‹ La vie et los éerits de PlatonChapitre 57 sur 73 · Les LoiSf ou delà Législation · texte numérisé non relu

Les LoiSf ou delà Législation

Ce grand ouvrage, divisé en douze livres, formait dans la classification d'Aristophane le premier membre de la troisième trilogie complétée par le Minos et YÈpinomis (2), et dans celle de Thrasylle, le second

(1) Zurich, 1542.

(2) Ce 13* ÎÀvre des Lois porte deux autres Jitres : VAssem' blée nocturne, et le Philosophe.

membre de la neuvième tétralogie, composée comme la trilogie d'Aristophane, et complétée par les Lettres. Comme le Minos et la Républiqtie, les Lois appartiennent évidemment, comme le dit Thrasylle, au genre politique (!).

Les personnages sont réduits à trois : un Athénien qui est venu visiter des amis en Crète (2), et par la bouche duquel Platon exprime ici sa pensée, Clinias de Crète, Mégille de Lacédémone. On voit que Platon semble avoir voulu mettre en présence, et opposer l'une à l'autre, la législation dorienne et la législation athénienne (3), ou plutôt la législation platonicienne. Clinias, chargé de conduire à Magnésie une colonie et d'y fonder une nouvelle, ville, a l'esprit naturellement préoccupé des lois qu'il doit lui donner : ce sont celles de sa patrie,

(1) Diog. L., m, 60, 61, 62.

(2) H D*e8t pas Domnxé.

(3) Le schol. Bekk., p. 44S, au commencement de l'ouvrage, souUent que TétraDger est Platon même, en s*appuyant sur le passage de Legg, V, 739, où il est dit qu'il y a trois sortes ou degrés de constitution politique. Tune qui est la perfection, le type et le modèle parfait , icpcoTV) icôXiç. . . icapà$tiY(ia noXtteCsc ; la deuxième qui s'en rapproche le plus possible ; la troisième qui sera l'objet d'un autre ouvrage. Il est vrai que les mots %v $à vûv V){uti; inixcxcipiixapicv ne font pas aUusion à la République^ mais au résumé de ce dernier ouvrage, donné dans les Lois, V, p. 739, et que par conséquent le scholiaste a tort de dire que celui qui parle dans les £<oi5 y déclare qu'il a déjà fait ailleurs le.plan d'une autre république, et que par conséquent Télranger d'Athènes n'est autre que Platon. Diog. L., III, 52, reconnaît que ce personnage, comme celui de Socrate et de Timée, expose les opinions de Platon, mais est un personnage inventé comme "elui du Sophiste.

dont Jupiter est l'auteur, comme Apollon Test de celles de Lacédomone. L'Athénien le prie de lui en faire connaître les principes, et l'interroge particulièrement sur les repas communs, les exercices gymnastiques, et le système militaire d'éducation, adoptés par tous les Doriens (1). Clinias répond : La guerre est l'état perpétuel et naturel des peuples et des individus ; l'homme est naturellement ennemi de l'homme; la supériorité à la guerre doit donc être l'objet de toute constitution politique prudente. Tel a été celui de la constitution de la Crète et de Lacédémone.

L'Athénien n'accepte pas ce principe; car il serait absurde si on retendait aux divers villages d'une même cité, aux diverses familles d'un même village et à l'individu, quoiqu'il faille bien reconnaître que l'homme est souvent en désaccord et comme en guerre avec lui-même. Mais, en admettant cet état de lutte comme un fait, ne serait-il pas plus utile à tous^ plus ^age et plus beau de réconcilier l'homme avec lui-même, les familles et les peuples entre eux, plutôt que d'entretenir et de cultiver ces ferments de violence et de haine? La guerre ne doit donc pas être le vrai but de l'organisation politique, et les vertus militaires ont pour objet de garantir la paix, du moins la paix intérieure des États. Le courage, d'ailleurs, n^est qu'une- partie de la vertu, et ce n'est pas la plus estimable. Une bonne législation doit donc se proposer autre chose

(i) Le sujet est amené brusquement et sans préparation.

que de développer cette qualité, qui n*est pas la plus précieuse ni la plus rare, car on la rencontre fréquemment chez les plus vils mercenaires.

Les lois ont pour but d'assurer le bien de l'État. Il y a deux sortes de biens : les biens humains, tels . que la santé, la beauté, la force, la richesse ; les biens divins^ qui sont en premier lieu la sagesse, puis la tempérance, ensuite la justice, et enfin le courage. Des biens divins dépendent les biens humains, et Ton peut dire que tous les autres biens dépendent de la sagesse, ^ <pp($vt}(7i(. C'est donc sur cette vertu que le législateur devra avoir les yeux quand il réglera le mariage ou les rapports de la famille , l'éducation , la société civile , les sépultures , le gouvernement. Or il ne semble pas que ni Minos ni Lycurgue aient entendu ainsi le problème de la législation; ils ont exclusivement pensé à développer le courage, et encore ils ont négligé cette partie du courage qui est la plus difficile et la plus estimable, et qui consiste à vaincre le plaisir et à combattre du moins les passions, qui sont comme autant de fils et de cordes qui nous poussent à l'action.

Les repas communs, tels qu'ils les ont admis, ne sont partout que des causes de discordes, car la tempérance y est mise dans un aussi grand péril que la chdsteté dans leurs exercices du gymnase, où les jeunes filles lacédémonienùes, obligées de se présenter nues, désapprennent le sentiment délicat de la pudeur, ce qui explique la vie libertine des

nmes à Sparte, où de plus les jeunes gens sont

Bxposés aux séductions des ignobles amours inventés en Crète. Ce n'est pas qu'on ne puisse tirer un bon parti des banquets ou syssities; mais il est impossible de le montrer sans dire quelque chose de la musique, et l'on ne peut parler de la musique sans embrasser l'ensemble de l'éducation.

L'éducation est le fondement de toute bonne politique (1), car ks jeunes gens bien élevés seront un jour de bons citoyens : elle a pour but d'habituer l'homme dès l'enfance, par la discipline bien entendue du plaisir, à aimer et à pratiquer la vertu. L'honnête homme est celui qui sait donner le gouvernement de sa vie à la partie la meilleure de son &me. Or il trouve dans son âme deux conseillerspuissants et dangereux, le plaisir et la douleur, et une partie excellente et douce, qui décide ce qu'il y de bien et de mal en chaque chose, et qui porte le nom de loi quand ses jugements sont acceptés par un État. Pour que la raison soit maîtresse de la vie, il faut que l'âme soit aguerrie non-seulement contre la douleur, comme l'ont cruMinos etLycurgue, mais encore contre le plaisir ; et c'est à cela que pourraient servir les repas communs, slls étaient présidés par un homme d'un âge mur, d'un caractère grave et tempérant, qui sût y maintenir l'ordre et la décence, et qui les emploierait à étudier, à sonder, à éprouver, à exercer les âmes des jeunes

(1) Toute l'orgauisation politique D*est au fond, dans les Lois comme dans la République^ qu'un vaste système d'éducation de Tenfànt et de l'homme. Platon le dit en ternies propres de Legg, IX, p. 857, e.

gens, en les mettant aux prises avec les séductions du vin. On pourrait et on devrait en faire une école de tempérance et de courage, une discipline de la vie, une gymnastique morale. C'est donc une institution vraiment politique, puisque la politique n'est autre chose que l'art de rendre les hommes meilleurs.

Liv. II. L'éducation est la discipline du plaisir et de la douleur, qui soumet à l'ordre nos plaisirs et nos peines, nous fait aimer et haïr ce qui mérite notre amour et notre aversion, avant que nous soyons en état de nous rendre compte des raisons qui justifient ce choix, en un mot c'est l'harmonie de l'habitude et de la. raison. Les banquets sont un moyen d'éducation. Il en est un autre, les exercices du chœur, qui comprennent la danse et le chant (1). L'homme bien élevé est celui qui sait bien chanter de beaux chants et bien danser de belles danses. Tous les êtres animés ont reçu des dieux la tendance à se mouvoir et à crier ; outre ces mouvements naturels, qu'accompagne le plaisir, l'homme a reçu, par un privilège spécial, le sentiment de la mesure et de l'harmonie, c'est-àdire le sens du beau dans les mouvements du corps et de la voix. Le beau n'est pas uniquement l'agréable : comme l'art n'est qu'une imitation des mœurs, la beauté n'est que l'expression sensible de bonnes mœurs; c'est donc quelque chose de fixe, d'universel, de permanent; les lois devront donc,

^1) Le chaut étant toujours mêlé aux repas, on voit le liea 'dées.

comme en Egypte, interdire aux poètes, aux musiciens, aux peintres, de rien changer aux modèles où l'on aura fixé une fois pour toutes la vraie beauté. On pourrait dire, il est vrai, que le beau est ce qui plaît; mais il faudrait ajouter : ce qui plait aux hommes sages et vertueux, doués d*intelligence et de courage, qui doivent non pas obéir, mais commander aux entraînements du public ignorant et mal élevé, qu'il est risible de voir établir en juge des choses de Tesprit et du goût. La poésie et la musique ne sont que des moyens, des enchantements pour attirer les enfants et les hommes par le charme d'un plaisir délicat à ce que la raison dit être beau et bien. L'art doit donc recevoir sa règle de la morale, qui est sa fin.

Le but des chœurs est d'enchanter l'âme par la peinture de la vertu et du bonjieur qui y est nécessairement attaché : car le vrai plaisir, inséparable du bonheur, est également inséparable de la vertu ; en effet, si le bonheur était séparé de la vertu, comment recommanderait-on sans cesse la vertu? et s'il n'en est pas séparé , comment la vertu serait-elle heureuse, si elle ne goûtait pas le plaisir?

Les chœurs devront chanter de beaux chants et danser de belles danses : à quoi i^econnattrons-noiis cette beauté ?

Les choses qui nous plaisent, ou se bornent à nous plaire', sans nous être ni utiles ni nuisibles, ou, au plaisir qu'elles procurent, s'ajoute une utilité , une bonté intrinsèque. Dans les arts d'imitation , outre l'élément du plaisir, il y a un élément

d'utilité qui consiste dans la vérité de Tiaûtation. La beauté d'une œuvre d*art ne dépend donc pas uniquement du cliarme qu'elle excite, mais de son utilité, qui consiste dans la vérité de l'imitation, d'une part, et la moralité de l'objet imité, de l'autre. L'œuvre d'art doit être l'expression fidèle et vraie du beau moral : l'essence de l'art est dans sa vertu morale. Pour être un juge éclairé, il faut donc connaître trois choses : 1 . l'essence de l'objet imité ; 2. la justesse de l'imitation; 3. la beauté (1), qui consiste à la fois et dans le plaisir innocent qu'elle procure et dans la valeur morale qu'elle contient.

La première loi de Tart est la proportion, la convenance, l'harmonie, le rapport exact des choses, des sentiments, des expressions, des idées; par exemple, il ne faut pas donner à des hommes des sentiments ni un langage qui apppartiennent aux femmes ; il ne faut pas confondre les modes et les danses qui conviennent à des citoyens avec ceux qui sont bons pour des esclaves.

La seconde loi est l'unité, qui exige non-seulement qu'on n'unisse pas ce que la nature a séparé, mais qu'on ne sépare pas ce que la nature a uni. Par exemple, qu'on ne nous fasse pas entendre des vers ni voir des danses sans musique; qu'on n'exécute pas des mélodies sur la flûte ou la lyre qui

(I) 669, b. 1. 5tTi i<7Xi; ?. ebc dpOco; ; 3. ûçeS... TÀTfCTOV... C'est du moios ainsi que j^iaterprète cet eS... qu*on ne peut guère entendre de la perfection technique qui se confondrait avec -^Utude et la vérité de l'imitation.

n'accompagnent pas des paroles. L'emploi des instruments sans la voix est une vraie barbarie. C'est le chœur des vieillards qui sera chargé d'entretenir la pudeur et la décence dans les banquets, et Tordre dans les exercices du chœur. Ils comprennent, outre la poésie et la musique, la danse, c'est-à-dire le mouvement du corps réglé par le rhythme.Tout animal, quand il est jeune, éprouve le besoin de s'agiter, de sauter, de bondir. Par un noble privilège, l'homme a de plus reçu le sentiment de la mesure et du rhythme, qui lui permet de régler les mouvements et de leur donner la forme de la beauté (1).

Liv. III. Une vraie législation doit se rapporter à la vertu, et puiser le détail de ses lois dans chacune des espèces qui la composent, dit Platon au commencement du premier livre. Il ajoute ici que la tempérance est la vertu par excellence, car elle pro* duit la justice, et suppose le courage et la prudence. Elle est donc aussi nécessaire aux États qu'aux individus. C'est pour avoir méconnu cette vérité qu'ont péri tous les gouvernements, dont Platon recherche l'origine et raconte l'histoire (2).

(1) Les questions relatives à la musique sont brusquement abandonnées pour être reprises et achevées 1. VII, p. 796. Sur le rôle de la musique dans Téducation, d'après Platon, consulter Tex, de vi fnusices ad excolendum hominem ex sententia Piat^ Utrecht, isl6-, Blume, 'de Piat. liberorum educandarum dis^ cipUna, Hall., 1818.

(2) Tel est du moins le lien des idées qu*a cru trouver M. Cousin ; car cette histoire est introduite sans la moindre préparation, et ce n'est que dans le courant du récit qu'on

S11 faut en croire des traditions respectables, l'origine des sociétés actuelles est relativement récente. De grandes catastrophes, en bouleversant à plusieurs reprises la terre, ont autant de fois détruit les sociétés qui avaient dû s'y former, dont il n'est resté aucun vestige, et dont nous avons perdu même le souvenir. On a seulement conservé la mémoire d'un déluge auquel ont échappé un petit nombre d'hommes réfugiés sur les hauteurs ; ils ont lentement réinventé les arts nécessaires, et organisé une société sans lois, composée de familles isolées, lesquelles vivaient sous un gouvernement patriarcal. A cet état primitif et barbare, ont succédé les villes et bourgs , dans lesquels les familles réunies ont senti la nécessité de l'institution de lois. Le patriarcat a fait place à l'aristocratie ou à la monarchie : Troie a été bâtie, puis détruite par la guerre. De là, Platon passe à l'histoire assez confuse des gouvernements grecs, oîi est née la démocratie. La confédération dorienne comprenait trois États, dont deux, Argos et Messène, ont péri à cause de leur tendance trop exclusivement guerrière , et de la mauvaise division des pouvoirs politiques. Sparte seule a survécu, précisément parce qu'elle a, dans sa constitution, mieux réalisé la -tempérance, dernier but de l'État. La meilleure constitution politique est une constitution tempérée, c'est-à-dire participant de fa monarchie et de la démocratie, les

»'^rçoit ce rapport entre 'les faits historiques et les causes roo* qui les ont amenés.

deux constitutions politiques mères de toutes les autres, et tenant entre elles un juste milieu. Il n'y a point d'âme qui soit capable de soutenir le poids d'un pouvoir souverain, sans limita et sans contrôle, de manière à ce que la plus grande maladie, Tignorance, ne s'empare pas d'elle. Tout pouvoir humain doit être mesuré, limité, le pouvoir du peuple comme Celui du prince. C'est ce tempérament qui permet de maintenir dans l'Etat la concorde, les lumières, la liberté, conditions nécessaires de sa prospérité durable. Athènes a trop penché d'un côté, et la Perse de l'autre. La Perse s'est affaiblie, parce que l'obéissance des peuples est devenue la servitude, et le pouvoir du prince un despotisme. L'empire d'Athènes a été compromis, parce qae la liberté du peuple y a dégénéré en licence^ et que les lois et les magistrats y ont perd<u, les unes presque toute autorité, les autres presque tout pouvoir. Dans un État bien ordonné, la puissance politique doit être distribuée en proportion de la vertu : or les degrés de la vertu sont ceux-ci :

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