Gomment arrivons-nous à la connaissance des Idées
deur. L'Idée n'est plus numériquement une, et elle perd son essence, elle n'est même plus une Idée(l).
Ainsi l'Idée, si elle se communique aux choses, ne peut être ni une et entière , ni tout entière et divisée, ni numériquement une, c'est-à-dire considérée comme une unité réelle.
IV. Les Idées ne sont peut-être que des notions, des pensées, n'ayant d'existence que dans notre intelligence, voTi[ji«Ta (2).
Mais la pensée est la pensée de quelque chose, et de quelque chose qui existe réellement, qui est un, qui est en toutes les choses, qui est l'essence de toutes les choses ; or cette essence, que la pensée pense en toutes les choses comme quelque chose d'un et d'existant, c'est l'Idée même. Si l'Idée est l'essence des choses, et si tous les êtres individuels participent à une Idée , il résulte de l'hypothèse que charque être individuel sera composé, chacune des réalités multiples sera formée de pensées ; alors toute chose est en soi une pensée, et par conséquent
tout pense, Ixocaiov ix voiquarbiv tTvai xa\ irotvTa vosîv :
(1) Ici ridée est considérée comme une pure notion logique et abstraite, obtenue par voie de comparaison et de généralisation. Mais cette objection ne détruit pas la doctrine platonicienne qui n*explique pas l'origine des Idées par un procédé logique, mais par une intuition directe, la Réminiscence, laquelle nous donne et nous fait sentir Tldée dans son essence et sa substance objective. Si c*est là l'objection fondamentale d'Aristote (le troisième homme), elle tombe devant l'hypothèse de la Rémi niscence, et c'est pour cela qu'Aristote n'a mentionné qu'une ou deux fois, et en glissant, cette hypothèse, fondement de la théorie des Idées.
conclusion absurde qui nous interdit d'accepter cette manière de concevoir la nature de ridée (1).
V. Les Idées ne pourraient-elles pas être des types exemplaires, des modèles des choses existant dans la nature (2) ? Les choses alors n'en seront que les imitations, 6|Aoi(o{AaTa, et la participation s'expliquera par la ressemblance (3).. Mais l'objection qui s'opposait à la troisième hypothèse s'oppose également à celle-ci : car la ressemblance n'est qu'une comparaison. Si ridée est un modèle, et la chose sensible une imitation de ce modèle, il en résulte que l'Idée et la chose sensible se ressemblent ; mais le semblable ne peut être semblable à son semblable qu'en participant à la même Idée, et ce par la participation de quoi les semblables deviennent semblables, c'est
(1) Donc ridée n'est pas, pour Platon, simplement unepen^ sée, une forme de la raison humaine, mais un principe réel d'essence et d'existence.
(i) ^Eorévai iv t^ çudct. On retrouve ces mots dans la iS^., X, 597, b; 598,a, et dans le Phédon^ 103, b, où Platon dit : «Le contraire ne saurait être contraire à lui-^méme, ni en nous, ni dans la nature. » Ce mot çtiotç semble clairement exprimer la réalité objective, aussi bien la réalité in teHigible que la réalité sen* sible. Proclus, ad Parm,, t. V, p. 161, a donc raison de dire : n Platon a Fhabitude d'appliquer ce mot aux choses intelli* gibles. »
(3) Cet argument , qu'on retrouve dans la JR^p., X, est combattu par Âristote, qui prouve, qu'en considérant ainsi l'Idée, les mêmes réalités seraient à fois exemplaires et images , modèles et copies, et en outre, que pour une seule chose, par exemple, l'homme, il faudrait admettre plusieurs modèles: l'animal en soi» le bipède en soi, l'homme en sol*
ridée. Il est donc impossible qu'une chose soit semblable à Tldée, ni Tldée à une chose, sans quoi il s'élèvera toujours au-dessus de l'Idée obtenue une autre Idée, et cela sans fin (I). L'Idée n'est plus numériquement une, mais numériquement infinie; ainsi, qu'on cherche à expliquer Tldée soit par la notion de quantité, soit par celle de qualité, soit par celle de ressemblance, on retombe toujours dans les mêmes difficultés, si on persiste à considérer l'Idée comme un être en soi et par soi : «Otà xaô' lauToc.
VI. Il résulte de ces raisonnements que les Idées n'ont aucun rapport aux êtres particuliers et multiples.
Nous ne pouvons donc pas les connaître : puisque, étant en soi et par soi , elles ne peuvent être en nous , et que notre intelligence ne peut comprendre que ce qui est présent en elle,
VIL Celles d'entre les Idées qui sont ce qu'elles sont par leur rapport entre elles , ont. leur essence dans ce rapport, et non dans un rapport à la nature des choses réelles : xà irafjV^jxïv, apudnos, in hac rerum natura quam conspicimtis. Et de même les choses réelles, homonymes des Idées, n'ont de rapport qu'entre elles, et n'en ont point avec les Idées. Ainsi cet esclave n'est pas esclave de l'Idée de mattre, ou du mattre en soi, mais de ce mattre. L'Idée de l'esclave en soi, l'esclavage n'est pas l'esclavage de tel mattre, mais par rapport à l'idée gé-
(t) C'est-à-dire que ridée ne peut être ni du même ordre ni du même genre d'êtres que les choses.
nérale de maître (1). Les Idées n'ont de rapport qu'avec les Idées, les objets individuels et réels qu^vec les objets réels et individuels.
La science en soi, l'Idée de la science se dérobe donc à nous ; nous ne pouvons connaître que les choses particulières ; leur essence vraie, leur genre, leur Idée, nous échappent, et à son tour Dieu (qui est ici nécessairement considéré comme une Idée et habitant avec elles) ne peut connaître que les Idées et non les léhoses : il reste étranger à l'homme et à l'univers. Le monde divin et le monde sensible n'ontrien de commun .'Dieu ne connaît pas l'homme, l'homme ne connaît pas Dieu. C'est là une doctrine monstrueuse, qui méconnaît à* la fois et la nature de l'homme essentiellement intelligent et pensant, et la nature de Dieu essentiellement bon et connaissant tout parfaitement.
Ainsi , ou les Idées ne sont pas des êtres subsistant par eux-mêmes, et formant chacune une essence une, distincte et séparée des choses ; ou, si elles sont telles, il faut avouer que nous ne pouvons pas les connaître, et d'un autre côté si on n'admet pas qu'il y ait de telles Idées, si on ne ramène pas chaque être Individuel à une Idée, et à une Idée qui est une et identique, c'en est fait de la pensée, de la dialectique et de la philosophie, qui n'existent qu'à la condition d'avoir pour objet un universel.
La seconde partie se termine ici , et commence
(1) L'objecUoD de ParméDide confond la nature logique des Idées avec leur nature métaphysique.
alors la troisième qui est de beaucoup la plus étendue, sinon la plus considérable.
Socrale,qui n'est représenté dans le dialogue que comme un tout jeune homme, maintient énergiquement ses assertions à Tendroit des Idées, mais il ne sait comment résoudre les objections que lui fait le vieux et habile logicien d'Élée(l). Parménide, voyant l'embarras du jeune philosophe, lui en explique la cause. Avant de s'attaquer au fond des choses, et aux parties supérieures de la science, avant d'oser entreprendre de définir son objet divin, le beau, le juste, le bien , il faut posséder un instrument discipliné et un esprit assoupli et exercé(2)parune forte gymnastiqueintellectuelie(3). Le vulgaire ne voit dans les exercices dialectiques qu'un pur verbiage : et il faut reconnaître que ces jeux sont laborieux et pénibles (4) à jouer. Mais le vulgaire ignore qu'on ne peut avoir un esprit ca^pable de saisir, apte à comprendre la vérité , sans ces discussions et cet art de raisonner qui le font suivre la piste des Idées, et pour ainsi dire voyager et errer à travers toutes choses (5). Ainsi il ne faut pas reculer devant les dégoûts et les longueurs de
(1) n ne faut pas oublier que Técole d'Élée est non-seulement une école de métaphysique, mais aussi et surtout une école de logiciens et de logique scolastique.
(2) 'EvTt^xovTtt xtù àXTiOei voûv oxeTv... On reconnaît ici l'importance aUachée par toute Técole éléatique.et mégarique à la logique formelle qu'elles ont fondée.
(3) ^EXxuaov 5è aavTèv xal Y^iivourat.
(4) npaY(jLaTeictf6t) icatSCav icaCCc(v.
(5) ''Aveu xwJTfiQ Ttic 2ià nàvTCov 8tsÇ66ov te xal lîk&rr^ç,
ces voyages et de ces exercices : il faut tendre son intelligence avec un effort courageux, si Ton ne veut pas laisser s'affaiblir la faculté, la force du raisonnement (1). Il n'est pas permis d'aborder la sphère et la région divine des Idées, sans avoir aiguisé et fortifié son esprit. Il semble donc bien clairement annoncé par Platon que nous n'avons pas affaire ici à l'objet^ au contenu delà science, mais à une méthode pour y arriver, à un exercice destiné à perfectionner l'instrument. C'est un Tprfitoç T>ic ywp«<h«ç, dont le livre de Zenon a fourni un premier exemple, et dont Parménide propose un second tiré de ses spéculations habituelles.
Mais cette méthode même est-elle celle de Platon? On peut en douter. Cette logique serrée, nue, cet art de déduction à outrance, cette longue série d'abstractions et de syllogismes formels qui ne laissent pas apercevoir les réalités, objet seul sérieux de la philosophie, n'est gu^re de l'école de Socrate ni de Platon , et ne peut être pour ces esprits, l'un attaché tout entier à l'induction , l'autre y joignant l'intuition suprasensible , le dernier mot et la perfection de la méthode philosophique. Ce n'est pas là ce qu'entend Platon quand il dit ailleurs qu'il y a un art de perfectionner l'organe de la vérité , et de tourner vers elle l'œil de l'âme. Aussi le dialogue ne met plus en présence que Parménide et un personnage inconnu , qui n'a aucun rapport avec l'école de Socrate et de Platon. Ilparatt donc que,
(1) El ^ouXci (tâUov YV|iva<jOtivat ... tif^v toû fitoXéyeaOat 5uva|iiv.
sans dédaigner ces jeux sévères de la dialectique, et cette discipline de Targumentation purement formelle, qui peut être un très-bon apprentissage, Platon n*entend pas prendre à son compte la méthode de discussion même dont il va être donné un exemple , et qui ne ressemble guère à la science telle qu'il la conçoit, libre, pleine, claire, lumineuse, enjouée, gracieuse, sublime. On remarquera que le Parménide est le seul avec le Sophiste et le Politique à présenter cette forme d'exposition, nonseulement aride et rebutante , mais encore profondément obscure, et pour ainsi dire énigmatique (1). La philosophie de Platon est une philosophie pour tout le monde^ et il n'a jamais fait fermer, comme les Pythagoriciens, les portes de son école. Ainsi je pense que la grande discussion sur l'Un, qui va suivre, ne contient pas une doctrine métaphysique; mais un exemple, comme celui du Politique, d'une méthode d'analyse et d'argumentation dont Platon ne méconnaît pas les avantages, mais oiïi il ne voit qu'une boiine discipline, et comme une phase que doit traverser l'esprit dans son développement philosophique. Et quand ce serait une doctrine métaphysique, quand il y aurait, cachées sous ces obscures formules, une ontologie et une théologie, je prétends que ce ne serait pas celles de Platon. Toutefois ce sentiment que partagent Tennemann,
(1) Et dans ces trois dialogues, Socrate, c'est-à-dire, ce personnage idéal à qui Platon confie l'exposition de sa pensée, n'est plus qu'un simple auditeur» et les yéritables acteurs sont des Ëléates. Il est difficile de n'ajouter aucune signification à ce fût.
Schieîermacher/Ast et Cousin (1), a contre lui l'interprétation des Alexandrins anciens et modernes, je veux dire de Proclus et de Hegel, suivis par MM. Zeller, Cuno Fischer et Fouillée (2). La grande rai.-on de ces doctes critiques, c'est que si ofi ne donne pas à la troisième partie du dialogue une signification positive et' réelle, mais un but purement formel, on en rompt Tunité , et Ton ne voit plus de lien entre la deuxième et la troisième partie. Pour eux donc la discussion sur TUn représente le fond de la pensée platonicienne , et résout toutes les antinomies, toutes les contradictions, relevées par Parménide contre la théorie des Idées. Proclus ne veut pas que l'objet du Parménide soit simplement de donner un exemple de la méthode dialectique des Éléates : mais pourquoi? <( parce que Platon n'aurait jamais mis en jeu pour un si mince résultat le plus ineffable des dogmes (3). d Cette raison qui suppose
et de supposer qae c'est Parménide qae Platon a chargé de faire comprendre à Socrate la vraie doctrine philosophique.
(1) Mém, sur Zenon, Fragm, de PMI. ancienne, « Platon s'y proposait de faire connaître la philosophie.éléatique. »
(2) Le livre de cet éloquent et profond interprète de Platon, dont j*admire le talent sans pouvoir accepter ses opinions, m*est arrivé trop tard pour que je pusse en profiter dans mon analyse. , Comme les Alexandrins, il voit toute la philosophie de Platon dans le Parménide; il reconnaît toutefois que « le dialogue a un dernier mot que Platon ne dit pas, mais qu*il force le lecteur à deviner. » Mais quel lecteur l'a jamais deviné? Et d'ailleurs, poser des énigmes sans les résoudre, indiquer dés propositions sans les développer, ni les prouver, ni même les exprimer, est-ce là la méthode socratique, platonicienne, philosophique?
(3) Prod., in Farm,, t. IV, p. U.
que la discussion sur TUn avait pour Platon comme pour ProcliiR le caractère d'un dogme ineffable, suffit à l'enthousiaste commentateur pour voir dans le Parménide comme une espèce d'Apocalypse, une révélation de quelque divinité (1). Il roule, suivant lui, sur l'ensemble des êtres considérés sous ce point de vue qu'ils viennent tous de TUn, que l'Un donne naissance à la causeuniverselle, et que tout être a reçu de l'Un ce qu'il peut y avoir en lui de divin (2).. Je crois que le lecteur aura de la peine à retrouver tout cela dans le texte, et dans l'analyse exacte qui va suivre.
Hegel pense que l'exemple de l'Idée de l'Un et de celle de la Pluralité peut servir à expliquer la nature de toutes les Idées (3). Uermann voit autre
(1) C'est encore l'opinion de Damascius, de Princip^^ p. 122. Conf. Suid., v. MapTvoc, qui constate que, dans Técole de Proclus même, tous ne l'entendaient pas ainsi, puisque M^rinus estaccusé d*étre un petit esprit pour n'avoir pas adopté l'interprétation de son maître sur le Parménide, Conf. Pbot. , Biblioth. cod,
, (2) Procl.y t. lY, p. 34. Suivant Proclus, il y a dans la philosophie deux parties : la théologie et la physiologie. La physiologie de Platon est ei posée dans le Timée; la théologie dans le Parménide, D'après Jamblique, tout Platon est dans ces deux dialogues. (ProcL, in Tim., p. 6; TheoL sec, Plat.^ 1. 1, c. 7.)
(3) Gfsch. d.PhU,^ t. H, p. 205. Proclus voyait dans les mystères orphiques l'origine de la doctrine de l'Un, considéré comme premier principe {in Parm., t. V, p. 22). Pythagore et l'école italique l'avaient mise dans un demi-jour; mais elle n'a reçu que de Platon , dans le Parménide et le Sophiste, son développement complet. Cf. Texcellenle thèse de M. Berger sur Proclus, p. 17; Ficin., Àrgum. : «In Parménide omnem Plato complexus est theologiam, ad cujus sacram lecUonem quisquis accedet,
chose : le Sophiste a démontré que le non-étre est non pas le contraire mais l'autre de Têtre; le Parménide prouve que même Tôtre sans son autre porte en soi sa contradiction, et que par conséquent celui-là doit avoir un rapport nécessaire avec celui-ci et se refléter en lui. Pour Zeller et Cuno Fischer, le rapport des Idées aux choses, qui fait le fondement des difficultés exposées dans la première partie, peut et doit se ramener au rapport de TUn et de la pluralité. Car si Tldée n*est que l'Unité d'une pluralité, et que les choses multiples et distinctes soient enfermées et enveloppées en elle comme dans l'unité d'un seul et même genre, la notion de l'Un n'est plus seulement un exemple de l'Idée, c'est le principe' logique de toutes les Idées. Alors la notion de ridéede l'Un contenant en soi, pourainsi dire en puissance, toutes les Idées, est elle-même l'Idée pure et abstraite. Toutes les contradictions que soulève le problème du rapport de l'Idée aux choses se ramènent donc aux contradictions de l'Un au multiple. Résoudre ces antinomies, c'est donc résoudre le problème même des Idées : et tel est l'objet de la troisième partie du Parménide (1) qui se présente alors comme un tout dont les parties sont parfaitement liées entre elles. L'analyse va montrer tout à l'heure si cette interprétation est justifiée.
prias sobrietate animi meniisque libertate sese prœparet quam attrectare mysteria cœlestis operis audeat. »
(1) Cest-à-dire, de fonder dialectiquement la doctrine des Idées, en réfutant toutes les objections possibles, et en se servant pour cela de la méthode logique des Ëléates.
Ce n'est pas que j'admette que la dialectique, qui va être exposée dans un exemple, soit absolument vide et purement formelle. Mais, s'il est impossible de séparer complètement dans la logique le contenant du contenu, qui sont l'un et Tautre des Idées, et par conséquent d'opérer cette distinction dans le Parménidej il n'est pas nécessaire ni légitime de conclure que la logique n'est pas distincte de la métaphysique , et que toute la philosophie de Platon est contenue dans la discussion sur TUn, qui est empruntée à un système différent du sien et réfuté par lui dans le Sophiste.
Je reprends l'analyse :
Il faut donc, dit Parménide à Socrate, savoir s'y prendre; il faut suivre une méthode dialectique pour arriver à la wité. Par exemple (1), je suppose que tu veuilles discuter rhypothèse (2) , qu'avait admise Zenon ; il faudra se poser cette suite de questions :
I. Si la pluralité existe, qu'est-ce qui arrive à la pluralité :
i^ Par rapport à elle-même ; 2" Par rapport à Tunité ?