuve n'est rien qu'un chapitre de sa thérapeutique. Il ne pouvait en être autrement d'ailleurs. L'incompréhensibilité des lois qui faisaient la gravité ou l'innocuité des opérations, quelques succès inespérés, des séries d'échecs ininterrompues, ne pouvaient amener qu'à une abstention découragée ou à une audace sans limite, en tout cas ne pouvaient produire aucun progrès. Si l'on joint à cela une ignorance presque complète de l'anatomie, on conçoit que la chirurgie devait être encore cet art terrible qui avait fait donner, au vi'^ siècle, le nom de Carnifex au premier chirurgien Romain et qui l'avait fait délaisser pour les recettes, cependant bien vieillies déjà, de la médecine poj)Ulaire de Caton et de Pline. La médecine passait au xiii" siècle, des mains des empiriques à celles des savants ; il devait subsister contre elle quelques prtijugés chez les médecins, de justes appréhensions chez les malades.
Dans plusieurs pages de ses traités, Arnaud, pour le manuel opératoire de certaines opérations courantes, renvoie encore ad chirurgium, (1) comme s'il était indigne du médecin de s'occuper
(1)1.58 rte.
de pareils travaux, et la chirurgie occupe une bien petite place dans ses œuvres pourtant volumineuses : ses règles d'intervention se bornent à ramener à la nature ce qui n'est pas naturel (1), réduire les luxations (2), réduire les hernies par un taxis savant (3), placer des appareils bien construits pour lutter contre les déviations accidentelles ou normales des membres (en particulier contre les déviations de la colonne vertébrale) (4), ruginer les exostoses gênantes (5), trépaner dans certaines fractures du crâne, avec enfoncement pour extraire le fragment qui comprime le cerveau (6) ; mais il blâmait toutes les interventions hasardeuses (cf. hernies, cures radicales, II. 83, aa.), tous les changements brusques apportés à un organisme (7) ; les tentatives d'extractions des ganglions suppurés (chroniques), et préférait de beaucoup à ces interventions l'usage des caustiques (8).
Il considère, en effet, la suppuration des plaies comme une sécrétion normale et utile des tissus : en petite quantité, dit-il, le pus ne doit pas être enlevé par le médecin qui aide la nature et ne veut pas outrepasser ses droits. En excès, il indique (9) une mauvaise fonction d'assimilation (vis attractiva) et doit être modifié par une médicamentation générale (10). Toutefois, si telle est la conduite que l'on doit tenir en général, il est un cas particulier où la suppuration doit être évitée très soigneusement ; c'est le cas où un
i) 207 ab.
(2) 2o4 a et b.
(3) 82 aa.
(4) 2o4 bb.
(5) 209 bb.
(6) i54 bc. 221 6.
(7) 207 ab.
(8) II. 55 ab.
(9) 218 bc.
(10) Vins aromatiques, styptiques, diurétiques. 21 5 6c.
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nerf a été blessé (et par nerfs il entend bien ce que nous appelons nerfs, comme on peut le voir en plusieurs autres endroits) (1).
Ces blessures sont très graves, surtout si le nerf est à découvei-t, et n'est plus protégé par la peau. Ce respect du pus ne l'empêchait pas de pratiquer pour les plaies larges des sutures à la soie (2) et de maintenir avec des emplâtres analogues audiachylon, les lèvres des plaies peu importantes.
Au contraire, le pus se formant dans l'intérieur des tissus et sans plaie primitive, est anormal et doit être rapidement et largement évacué. Il indique même à ce sujet les différences qu'il faut faire entre les phlegmons sous-cutanés et les phlegmons sous-aponévrotiques au point de vue de l'intervention (3). Si l'abcès est sous la peau, il sutfit d'incisions superficielles et multiples ; mais il faut savoir que souvent le pus est plus profond et que la peau à percer est double.
Cette observation n'est d'ailleurs pas isolée dans ses traités, et malgré la rareté et l'incertitude de ses interventions, il pratiquait du moins l'examen de ses malades avec soin et arrivait à des diagnostics assez délicats. Le palper des tumeurs abdominales, le toucher rectal lui étaient des méthodes habituelles d'investigation (4).
La grande chirurgie est un peu rare dans Arnaud de Villeneuve, en revanche les sangsues, les ventouses, toute la petite chirurgie, mais surtout la phlébotomie, y tiennent une place considérable (5).
La phlébotomie était d'un usage quotidien et eu dehors de tout état de maladie. Elle figure dans le régime de santé comme une habitude normale de certains individus, en particulier des san-
(l) 221 ab. 221 bo.
(i) 2i4 bb.
(5) i88 aa.
(4) II. 69 bb.
(5) 57 6a 5() b, 56 aa, 188 a.
guins. Ce n'est pas cette phlébotomie qui nous intéresse, bien que, paraît-il, l'expérience ait prouvé qu'on retirait de grands avantages de son emploi et que c'était un préservatif de toutes les graves affections (1).
Mais la saignée se pratiquait aussi dans certains états pathologiques comme méthode curative, et voici dans quels cas :
1" Lorsque le sang était trop abondant en quantité ou en qualité (indication directe) (2) ;
2" Au début d'une maladie grave inflammatoire (3) ;
3" Pour produire soit une dérivation sanguine, soit un appel (4);
4° Pour évacuer une grande quantité d'une matière dangereuse (5) située dans le sang, afin que la nature demeure plus puissante pour éliminer le reste (6) ;
5° Activer la nutrition profonde (7).
Les contre-indications sont nombreuses, mais se résument en ce précepte : Ne saigner que dans de bonnes conditions de calme, de température moyenne, de digestion régulière, etc.
L'état du ciel, principalement les phases de la lune et sa situation dans tel ou tel signe zodiacal sont capitales ; car, outre ce fait que les astres agissent sur les mixtes en en déterminant les qualités passagères (8), la lune a de plus une action spéciale sur les substances aqueuses (liquides) et ses variations auront sur nos humeurs des effets variables qu'il faut sacrifier (9).
(1) 1Ô7 Le.
(2) Comme au printemps. i4a ab, liî bb. (5) 142 ab
(5) Intoxication. 20Ô aa.
(7) Cf. en général : i4 66, 22 ac, 5i 0, 52 sg.
(9) 7 ac, (So 6 sq, lôy bv, i58 bu bc, il\2 bb, lya aa.
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Le manuel opératoire est très détaillé. Avant la saignée, un exercice modéré, le massage, une nourriture légère et saine. Un grand bain aura précédé et le malade aura vidé sa vessie et son rectum.
Au moment de la saignée, l'opérateur, qui doit être jeune, exercé, doué d'une bonne vue, prendra un phlébotome trancliant et pointu, enduit d'huile pour diminuer la douleur (?) et empêcher la cicatrisation rapide de la plaie, choisira sa veine (d'après la saison, la maladie , etc.) et l'ouvrira en deux temps perpendiculairement à la direction de la veine. Au bras, la céphalique est celle qui offre le moins de danger : il n'y a à craindre ni lésion d'artère, ni lésion de nerf.
La quantité de l'ouverture doit varier suivant la force de l'individu, la position de la veine, les habitudes, la lésion s'il s'agit d'un malade.
Après la saignée, un bandage étant posé sur la plaie, le malade évitera le sommeil, il prendra un exercice modéré et une nourriture légère.
Si la phlébotomie doit être réitérée, Arnaud recommande de le faire le même jour, avant que la plaie ne soit fermée, et de ne pas la rouvrir avec l'ongle, mais avec le phlébotome.
La saignée peut se pratiquer dans presque toutes les régions ; le choix des veines varie d'après les organes diagnostiqués malades. Dans certains cas, la saignée artérielle peut même être pratiquée, mais le danger des hémorrliagies secondaires en détourne la plu^ part des chirurgiens.
Les complications de la saignée, dans le cours de l'opération, sont nombreuses ; mais Arnaud semble surtout avoir eu en vue les complications dues à un abus de la saignée répétée dans l'état de santé. Les accidents au cours de la saignée sont bien décrits, mais avec un peu moins de détails.
ARNAUD DK VILLENEUVE
La saignée n'a pas seulement une action thérapeutique, l'examen du caillot auquel Arnaud de Villeneuve consacre plusieurs pages in-f" de deux colonnes, l'observation de la manière dont le sang s'est écoulé, donnent sur l'état des humeurs des renseignements précieux et permettent de porter un pronostic plus assuré sur l'issue de la maladie.
La saignée artérielle nous amène à parler d'une singulière opération recommandée par notre auteur en plusieurs endroits (1), sous le nom d'extraction ou d'extirpation des artères temporales. Le rôle de cette intervention serait de traiter certaines congestions des yeux et de guérir des céphalées dues à une stase sanguine dans les centres nerveux, surtout dans la région antérieure et à la base du cerveau. Le mode opératoire n'est pas décrit.
(i) 45 «Cj i4t) bc.