TOC
(2) Je croirais volontiers que c'est dans cet intervalle où Aritote resta maître da terrain, toû nepticdiQv, qu'on pritThabitude de désigner ses adhérents par le nom de 6 nepCtraToc, qu'on appliquait antérieurement à Técole platonicienne.
(3) ÊIm ff. F., l. 1.
(4) Diog. L., V, 2.
eût tourné à la tragédie , et il y aurait eu du sang 'versé(!).
Quelle était la forme de renseignement platonicien ? Après avoir tant critiqué et tant raillé les longs discours, la forme oratoire et académique des leçons des sophistes (2), Platon ne pouvait guère imiter leur manière. Pratiquait-il donc la méthode de Socrate, l'interrogation constante et l'analyse? mais si cette analyse, qui procède par demandes et par réponses, convenait merveilleusementau but de Socrate, elle se prête très-peu et très-difficilement à Texposition d'un système et aux nécessités d'un' véritable enseignement. Sans doute l'interrogation peut avoir sa place dans l'enseignement dogmatique, mais cette place est restreinte par la nature même des choses, et, si on applique le dialogue à l'exposition des doctrines, ce ne peut plus être qu'un artifice de composition, auquel le papier se prête, mais que la réalité ne tolère pas. Quelques expressions employées par des écrivains postérieurs me feraient volontiers croire que, sur ce point particulier de la forme à donner à l'enseignement, Platon servit encore de modèle à son rival et à son élève, et qu'il fut le premier à faire une leçon, irps^t;, un
cours, àxpoaatç (3).
(t) Aristid., t. II, p. 325. ndvta àv ixttva \Lg9xà xpay^^Haç.
(i) La Macrologie, comme il l'appelle , Prot. 32S, «.; dS4, o.; Gorg.^ 449, b.; Hipp., 1 , 373, a.
(3) Cest le terme dont se servait Alexandre, au dire deSimplicius, in Phys.t f. 32, b., qui remploie peut-être dans le sens de cours, Iv t^ Ktpt xàya^oyj &xpodact. Il estdifflcile que le dcvelop-
Ce qui me porte à le croire, c'est que les cours de Platon étaient rédigés par tous ses élèves, nous en avons la certitude, et il paraît bien difficile de rédiger une vraie conversation et un dialogue qui, à chaque instant, rompt ou brouille le fil du raisonnement et le cours logique des idées. On ajoute même que cette rédaction était presque une sténographie, puisqu'elle reproduisait littéralement et jusque dans leur obscurité énigmatique les leçons du professeur (1). C'est ce qui donna naissance à ces fameux if^a^a BoYfMtxa, dont nous aurons un peu plus loin à nous occuper. Il paraît même qu'en certaines circonstances solennelles Platon faisait une lecture publique de quelqu'un de ses dialogues écrits (2). Un jour qu'une lecture de ce genre était annoncée au Pirée, — c'était, d'après Diogène, le Phédon, — une foule immense accourut de la ville et de la campagne ; mais, lorsqu'on le vit aborder
pemenl des Idées de Platon sur le Bien n*ait demandé qa*une leçon. Il faut dire cependant qu*aiUears,5impliciiis»Uf.,f., 104, b., 117, a.y appelle ce même cours sur le Bien , ol mçX t&yoOoû X6fot, terme qui, d*ailleurs, ne détruit pas mon interprétation. Les expressions de vwouoia, tfvvo5oc, dont se servent Proclus, en Jim., p. 205 , J. Pbilopon., in lib, de Aitim., 1,2, Suidas, V. &Y«0. ^t(&., et même Simplicius, 1. 1., ne disent rien sur la quesUon. Aristoxëne, Harmon., M, p. 30, se sert aussi de l'expression &xp6aaic ToO à^aSou.
(1) SimpL, in Phys.,f*32,b. Ot icapry^vovTo ... icdvTcc vwé- Ypft4«v xol 8ic9(atfocvTo xijy $é(av oOtoû.... Jd,, f. 104, b., parlant â*Arislote , d'Héraclide, d*Hestiée et des autres : ^àvtypo^'ocvTo xà pt\Uyxa alvtYf&atwdwc &C i^^Ov).'
(2) Cette lecture continue d'un traité , quoique écrit sous la forme dialoguée, constitue une vraie leçon.
les points délicats de la question, et entrer dans des raisonnements difficiles et austères, tout le inonde s'éclipsa peu à peu, et il n'y eut bientôt plus au* tour du maître que ^e petit groupe de disciples intimes et habituels (1). Diogène va plus loin, et raconte qu'il ne resta plus, pour écouter l'orateur, que le patient et courageux Aristote (2). Je m'étonne que ce seul trait n'ait pas suffi à lui gagner à jamais le cœur de son maître.
Nous avons admis plus haut qu'outre ses leçons publiques, Platon avait un cercle d'auditeurs intimes auxquels il donnait un enseignement plus particulier : cela est dans la nature des choses, et le fait se reproduit sous des formes diverses, jusque dans les temps modernes, dans là France comme dans l'Allemagne , où ces cours privés font partie de l'organisation même de l'enseignement public. Mais est-ce à dire que Platon avait une doc^ trine ésotérique, communiquée mystérieusement dans un enseignement secret à un petit nombre de disciples initiés? On l'a prétendu, et on le soutient encore, surtout, je suppose, pour justifier les imputations d'Âristote qui, en se référant à ces fameuses doctrines non écrites, «Ypa^a SoyfxaTa, attribue à sob maître des théories dont il ne reste pas la trace la plus légère dans le texte des dialogues.
(1) Tfacmist., Or,^ XXI, p. 245, et AristoK., Harm,^ H, p. 30, croient que c'était une le^a sur le bien, ntpl t' àYaOoO. C'est là, dit ce dernier, qu'Aristote reconnut la nécessité d'amener par des introductions préparatoires aux difOeultés delà soienoe.
(2) Diog. L., ni, 37.
Non*8euIement uDe doctrine secrète et mystérieuse est contraire à l'idée même que se faisaient Socrate et Platon de la philosophie, au caractère et à la forme si éminemment publics et populaires que Platon donne à renseignement de son maître auquel il veut rester fidèle, mais des faits clairs et incontestés semblent démontrer jusqu'à l'évidence que la philosophie n'a jamais été pour lui une science ésotérique et mystérieuse (1), révélée sous le sceau du secret à un petit nombre d'élus, mais qu'elle doit être, sinon préchée sur les toits, comme l'aurait fait volontiers Socrate, du moins enseignée dans le plein jour de la place publique.
La division qu'on signale dans Àristote entre les sujets d'un intérêt général, traités dans la forme du dialogue, parôe* qu'ils étaient destinés à des lecteurs nombreux, et les questions plus difficiles et plus hautes, réservées aux disciples d'élite et expo*
(t) Hégel ¥a pias loin , et soutient, avec raison, que, par ta nature même , une vraie philosophie ne saurait être Tobjet d'un douille enseignement, l'un public et simulant un certain caractère, Tautre secret, sincère, et révélant une' tout autre conception des choses. Le philosophe, dit Hégel , Hist. de la Philos., ÛEuvr., t XIY, p. 180, ne dispose pas à son gré de ses pensées, ainsi qu'on dispose de ses richesses; il ne les possède pas, il en est possédé ; il ne peut parler que comme il pense, et il ne dépend pas de lui de retenir ses idées. Hégel conclut donc comme nous, quoique par des raisons plus subtiles, mais non sans force, que la philosophie de Platon se trouve bien réellement , bien sincèrement et complètement exposée dans les Dialogues , et qu'il est faux de dire et impossible de comprendre qu'il enseignait à ses disciples plus intimes une autre doctrine que ceUe qu'il livrait au public.
sées sous la forme austère de la leçon, cette division, qui provient d'une certaine manière de concevoir la philosophie, n'existe pas dans Platon. Tous ses ouvrages sont écrits en dialogues, forme éminemment vivante, aimable, populaire, et qui prouve qu'il voulait que sa philosophie parvînt à toutes les oreilles. Le choix qu*il avait fait, pour y donner ses leçons^ d'un lieu public, d'un jardin qui appartenait à l'État et où tout le monde pouvait se présenter, l'histoire même de l'Académie, devenue si vile une école officielle, une institution de l'État, c'est-à-dire, assurément, une forme de l'enseignement public, montre combien il était éloigné d'imiter les Pythagoriciens, dont les réunions, à la fois politiques et religieuses, étaient vraiment secrètes, ou les sophistes, dont les leçons étaient privées et payées, méthode à la fois mercenaire et jalouse, qu'il n'a pas manqué de critiquer vivement et à plusieurs reprises. 11 se raille agréablement de ce savant universel, Protagoras, qui, devant le commun des auditeurs, débitait d'obscures énigmes dont il se réservait de dire secrètement à ses disciples le fin mot (1).
Qu'on y pense d'ailleurs : à quoi bon un enseignement secret? En voyant quels sujets Platon n'a pas craint d'aborder dans ses dialogues, on se demaîide quelles auraient pu être les doctrines réser« vées, et pourquoi il eût voulu en tenir quelques-
(l) Théét., 152, C. *Oicâvao90c toOto (tèv i^|Uv ^vUaTO t$ KoXXii^ ovp9éT(|>, T6Tc Si (laOYiTotc év àno^p-fixt^ ti^v àXr,08(av IXe^cv. Conf. ThééL, 156, a.
unes cachées dans l'ombre de Técole, après en avoir exposé de non moins graves dans la lumière des gymnases publics. Et comment ce secret eût-il pu être gardé? Tous les disciples étaient tenus de rédiger les leçons du mattre (i) : étaient^Hs donc obligés de ne montrer à personne leurs cahiers d'école? Et c'est dans Athènes, dans cette ville libre, où To* pinion publique clairvoyante, curieuse et jalouse, surveillait tout, qu'on imagine ces procédés mystérieux d'éducation. Non-seulement cela ne peut soutenir un instant l'examen, mais les faits renversent cette bizarre hypothèse. Aristôte s'en réfère à ces rédactions, à ces cahiers d'école, tout aussi bien et absolumentdansles mêmes termes qu'auxdialogues : ce qui prouve qu'ils étaient entre les mains de tout le monde, ou du moins qu'ils n'étaient pas secrets. Je n'ignore pas que l'hypothèse d'un enseignement secret a été soutenue dans l'antiquité, chez les modernes, et, bien qu'abandonnée presque généralement depuis Schleiermacher, elle a été reprise tout récemment avec ardeur parM.Weisse(2), par M. Stallbaum (3), et défendue avec plus de discrétion, même par le savant M. K. Fr. Hermann(4). Brucker, suivant lequel Platon n'est qu'un esprit sans mesure^ sans originalité et sans génie philosophique, qui attribue l'ironie de la méthode
(t) V. plus haut, p. 67, note 1.
(2) Dans la traduction de la Physique d'Aristote , et du de Anima.
(3) Prolegg, Phxdr,, p. eu.
(4) Cresninin. Abhandl,^ p. 281.
dialectique à Tintention de dissimuler ses vérita* blés sentimeots, ne manque pas de soutenir qu'après avoir pris le fond même de ses doctrines aux Égyptiens et aux Pythagoriciens, il leur emprunta également la discipline du secret (1). On comprend l'importance de cette question, puisqu'il s'agit de savoir si nous devons considérer les dialogues comme la source où nous irons puiser I4 connaissance exacte, franche et complète de la philosophie de Platon, ou s'il faut admettre* à côté et au-dessus des documents écrits, les traditions conservées par Aristote d'un enseignement secret, exposé dans l'ombre et le mystère, que le maître du moins ne fixa jamais p^r écrit, et qui éclaire, complète, corrige^ et révèle dans leurs dernières profondeurs et dans leurs premiers principes, les théories dont les dialogues ne nous montrent que les côtés brillants, la surface ou les applications. On s'appuie d'abord sur Platon lui-même, et l'on cite ce passage du Phèdre (2), où il est dit que la pensée écrite n'a pas de valeur propre ni vraie, que toute son utilité se borne à réveiller les souvenirs d'une exposition orale et d'un enseignement vivant. Mais comment a-t-on pu tirer de là une preuve de l'existence d'un enseignement secret? D'un enseignement oral, oui, assurément, et il n'était peut-être pas nécessaire de le démontrer ; mais que cet enseignement fût secret, ou que, sans être
(1) Cf. s. Aug., de Civ. D., VUI, 0. 4.
(2) Phœdr,, 274, b.
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secret^ il exposât des doctrines différentes de celles des textes, c*est ce qui est loin d'être indiqué par la théorie du Phèdre : car n'en devrait-on pas plutôt et très-légitimenient conclure que les dialogues sont les textes écrits des leçons faites dans TAcadémie, et sont destinés à remplir la fonction utile de récriture, c'est-à-dire non pas à remplacer la leçon orale, mais à la compléter, en en axant d'une manière durable les souvenirs trop faciles à s'oublier ?
Brucker se réfère ensuite, comme semble le faire également Alcinofls (1), à la phrase célèbre du Timee, où Platon reconnaît n qu'il est difficile de découvrir le véritable auteur, le père de cet univers, et, quand on l'a découvert, qu'il est impossible de le faire connaître à tout le monde (2). » Quel est donc le sens de cette phrase si naturelle et tant citée (3]? Les recherches sur la nature des choses et sur la nature des dieux ne sont pas de celles qu'on peut espérer de faire comprendre à tous les esprits; la théologie est une science profonde, obscure, difficile : cela veut-il dire qu'elle doit être l'objet d'un enseignement secret ? Et que fait donc Platon dans le Timée même, dans la Republiqtiey dans les Lois, dans le Parménide, s'il fallait
(1) Alcin., ElffaytoYia, c. XXVIl. ndvv youv àXCyotc tûv YV(k>p((uav xal Toitcft icpoxpiBctat ttic ntpl toû &YaOoû &xpoà9twc |UT^8iAxt.
(2) Tâm., 28 C. Elc Rdvrac à$uva«.ov M^txs. Bracker a le tort d'ajouter, dans sa traduction , à impoiilbiUt les mots nefasque^ qui aoeusent an sens étranger au texte.
(3) Joseph., e. A^^Uj II, 31 ; Orig., c. CéU,, VII, p. 3eo ; Cyrille in Julian.f !< p. 30 $ Max. Tyr., I, {). 1 5 ; Clem. Alex., S(rom, y, p. 58S> B ; Lâctant, ï , 8.
y voir avec Proclus toute la théologie platonicienne? N*essaye-t-i} pas, dans la mesure où peuvent les atteindre la pensée et la parole, de nous donner Tidée la plus vraie et la plus complète du bien et de Dieu ? Sans doute, il est difficile au plus beau génie de pénétrer les profondeurs, de sonder les mystères augustes de Tessence divine ; il est impossible d'es* pérer en traduire même ce que la pensée peut en saisir dans une langue assez claire pour que tout le monde le puisse comprendre : mais où voit-on là la trace d*une doctrine secrète? Si l'aveu de la faiblesse deTesprit humain, surtout dans les masses popu-^ laires, en face de la grande idée de Dieu, implique la discipline du secret, le. Christianisme lui aussi est donc une doctrine secrète ?
Gicéron ne voit là qu'une contradiction d'un homme qui s*étend sur un sujet qu'il avait déclaré interdit à la raison humaine (i). La contradiction que signale Cicéron n'existe pas : existât-elle, comment y verrait-on la preuve d'une doctrine secrète?
A défaut du vrai Platon , on a recours au faux. L'auteur de la VII* lettre du recueil qui nous est parvenu sous son nom adresse aux parents et aux amis de Dion cette observation, à propos des écrits philosophiques qui lui étaient attribués : « Je n'ai jamais rien écrit et n'écrirai jamais rien sur ces ma-
(1) CïCtde NaL D., 1, 12. « Jam de Platoois inconstanUalongum est dicere; qui in Timso patrem hujus mundi Dominari neget posse : in Legum autem libris , quid sii omnino Deus an-
quiri oportere non censeat Idem et in Timaeo dicit et tu
Legibus et mundum Deuin esse , et cœlum , et astra, etc. »
tières. C*est une science qui ne s'enseigne pas, comme les autres, avec des mots... Je crois que de tels enseignements ne conviennent qu'au petit nombre d'hommes qui , sur de premières indications , savent èux-mémes découvrir la vérité. » Quelque valeur qu'on veuille accorder aux lettres III, VII et VIII, on ne saurait les prendre pour des documents authentiques et pour un témoignage de Platon luimême; et M. K.-Fr. Hermann, qui en exagère suivant moi l'autorité, ne réfléchit pas qu'à ce compte il faudrait supprimer, comme dépouillée de toute authenticité, toute la collection des dialogues. Les néo-platoniciens, qui ne se bornaient pas à vouloir concilier Âristote et Platon, et à montrer les analogies de leur philosophie, mais prétendaient en démontrer la parfaite identité, ont été les premiers à parler d'une doctrine ésotérique, non écrite, parce que l'absence d'un texte précis autorisait les licences de leur intempérante interprétation. Numénius avait écrit un traité sur les doctrines secrètes de Platon (i). Clément d'Alexandrie, en attribuant cette manie du secret, non-seulement à Platon, mais aux stoïciens et aux épicuriens eux-mêmes, détruit par cette exagération l'autorité de son témoignage (2). J'espère qu'on n'en accordera pas une plus grande à l'auteur inconnu du livre intitulé : De la Théolo^ gie, qu'on donne quelquefois à Aristote. a Les doc-
(1) Euseb., Prœp, Bv,^ XIII, 5. Hcpl t»v intpà HXatMvi &ico^ ^i^Twv, et XIV, 5, 7, il attribue cette pratique à uoe mesure de précauUoo et de prudence.
(2) Sirom.^ V, 9, p. 680 et 686.
trines contenues dans cet ouvrage sont, » au dire de Tauteur anonyme, « conformes à renseignement secret recueilli de la bouche de Platon, et à celui des sages de Babylone et de la Perse. » Mais de ce livre platonicien attribué à Aristote, le texte grec est perdu , et les traductions latines , -souvent abrégées, qui nous en restent, ont été faites d'après une version arabe qui présente elle-même, par rapport au texte latin, dlmportantes lacunes (i).
C'est cette tradition néo- platonicienne qu'ont adoptée quelques-uns des historiens et des commentateurs modernes. Patrizzi compare l'enseignement de Platon aux entretiens secrets des Pythagoriciens (2). Ast conclut delà et affirme, sans la moindre hésitation (3), que ce n'est pas dans les dialogues qu'il faut chercher les doctrines vraies, propres et originales de sa philosophie, et Socher imagine que les ofYpsf a UrfikOLxa étaient un ouvrage de Platon destiné à servir de fil conducteur aux disciples initiés (4). M. K. Hermann croit aussi que ce n'est pas dans les écrits de Platon qu'il faut chercher l'expression vive et claire de sa vraie pensée, et qu'il réservait l'ex* position de ses principes derniers à ses leçons orales , tandis que les applications pratiques à l'art ,
(1) M. Ravaisson, Essai sur la Met. d'Aristote^ t. II, p. 543.;
(9) DUcuss. Peripai.f III , p. 337 : « Hœcvero talia fuisse putandum est quales fuerunt Pjrthagoreoram sermones, quos mathemata vocabant , iiquesecreto discipulis quibusdam seleclis communicabantur. »
(3) De Platon, Phxdro , p. 146 : « Sine alla dubitatione oonfirmaverim. »
(4) Ueber Platon' s Schrifl,, p. 393.
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à la politique, à la morare, étaient les objets des dialogues publiés et publics (i). C'est une conjecture bien bizarre cependant, comme le fait observer M. Ed. Zeller (2), que d'imaginer qu*utt philosophe montre au grand jour les applications de ses doctrines et en dérobe avec un soin jaloux les principes ; car, d'abord, comment comprendre et adopter des théories appliquées dont on ignore les principes, et ensuite, pourquoi cacher les principes si on décou* vre les applications? Ce ne sont pas les idées métaphysiques en elles-mêmes qui sont dangereuses, et, si Ton ne craint pas d'exposer leurs conséquences pratiques , on ne voit pas quel motif on a de dérober dans l'ombre du mystère les principes, qui seuls peuvent les expliquer, les * éclairer , les justifier. D'ailleurs l'anecdote qui nous montre Platon faisant devant un public nombreux, attiré par la réputation de son éloquence et de son génie, une leçon sur le Bien, assurément le plus élevé de ses principes, et voyant s'enfuir peu à peu toute cette foule, à mesure qu'il touchait des points difficiles et abordait les développements a concernant les nombres, les mathématiques, la géométrie, l'astronomie, la limite identique au bien, » renverse complètement l'hypothèse du docte critique.
Au fond, la vraie raison qui engage MM. K. Hermann et Stallbaum à croire h un enseignement secret de Platon, c'est qu'Aristote lui attribue des
(1) Gesamtn. Àbhandl., p. 281.
(2) Philos, der Qriech., t. U , p. 324.
théories qu'on ne retrouve pas dans les dialogues : si elles ne sont pas exposées dans les dialogues ^ qui ne contiennent pas alors toute sa pensée , il a bien fallu qu'il les expos&t quelque part : où , si ce n'est dans ses leçons ? Mais s'il avait des motifs pour dissimuler certaines doctrines ou les passer sous silence dans ses écrits, ces mêmes motifs devaient agir dans son enseignement : donc il avait un enseignement secret . On verra plus loin que je n'admets pas la majeure de cet argument, en ce sens que je ne crois pas qu'Aristote ait raison d'attri- «buer à Platon les doctrines dont on signale Tabsence dans les dialogues. Par là tombera le seul appui de cette supposition , que tout d'ailleurs repousse et que rien ne confirme. Olympiodore proclame que « Platon n'admit jamais l'orgueilleuse fierté des Pythagoriciens , qui fermaient aux profanes les portes de leur école ( 1 ), et dont la maxime était : fltuTbi;^^», le maître l'a dit; au contraire , il se montra populaire et se donna tout à
tous, icoXiTixorcepov laurov TcoipÉ^^cov irpoç âfTravTflcc (2). »
Proclus ne se borne pas à constater le fait « il en montre la raison et en explique la cause : « C'est du commerce de Socrate, dit-il, qu'il avait retiré cet amour des hommes et cette facilité aimable à se lais-
(1) Stob., Floril., XU, 9, attribue à Pytbagore ce vers orphique :
Sur les àic6^^Ta des Pythagoriciens, Toir Wyttenbach ad Pfuedon., p. (34.
(2) Olymp., VU. Plat.,
ser approcher (1). » En effet Socrate disait qu'il lui aurait été plus facile de garder sur sa langue un charbon en feu que d'y retenir une vérité (2). Je reconnais là le génie athénien : on n'a pas assez remarqué que les doctrines secrètes ont pour auteurs des philosophes étrangers à la Grèce propre et du moins à Athènes, la patrie de la liberté de la parole et de la pensée. Platon ^ malgré l'universalité de son génie, est un Grec, et un Grec d'Athènes (3). S'il incline dans ses théories vers les principes de la politique dorienne et vers les doctrines métaphysiques de Pylhagore, il reste, quoi qu'il fasse , un des plus parfaits représentants du génie de cette cité heureuse, enfant gâtée de toutes les gloires; et, même après en avoir perdu le respect, il conserve et pratique les habitudes de la liberté, qui a horreur du secret comme du silence et de la nuit ; il parle comme il a l'habitude de penser : tout haut. C'est Platon qui met dans la bouche de Socrate cette magnifique maxime : « II n'estjàmais permis de consentir à l'erreur, ni de tenir la vérité cachée (4) ; » et qui croira qu'il Tait professée sans la pratiquer lui-même?
(1) Procl.,i/i Tim.
(2) Slob., FlorU,, XU, 5.
(3) Ed. Zeller, PhU, der Griech, t. H, p. 315. • Plato war ein Grieche und er wolUe elner sein, n
(4) Théét., p. loi» d. 'AX)à (toi ^eûSo; xc ImxxJ'^^^ooli xal &Xv)-