L'ÉCOLE
Un trait caractéristique de l'esprit de Platon, et qu'on n*a pas suffisamment mis en relief, c'est sa vocation pédagogique : il n'a pas seulement la passion de savoir et la passion d'écrire, il a la passion d'enseigner. On peut considérer ses deux plus grands ouvrages comme des traités sur l'éducation, et il a sur ce sujet évidemment des principes, une méthode, un système, qu'il a dû appliquer dans ses propres leçons. Sa vie tout entière, du moins près de quarante ansde sa vie ontété consacrés à l'enseignement philosophique, et on devine, on voit qu'il a dû prendre entre ses mains une forme méthodique et systématique, j'allais dire scolastique.
Remarquons d'abord qu'il est le premier en Grèce, ou du moins à Athènes, qui ait fondé une véritable école; école libre et publique sans doute, mais enfin une école, c'est-à-dire uiî enseiguement discipliné et jusqu'à un certain point exclusif et spécial. D'abord il s'écarte de la foule que recherchait Socrate (1). Ce n'est pas un apôtre enflammé de la sainte passion de réformer les âmes et les esprits, la science et la vie, qui va chercher partout des auditeurs, les arrête quoi qu'ils en aient, et les contraint presque de l'entendre; il ne se donne pas tout à tous comme Socrate ; on ne le voit pas sur la place
(0 Diog. L., ni, 40. 'EUtéictCcv xal «0x6;.
publique, dans les rues, dans les marchés , aux tables des banquiers, auxéventaires des marchandes de légumes, aux boutiques des charcutiers et des cordonniers, recruter des disciples et convertir des âmes égarées (1); il ne va pas à la chasse des jeunes gens; il n'a ni Tardeur, ni le dévouement du missionnaire (2). S'il n'admet pas les réunions mystérieuses et secrètes, les portes fermées des Pythagoriciens, il choisit cependant pour local de son enseignement, un lieu clos, quoique public, et là même il s'y fait un cercle d'auditeurs choisis et de disciples particuliers (3). Les détails nous manquent pour connaître l'organisation primitive de cette école ; mais le peu que nous en savons nous laisse voir déjà une discipline et une règle, qui rappelle l'Institut pythagorique, et fait pressentir le couvent, Platon exclut de ce sanctuaire de lascience le rire qui semble un oubli du respect et dissipe la force d'attention nécessaire au travail (4). VAca-
(1) On n'aperçoit chez les auditeurs habituels de Socrate» auxquels on donne, comme à ceux de Platon, les noms d'iralpoi, ffvvouaiaaraly rien qui rappelle une règle, une discipline, une école. Rien n^esl fixe, déterminé, pas même le lieu des réunions.
(2) Olympiod. : 'AwqXXaxTO toÛ iv àYopSxal èirl twv ip^aaTripCeuv 8taTp(6eiv xal toù; véov; Ovipcôvra icoieîaOai toù; Xoyou;. Diog. L., III, 40 : i^TÔiciI^e h\ xal aùxô; xà icXeîaxa.
(3) Il semble qu'il y ail eu comme des conditions d'admissibilité exigées pour faire partie de ces cercles : MT)$elc àycoDiié-
(4) El., Hist, V.y ni, 35. ITpoTgpov iv !:4xa5r,|ii(f ^r^lt fe^dcai IÇoviaCav etvai * Sêpet yorp xal ^aOujt'qp éiretpûvTo lè x^^piov âSatov fvXarretv.
demie devient presque une académie : les professeurs y forment une corporation libre, qui a ses propriétés et ses revenus, chargée d'enseigner gratuitement, mais recevant des honoraires prélevés d*abord*sur le fonds commun, et bientôt après payés par rÉtat. Dans cette organisation de l'enseignement, nous voyons figurer les banquets, qui se rattachent à la fois à la tradition de Socrate et à celle des Pythagoriciens, et qui faisaient de l'enseignement philosophique une communauté de vie morale, intellectuelle, réelle. Puisqu'à l'imitation des Germains, leurs ancêtres, les Anglais aiment à parler des affaires politiques après un bon dîner, on ne peut pas s'étonner que les Grecs aient aimé à réunir leurs amis à la même table pour y parler de science, d'éloquence, de poésie, des arts, del'âmeet de Dieu (4). C'est là ce qu'Athénée appelle le cénacle de Platon (2), le cénacle de l'Académie, dont il atteste d'ailleurs les habitudes modestes, frugales et dignes. Nous avons vu que, d'après ce grammairien, Platon avait étendu à vingt-huit le nombre de ceux qu'il appelait à l'honneur de manger à sa table, et peut-être d'écouter ses leçons plus particulières (3)-
(1) Athén.y Xn, 509. 'EicoiiQ^avTO xàc (rvvô^ou;, .... tva çoUv(i>vTai xal ta Oetov ti{1(Ôvt(; xai tô nXcIatov Evsxcv àvéaccoç xal çiXoXoYta;. C'est cette coutume , adoptée plus tard par les Romains, qui fait le cadre des ouvrages de Plutarque et d'Athénée.
(2) Athén., X, 419. T6 iv 'Axa2T)|itqp ov|jL7côatov. Id., I, 4. Tô nXàxtavo; ovaaÎTiov.
(3) Athén., 1 , 4. Platon oubliait ou ne connaissait pas la
Car il semble que même au sefh de l'école, qui était nombreuse ((), il y avait encore un cercle plus intime d'initiés, et, outre les leçons publiques, des leçons non pas secrètes, mais particulières et très-particulières (2), privatim et privatissime , comme disent les Allemands, qui ont aussi cet usage.
Nous ne connaissons pas tous ceux qui formaient ce cercle intime, mais nous en connaissons du moins un certain nombre. C'étaient d'abord ses amis les plus chers, Speusippe, Xénocrate, Amyclas d'Héraclée, qu'Élien appelle un des plus distingués de ses disciples (3), puis Aristote, pour lequel il avait peu de goût (4), Philippe d'Opunte, qui semble lui avoir servi de secrétaire, Hestiée, Démétriusd'Amphipolis,Héraclide du Pont,Théophraste, Mnason de Phocée; des femmes même, qui s'habillaient en hommes pour suivre ses cours, et dont deux nous sont connues de nom : Lasthénie de Mantinée et Axiothée de Phliunte (5). L'Anonyme ajoute à ces personnages le célèbre misanthrope Timon; Suidas et Simplicius, le mathématicien
règle, rapportée par A. GeU«, XHI, 4, à Varron, qui limite le nombre des convives à celui des Grâces ou à celui des Muses.
(1) Oiympiod., HoXXoùç II icdvu Tcpè; |AâOv)<nv &9ft0ixeTo.
(2) El., H. F., ni, 19.
(3) El., if. V.f in, 19. '^veov UâtO^t ovv totç iTaipotç àvoxcopvjoa; 2v t^ xyjtccj» tc^ éavToO . . . &7Co<rràç toû Hta izt^mâxoM.
(4) id., 1. 1.
(5) Diog. L., ni, 46 ; Vit. Anon.;01ympiod.; El., if. F., III, 19; Clém. Alex., Slrom.y IV, p. 623 ; Tbcmist., Or. XXIII ; p. 295 ; Athén., vu, 279, e.;*XlI, 546, d.
Hermodore que Gicéron nous fait connaître comme le premier éditeur des œuvres de Platon (1); Lucien, un philosophe du nom d'Ion et surnommé le Canon, 6 KavMv (2). Gomme appartenant à l'École on nomme Érastus et Goriscus de Skepsis (3), EuoBon, on Euagon de Lampsaque (4), Hélicon^Tastronome de Gyzique (5), Hermias, le tyran d'Atarnée et l'ami d'Aristote (6), Hippothalès d'Athènes (7), LéondeByzance(8)«le devin Miltas de Thessalie(9), Eudème de Ghypre, dont Aristote a immortalisé le nom en lui adressant un de ses ouvrages de morale, TimonidedeLeucade (( 0), Pamghilus, probablement de Samos où il entendit Épicure (11), Théétète d'Héraclée du Pont (12), le rhéteur et à la fois poète tragique Théodecte de Phasélis, dans le Pont (13),
(1) Diog. L., Proam, 2; Suid., v. XoYoïaiv; Zénob., Prov. Cent,, Yf 6 ; Simplic. in Physic, f. 64 ; Br. 3i4, a , L 35 où il est qualifié d'iToûpo; ; Cicer., ad Àltic.f XUl ,21.
(2) Luc, Conv., c. 7.
(3) Strab., XIIL K &4, p. 608, les appelle des Socratiques.
(4) Diog. L., ni, 4G; Athén., XI, 308, f.
(6) Plut, 2>io, 19; de Gen, Soer,, c. 7 ; Ep. Plat., XUI, 360, c; Philosirat., ApolL, c. 35.
(6) Diog. L., V, 3; Strab., XUI, 1, 57; Diod. Sic, XVI, 52; Suid.^ V.
t7) Diog. L., III, 46.
(8) Philostr., Soph., 2.
(9) Plut., Dio, c 22.
(10) Id.
(11) Cic, de Nat, />., I, 26.
(12) Suid., V.
(13) Suid., V. On lui attribue quelquefois une tragédie de Pbiloctète qui appartient à Théodecte, d'Athènes. V. Fabric, Bibl. Grxe.f II, 19> p. 692, 1^ édit.
Timolaûs de Cyzique (1), probablement le même qu'Athénée appelle Timée et accuse d'avoir aspiré à la tyrannie (2), Chéron de Pellène, qui fut, aussi suivant le même érudit, un cruel tyran (3), le Locrien Aristide (4). On y fait même quelquefois entrer les Pythagoriciens Archytas de Tarente, et Eudoxus de Cnide qu'Ératosthène (5)
appelle Totc icapi t£) DXoiTOtivt Iv !iVxa57)fJi(a ytia^tix^ç et
qui y auraient résolu le fameux problème Délique. D'un autre côté, le discours sur l'Amour, 'Epontxo;, attribué à Démosthène, raconte d'Archytas que, malgré les services qu'il avait rendus à Tarente, sa patrie, il resta méprisé de ses concitoyens jusqu'à ce que ses rapports avec Platon leur eussent montré sa valeur et l'eussent relevé dans leur estime. Mais le propos d'Ératosthène semble une pure légende, et l'assertion du Pseudo-Démosthène supposerait qu'Archytas et Eudoxus se seraient trouvés ensemble à Athènes avec Platon, fait qu'aucun autre document n'autorise, que rien n'interdit cependant d'admettre, et qui est historiquement prouvé d'Eudoxus. Strabon (6) affirme que Platon et Eudoxus s'étaient rencontrés en Egypte et s'y étaient liés; d'après Sotion (7), la gloire de Platon l'aurait attiré
(1) Diog. L., ni, 46.
(2) Athén., XL 59, a.
(3) Id,
(4) Plut., ritno/.,6; Conf. F ahnc, Bibl.gr. ^Ul, 159ei6qq»
(5) Eutoc, in Archim. de Spb(Br. «t cyl., 11, 2, p. 144. Oxf., cité par Gruppe, tiber d. Fragm. d. ArchtjL
(6) XVn, 1, p. 806.
(7) Diog. L., Vm, 8«.
h Athènes où il ne serait resté que deux mois; Cicéron (1) l'appelle Platonis auditor, Strabon (2) et Proclus (3) son itaipoç; Plutarque (4), d'après Aristote, son auvy,e7i; ; Philostrate (S) dit qu'il avÉÛt profondément médité les théories de l'Académie, Toùç Iv 'Axa$Yi[xta X^youç txoivâ); IxçppovrCaa^ ; Alexandre d'Aphrodisiade (6), que c'était un des familiers de Platon, tmv nXarcovoç Yvcopifibiv ; Asclépiade, sur le même passage, que c'était un platonicien^ un disciple de Platon, «xpoaTrj;. Le récit de Plutarque, de Gen. Soa\^ c. 7, sur la solution du problème de la duplication de l'autel de Délos, trouvée par Eudoxus, la recommandation faite par Platon à Denys le tyran, d'Hélicon, comme d'un disciple d'Eudoxus, Êp. XIII, 360 c; la critique faite par Platon de la solution de ce problème qu'Eudoxus, Archytas et Ménechme avaient cherché à résoudre par des opérations et des instruments mécaniques, au lieu d'employer des démonstrations et des raisons purement mathématiques (1), tous ces détails supposent, malgré le peu de fondement historique que les faits possèdent, entre Archytas, Eudoxus et Platon, c'est-à-dire entre l'école pythagoricienne et l'école platonicienne, des relations assez intimes qu*il est
(1) PePiv.yll, 42.
(a) XIV, 2, 14, p. 656.
(3) In Enclid.t h p. 19.
(4) Adv.Col.y32f 9.
(5) VU.Soph., 1,484.
(6) In Met. y I, 9, p. 991, a 14.
(7) Plut., Qm. Symp., VHÎ, 2, i; Vit, Marc, U.
intéressant de signaler. Eudoxus est d'ailleurs compté comme appartenant aux Pythagoriciens par Diogène de Laërte (1), et par Jamblique (2).
Cette école avait attiré, comme on le voit, autour de Platon et à Athènes^ non-seulement des Grecs, mais des étrangers qui participaient au mouvement de la civilisation grecque ; et si, après la perte de sa grandeur pditique et de sa gloire militaire, Athènes eut le privilège de rester le centre et le foyer de toutes les études philosophiques et de toute l'activité scientifique, on doit Tattribuer en partie à la grande école qu'y avait fondée Platon, et qui engendra bientôt auprès d'dle toutes les autres écoles de la philosophie grecque.
Le lieu habituel des séances de ce cercle (3) nombreux avait d'abord été le Gymnase même; puis on le transporta dans un jardin attenant à l'Académie, qui lui donna son nom (4). Aristote adopta plus tard l'usage de son ïnattre, de faire ses leçons en se promenant (S), ce qui valut à son école le titre qu'elle porte dans l'histoire et qui avait appartenu d'abord à celle de Platon.
Le Gymnase de l'Académie était situé hors d'Athè* nés et à la distance de six stades, à partir de Dipyle,
(t) vn, 91.
(2) Nicom. Arilhm,, p. II.
(3) Cic, de Fin., V, l. 2 j Diog. L.,Tv, 19 et 63.
(4) n porte aussi celui de 6 it(p(ic«To<; Aristox. ap. EuseL., Frxp.Ev.t XV* 2.
(5) EL, /r. V., m, 19» en parlant de Platon dit : T.gafii^sY &i)v itaCpoK , et de Speusippc qui , absent , ne pouvait aider son oncle dans renseignement : 'ASvvaToç (v av(A6aS(i;eiv t^ nxdxwvi.
nom de la porte du Céramique (1). Le dème de Colon, que Meursius plaçait entre Dipyle et l'Académie, se trouve à peu près à la même distance et dans le voisinage, mais plus au nord et sur la droite de l'Académie d'où Cicéron pouvait apercevoir la statue de Neptune (2). Le parc du Gymnase avait été planlé de platanes et d'oliviers par Cimon (3) . C'est là que se trouvaient l'autel des Muses (l'autel de l'Amour était peut-être dans le jardin) avec des statues consacrées par Speusippe, telles que la statue d'Hercule et celle de Prométhée, un Hiéron à Minerve, et d'autres monuments qui le firent respecter autant que le souvenir de Platon, même par Sylla. C'est là que le satirique Timon nous le dé-^ peint avec des traits où, sous une nuance d'ironie, on sent encore percer le respect et la vénération :
Twv TcavTO)v 5* ^Y^^"^® itXaTuaTotTo;, àXX* aYOpi^Tirjç *Houe7:r,ç, tsttiçiv Iffoypacpoç, oï O'ExaSrjjAOu Aév^pei l<pE2^o[Aevoi éfica Xeiptoeaaav tSaiv (4).
t< C'est là que se rendait leur maître à tous, Platon au large front, dont la parole éloquente ravissait, et dont les écrits ont une grftce et une douceur semblables au chant des cigales qui, cachées
(1) Cic.y de Fin., V, i : • Sex illa a Dipylo stadia confecimus. »
(2) Id, «< Me ipsum, hue modo venientem, convertebat ad scse ColoDus. »
(3) Pausan., 1, 29; Plut., dm., 13; Horal., Ep. 2, 2> 45.
(4) Imitation des vers d'Homère, ]1.,UI, 150.
'AXX' àyoprixaX 'EaÔXol TETTÎ'Yeaaiv loix<5Tec , otte xa6* uXyjv Acv8pc(^ sfEl^oiJLevoi ÔTca Xeiptôeaaav UToi.
dans les arbres d'Hécadémus, font entendre leur voix harmonieuse, d
Le jardin, qui est probablement le domaine désigné dans le Testament comme situé dans le dème des ElpcdiSsi, fut sans doute légué à l'école; car nous le retrouvons en la possession de Xénocrate, de Polémon,d*Ârcésilas etde tousleurs successeurs jusqu'au sixième siècle après J.-Gh. On l'appelait quelquefois du nom môme du Gymnase avec lequel il faut se garder de le confondre. C'était, dit Plutarque (1), une petite propriété ne valant pas plus de 3000 drachmes et qu'habitèrent, après Platon, Xénocrate et Polémon; c'est là qu'ils donnaient leurs leçons, là qu'ils passaient leur vie. On dit même que Xénocrate n'en sortait qu'un jour par an, aux Dionysies, pour assister aux nouvelles tragédies. C^est encore ce jardin qull faut entendre par les mots de Diogène (2) : 8%» x* Iv Axa^TjjiiCef xà itXtma. Le gymnase de l'Académie était un établissement public, où il n'y avait pas place pour un particulier. C'est dans son propre domaine que Platon établit un musée, et que fut placé le groupe des Gr&ces, par Speusippe, qui n'y demeurait pas, puisqu'il s'y faisait porter en litière. Cette propriété ne suffit pas aux frais de
(1) De SxU.f c. 10.
(2) UI , 7 ; IV» 6 ; conf. IV; 3 et 16 ; IV, 39. Diogène, qui semble les confondre quelquefois, sait aussi les distinguer, car il nous apprend (III, b) que Platon enseigna d'abord à l'Académie, ensuite dans le jardin situé près du dème de Colone : Tif^v ipx^v
Iv jfixa8v)|<io^, ttta iv t^ xi^ici^) x^ %a^% tàv X6X(i>vov ; et il s'appuie sur Alexandre Polyhistor et sur Heraclite.
Fentretien de l'école, car elle ne rapportait que trois statères d*or ; mais plus tard le domaine foncier s'accrut par des legs semblables faits par des philosophes ou des amis généreux, et les revenus encore insuffisants s'élevèrent à la somme de 1000 statères et plus (1).
Les chefe successifs de l'Académie étaient désignés habituellement par celui qui occupait cette fonction et qui la déléguait en mourant à celui de ses disciples qu'il en trouvait le plus digne. Nous voyons ainsi Speusippe, sentant approcher sa an, faire appeler Xénocrate, pour l'inviter à prendre à son tour, et à recevoir de ses mains la direction de TAcadémie : TmpayaXwv «Ot^ AOtW xot\ t)|v o'/ok^v StaStÇaoeat (2). Lacydès de Gyrène fut le premier et le seul qui désigna de son vivant ses successeurs (3) ; à la mort de Gratès Socratidas, qu'il avait désigné sans doute, céda ce poste honorable à Arcésilas. Néanmoins cet usage ne supprimait pas soit le choix de la corporation tout entière, soit au moins son agrément ; le bon sens seul nous obligerait à Tad-» mettre, quand nous n'y serions pas amenés parles habitudes de l'école rivale des Péripatéticiens oh^ à c6té de la succession par voie de disposition testamentaire, nous voyons le principe de l'élection se pro« duire, et être recommandé même par testament (4). La régularité de cette transmission fit donner aux
(i) Said., V. nxàtwv. — (2) Diog. L., IV, 8. — (3) Diog. 1.* IV, 60. — (4) Diog. h., y, 70. npo9Tv}aàaO(i>aav 6' aCrtol &v Cito* XA|i6av«i>aiv 8ta(iivciv i%\ toO K^é^\i.otxoQ xal ovvauUtv (iiaXiffTa 6u-
chefs qui se succédèrent dans l'école de rAcadémie le nom de Sia^oxoi ou de $ta5oxixot (1).
Pour consolider les liens d'affection entre les divers membres de la corporation, ils se réunissaient, comme Tavait déjà établi Platon, à des repas communs, pour lesquels Speusippe, Xénocrate et Âristote avaient fait par écrit des règlements, par exemple et entre autres, celui«ci, que tous les dix jours un président serait choisi par la corporation (2).
Les leçons se donnaient plus fréquemment dans le jardin public du gymnase de l'Académie, que dans le petit enclos appartenant à Platon, et qui a souvent été confondu avec le premier. C'est ce que nous apprend clairement Gicéron;-il suppose, au V* livre du deFmibus^ ch. 1, un rendez-vous pris avec son frère Quintus, M. Pison, T. Pomponius et L. Gicéron, pour faire une promenade à l'Académie, à l'heure, dit^l, où cet établissement est vide de monde : maxime quod is. locus ab omni titrba id temporis vacuus esset. Il est donc évident qu^il s'agit ici d'un endroit public et d'un lieu ordinairement rempli par la foule; c^est là, ajoute-t-il> que Platon donnait habituellement ses leçons, et il fut le premier à instituer jCet usage : quem de* cepimué primum hic disputare êolitum; il dis^ tingue expressément les vastes parcs de l'Académie du petit jardin situé dans le voisinage, qui lui *
(i) Suid.i V. itXûftcdV. — (2) Albéûi, I, 3, et V, 186, b.; Diog. L.y V, 4. *CbTC xfltTà téia i^|iipac ipfp>txa notetv. Conf. Zumpt. : Ueber den Bestand der phUosoph. Schulen in Athen, Mém. de l'Atad. de Berlin. PhiloL Histor. Glass., 1843^ p. 32;
rappelle aussi la mémoire de son glorieux possesseur : ctijus etiam hortuli propinquLnon menuH riam solum mihi afferurU, sed ipsum videntur in conspèctu meo ponere. L'usage de Platon fut continué par ses successeurs, puisque Gicéron ajoute : hic SpeusippuSy hic Xenocrates, hic e/tis auditor Polemofij cupÂS illa ipsa sessio fuit quam videmus; a c est là même, à cette place, que Polémon avait pris rhabitude de s'asseoir. »
Il n'est pas nécessaire de prouver par les faits que ces leçons étaient orales : la répugnance sans doute un peu exagérée de Platon pour récriture, sa préférence justifiée pour l'enseignement oral, bien autrement fécond, parce qu'il est vivant, nous le démontrent sufBsamment. Cependant la parole écrite, tout en n'étant que Timage et le fantôme sans vie, tt^Xoy, de la communication vivante des idées, a, môme pour Platon, cet avantage, qu'elle fixe et conserve un trésor de souvenirs qui serait perdu pour l'homme, quand la vieillesse amène l'oubli. U était donc tout naturel, et nous le savons historiquement comme un fait certain, que ses disciples gardassent par écrit note de ses doctrines et de ses leçons : c'est ce qu'Aristote (1) appeUeles d^^fv ^oy- (Aata, Aristoxène(2) et Alexandre d'Aphrodise(3),les àxpoflfffti; , Simplicius (4) les Xo^oi de Platon sur les- . quels nous aurons occasion de revenir.
. Nous donnons ici le tableau des chefs des diverses
(0 Phys., IV, 2. — (2) J)e Mmk,^ H, p. 30. — (8) Alex, dans Simplic, ad Phyi.^ f* 31, b. — (4) Simplic., ad Pays,, 104, b.
écoles qui ont porté le nom d'Académies, et qui se rattachaient à Platon :
^ SOCRATB.
AnTISTBÈHE ABISTlPPfi, PBADOir, EOCUDE, PLATOH,
rond, des ftmd. des école école fondaiear de
Cyniques. CyréDal<|ues. d'ElIs. deMégarc. r Académie.
Abistotb, Spedsippk,
finidat* de l'é- 1*' suocesseor
cote Périptté- de PlaUm, 01.
tidenne. 108.
XtHOCIIàTB, 2* suce, ou IIP.
Zenon, Polémon,
fondit, de l*école S« socc 01. 116.
des Stoïciens. -01. 117, 8, sui-
Tant Eusèbe.
CBATtS et ClAN- TOi, *•• suce., succèdent ft Polémon de son vivant.
ABCtSiLAS,
5« suce, fondât, de PAcadémie moyenne. OI.IM
LiCTOta,
fondateur de PAcadémie nouvelle, 01. 1S4, 4, 0* successeur.
ËTANDBE,
7« successeur.
HteÉsiNOsouHé-
OiSILAUS,
8* successeur,
Cabréaob, restaurateur de la 3*Acad.,Ol.l6«, 9e successeur.
CUTOMAQUE,
ou IM, ld« suce.
Pbiloh, ll«sncc.,0l.l7S, fondateur de la 4« Académie.
Artiocbcs, ISe suce., 01. 175, fondateur de la 5* Académie.
La division et la discorde s'introduisirent un jour dans cette Académie si grave et si disciplinée. Les faits sont diversement racontés, et il n*est pas indifférent de les connaître, car ils peuvent expliquer la po*sition ouvertement hostile que prit Aristote envers les doctrines de son maître.
Le rhéteur Aristide (1) se borne à nous dire que pendant le troisième voyage de Platon en Sicile quelques disciples, appartenant à ce cercle plus intime dont Platon aimait à s'entourer, xcav fAoXKrra d>(AtXr,xoTwv, introduisirent des innovations dans la doctrine, firent une sorte de schisme et élevèrent chaire contre chaire (2). En appelant ces disciples indociles des étrangers, xiviç Çcvou; lirma (3), Aristoxène fait évidemment allusion à Aristote, que nomment d'ailleurs Élien et Diogène de Laërte. S'il faut en croire le premier de ces historiens, le rôle d* Aristote dans cette scission prématurée^ qui annonçait et préparait déjà la grande secte du Lycée, fut plus actif qu'honorable. Pendant une absence de Xénocrate, Aristote groupa autour de lui et amena à ses opinions un certain nombre des auditeurs et des élèves de l'Académie, auxquels il fit des cours dans le jardin même de
(1) T. II, p. 314.
(2) Arist., 1. 1. Ta; 8(aTpi6à;Tt àvttxaTaoxcudCciv ^Çioûv. Ari8toz., ap. Eus., Prœp. Ev,, XV, 2. 'EicavurraoOat xal àvtoixo^* |icîv otvT^. Il faut dire qu'Aristoclès, qui cite le propos d^Arisloxène , pense qu*il n^est pas possible de croire qu'Aristoxène fasse allusion à Aristote doot il a toujours, dit-il, parlé en termes honorables.
(3) Aristox., 1. 1. Fragm, HUt, grxc. K. MûUer, t. Il» p. 282.
récole (1). Speusippe, alors malade, ne pouvait suppléer ni Xénocrate éloigné, ni le maître lui^ même, qui, âgé de quatre-vingts ans, avait presque perdu la mémoire. Incapable de lutter contre un rival jeune, intelligent et ambitieux, Platon se retira du jardin public, tou l^o» m^n^xw (2), et donna ses leçons dans le jardin particulier et fermé, IvSov léflé^iCe, où il se retira avec les disciples restés fidè« les. Le retour de Xénocrate mit fin à cet état de choses pénible : il fit rougir Âristote et ses partisans' de rindélicatesse de leur procédé, et ramena Pla* ton sur le thé&tre de sa gloire (3). II est naturel que Platon ait gardé de cette conduite quelque ressenti^ ment, et il la comparait, dit-on, à celle du jeune poulain, qui, pour essayer ses forces, lance des ruades même à sa mère (4). Suivant Aristide, les choses ne se seraient point passées aussi pacifiquement: pour rétablir Tordre dans cette réunion agitée de jeunes gens ardents, la police dut intervenir, ou du moins Tautorité de Ghabrias et d'Iphicrate, sans quoi, dans ces rixes, qui annoncent déjà les luttes des écoliers du moyen Age, la chose
(1) Él., HM. F., m, 19; IV, 9. ^vT«,>xoW|A»iaev «Ot^ «WTpi- 69|v xat èvxvKo^a^riyayv* Iv Tcjp ncpinàrc)» iraCpou^ iyjuy xoU i(ii- XiiTdc. Diog. L., V, 2. *A.niaTfi $è (Aristote) nXdTotvoc hi C«âv-