CHAPITRE DIXIÈME
L'HOMME. LE PRATICIEN
L'HOMME. LE PRATICIEN
Le médecin n'est pas seulement un savant étudiant et classant les maladies; c'est aussi un praticien, un homme vivant au milieu des hommes; c'est un homme de métier en même temps qu'un homme de science, et nul métier n'est aussi difficile à exercer pour celui dont la conscience est droite et la morale élevée. On a beaucoup reproché à Arnaud de Villeneuve, un certain passage de ses œuvres où il donne à son lecteur (1) des conseils habiles et propres à se jouer du malade. Cette ruse (cau^eia) consiste à incriminer le foie, quand sur l'inspection de l'urine on n'a rien pu diagnostiquer. Et si le consultant proteste, disant que le malade souffre de la tête ou des jambes, il faut maintenir son opinion et dire que tout pi-ocède d'une obstruction du foie ; car, dit-il, le vulgaire n'entend rien au sens de ce mot et cela lui suffit, et sur ce passage isolément cité on a condamné Arnaud de Villeneuve. Or, toutes ces règles habiles données en préface à ses aphorismes médicaux sont une simple défense du médecin contre des clients d'un genre bien spécial et fort embarrassant. C'était une habitude, reste d'ancienne sorcellerie, sans doute, d'empirisme en tout cas, d'aller sans mot dire présenter à un médecin un flacon rempli d'urine et d'attendre ensuite l'oracle qui devait sortir de sa bouche. A cela on jugeait le médecin : £ivait-il trouvé le sexe du malade, son âge, sa maladie, le symptôme principal qui le préoccupait,
(i) 170 ab. De ccndclis mcdkoruin,
c'était un savant. Se trompait-il, il était classé. Souvent des enfants, des femmes surtout, pour mettre à l'épreuve « la lucidité » de leur médecin, lui portait qui du vin blanc, qui de l'urine d'animal, une tisane jaunâtre. Le malheureux médecin était ainsi le sujet de continuelles expériences.
Il suffît de lire ce traité pour comprendre quelles ruses le médecin est obligé d'employer pour protéger sa réputation, pour déjouer les machinations de ces singuliers clients. Il ne s'agit pas de les tromper sur la maladie qu'ils ont, ni de leur conseiller un médicament dangereux ou inutile ; le seul point est d'acquérir assez leur confiance pour pouvoir les examiner, pour leur arracher quelques mots sur leur maladie ! Quel parti pris et quelle ignorance du temps il a fallu pour accuser notre auteur de charlatanerie et de mauvaise foi ! Tout nous montre au contraire le soin qu'Arnaud prenait à faire un diagnostic, la réserve qu'il apportait dans ses pronostics, la sagesse du traitement et surtout l'extrême modestie qui caractérise le savant consciencieux qui sait que la vie est courte et que l'art est long.
Pour le diagnostic, lorsque le malade a bien voulu se laisser examiner et parler, il faut, dit-il, recueillir avec soin les antécédents (1), parler au malade, le rassurer, conquérir aussi son attention et sa ])ienveillance et juger dès l'abord de son état général : cela aide à mieux apprécier les signes suivants (2), étudier les pouls avec délicatesse, et pour cela que le malade ne soit pas couché sur le bras examiné ; que ce bras soit souple, soutenu par le médecin, les doigts ni étendus ni contractés (3), l'examen réel des urines (4), du sang, si la saignée avait été pratiquée ; le palper s'il
(l) 170 bc.
(a) Caiilela XIV. I. 170 ac.
\ù) 17 1 aa.
(4) i5o ac. 5f).
l'homme, le praticien
y a lieu (1); le toucher rectal, s'il s'agit de la vessie ou de l'anus, seront pratiqués.
Chez la femme où les usages n'autorisent pas le médecin à pratiquer le toucher vaginal (2), la malade sera invitée à s'examiner elle-même et à révéler au médecin le signe qu'elle aura pu percevoir. Cela fait, tous les signes seront relatés sur une feuille de parchemin, leur réunion permettra de reconnaître la maladie; et si le diagnostic est hésitant entre deux affections voisines, ilfavidra mettre en rapport les signes affîrmatifs et les signes négatifs et faire la balance (3).
Le diagnostic fait, il faut se hâter d'intervenir (4) ; mais il se peut dans les maladies cachées et très compliquées ^que le médecin, à ses premières visites, ne soit pas fixé sur l'espèce de la maladie et sur ses causes. Dans ce cas, le médecin doit instituer non un traitement curatif puisqu'il ignore la lésion, mais un traitement expectatifet tel qu'il ne puisse léser le malade.
Il faut alors des choses neutres, tempérées; car les médicaments inutiles, si faibles soient-ils, sont toujours nuisibles (5). Et cependant cela ne doit pas rendre le médecin inactif. Il doit être aussi prompt que possible à faire un diagnostic ; mais plus prompt encore à administrer un de ces médicaments d'expectation (6). Ce n'est pas la méthode abstentionniste, Arnaud la repousse nettement (7). Mais c'est une méthode prudente et qui sait combien
(i) 53. ab.
{i) II. III bc.
(5) 196 (ic.
(4) T76 rte, aô<) ab.
(5) 177 ab.
(6) 2"f) bb.
(7) II. i(S.") nr. a Ne vous laissez pas séduire par les abstentionnistes, dit-il, bien que les choses naturelles se meuvent de leurs propres mouvements procédant vers leurs propres termes naturels, procès que l'on appelle le cours des
fragile est l'organisme et combien modérées doivent être les actions médicales ; vm médecin prudent et consciencieux s'efforce de déraciner le mal par des aliments médicamentaux avant de recourir aux médicaments proprement dits. « Pruclens et plus medicus morbum expellere satagit ante cibis medicinalibus quam medicinis piiris. » (177 ab).
Est-ce là le langage d'un charlatan? Et cette méthode scrupuleuse employée dans le diagnostic révèle-t-elle la mauvaise foi ? Et quant à l'accusation de cupidité, sa vie vagabonde suffirait à la réfuter, s'il n'avait écrit lui-même cet aphorisme : « Celui qui travaille non pour la Science, mais pour l'argent, sei^a dans la science qu'il a choisie, \^ avorton » (1). Non, Arnaud de Villeneuve ne cherchait pas à éblouir ceux qui l'entouraient, ni à faire valoir la richesse de ses connaissances, la sûreté de ses jugements, ni comaie tant d'autres la nouveauté et Tinfaillibilité de ses remèdes.
îl est au contraire à l'égard de ceux à qui il s'adresse d'une modestie véritable et sincère ; il se dit un homme des champs, un praticien campagnard, un théoricien sans grande renommée ; il supplie non seulement les gens instruits, mais encore tous les honnêtes gens d'excuser les erreurs de ses ouvrages et de les corriger C^). Ailleurs il reconnaît le bien petit rôle du médecin [minister nature, custos medii) par rapport à la nature (3). « Hélas, dit-il, combien peu d'appelés, combien peu d'élus. Il a
choses, il est évident que ce procès dans les membres, choses naturelles, peutêtre abrégé ou prolongé comme on le voit pour le mouvement du feu, de l'eau et d'autres corps naturels. Et cela pour trois raisons, ou parce qu'on affaiblit la force des agents supérieurs, ou parce que la quantité est diminuée ou augmentée d'une façon superflue au delà des limites ordinaires, ou parce que l'action se propage liors du lion naturel, etc. »
(2) II. I nb.
L HOMME. LE PRATICIEN
« bien eu raison, celui qui a dit : La médecine est la science que « l'on ne sait pas. Mais bienheureux le médecin à qui Dieu « donne la science et l'intelligence, car il devient l'allié de la Na- « ture » (1).
Il avait en science la même modestie qu'il recommande et dont il usa, sans doute, comme praticien. Que le médecin ne s'impose pas, ne soit pas importun et exigeant dans ses rapports avec ses clients ; s'il est invité, qu'il ne réclame pas la place d^ionneur, bien qu'elle soit habituellement accordée au prêtre et au médecin; qu'il ne soit pas difficile; qu'il n'oublie pas dans les plaisirs de la table le malade au foyer duquel il est reçu.
Mais cet effacement du médecin dans le monde et de l'homme devant son œuvre ne portait nullement atteinte à la dignité médicale et n'empêchait pas Arnaud de lutter selon sa conscience pour le privilège médical contre les empiriques et les ignorants (2).
Il avait au contraire une bien haute opinion du médecin, une conception bien profonde de son rôle, quand il écrivit ces mots : « Ceux qui voudront être de bons et d'utiles médecins doivent « planter dans leur âme, un noble désir » (3).
(i) II. 284 bb.
(a) « Aussi nous recommandons à tous de ne pas donner un médicament à quelqu'un, à moins que cette personne ne soit médecin, ou que ce ne soit sur le conseil d'un médecin instruit; car les plus graves dangers et souvent irrémédiables peuvent en résulter. » II. 283 ac.
(5) 174 6(1. Aphorisme II.