DEUXIEME PARTIE
§ i. DS l'authenticité DBS iCBSTS DE PlATON.
La longue vie de Platon ne fut pas exclusivement consacrée à Tétude et à renseignement (i). Par un contraste frappant avec la pratique de son maître et avec ses propres théories, par un rapprochement bizarre et inattendu avec les sophistes, Platon est comme eux un écrivain de profession ; toute sa vie , depuis rage de vingt-cinq à trente ans jusqu'à sa morty se passa à enseigner et à écrire (2), et par une
(!) Il 8*oocapait entiore de législation politique, et rédigeait deseonstitatioDS plus on moins empreintes de^es principes phi'> losophiquee. Les Arcadiens et les Tbëbains, lors de la fondation de MégalopoliS) si l'on en croit Élietti if. K, II, 42, et Diogène de Laèrte» m, 23, les Cyrénéens, d*après Plntarque, adPrineip* inerud.f inH.^ p. 779) d., lui demandèrent un code de lois; mais ses prétentions de fonder leur constitution sur une égalité absolue firent échouer ces projets.
(2) On sait, par des anecdotes auxquelles, il est vrai, il ne faut pas attacher trop d'importance, que quelques-uns de ses ourrages étaient antérieurs à la mort de Socrate (Diog. L., III} 35j Vit
faveur du sort, méritée sans doute, mais exceptionnelle, nous avons à peu près la certitude de posséder toutes les productions de cette plume féconde, dont quelques-unes sont les chefs-d'œuvre de la littérature philosophique. Nous retrouvons en effet, dans les nombreux manuscrits de Platon, tous les ouvrages dont Diogène de Laërte nous a laissé le catalogue, et aucun des auteurs anciens , sauf quelques exceptions apparentes, ne nous cite le titre d*un écrit de notre auteur dont le texte ne fasse pas partie de notre collection (1).
Ànon,), et la tradiUon relative à la République, qu'il retouchait dans sa yieillesse , aux Lois qu*il n'avait pas en le temps de transcrire Ini-méme, le fait du CriliaSt qu'il laissa inachevé, prouvent que cette activité d'écrivain fut l'occupation de toute sa vie, comme l'affirment d'ailleurs les anciens, Diog. L., III > 37; Dion. Halic, de Comp, verb,, p. 208 ; Quijitilien, VIII, 6.
(1) DIog. L. , III, 62, cite cependant cinq dialogues que nous n'avons plus : MCduv ^ 'iTncorpoçoc , ^aCaxec , XcXtdMv , *E6d6(iif), '£m(i(vidv)c. Mais comme ils étaient, dans l'antiquité, et par Diogène même , reconnus pour supposés , je ne vois pas sur quoi s'appuie M. Stallbaum pour dire, dans la dissertation qui précède le !<"' volume de son édition de Platon , p. xit : «Tum multi etiam intercidisse videntur.'» Il est vrai qu'on lit dans le rhéteur Ménandre deux citations de Platon qu'on ne retrouve pas dans ses dialogues. La première appartient, comme la seconde, au traité Ilepl èmdttxTtxâv. « Platon, dit- il dans l'une, appeUe dans le Critioê le Timée 5(ivov %o\» navrée, l'hymne de l'Univers. » Mais, comme Plutarque nous atteste (Solon, c. 32) que Platon avait laissé à sa mort le Critias incomplet, èv icoXXotc xo^dtc |&6vov î^yo^ àrcUc lay^f^xt^t, il ne faut pas s'étonner que les expressions citées n'appartiennent pas à la partie de l'ouvrage qui avait été écrite. L'autre citation est plus probante ; au ch. 6, on lit : KoU «apà nXdTcovt' fViiin xiç xal X6yoc diad^sî, ^ âpa 6 Oeo; outo; <tnb |M)Tpvta; ovav)ç vr^i ^Hpac
Cette collection est donc complète, ou du moins nous n'avons aucun motif de supposer, de soupçonner qu'elle ne Test pas. Est-elle tout entière authentique? Si elle ne l'est pas dans toutes ses parties, quels sont les ouvrages auxquels il faut refuser ce
èxcvriOt). Le mythe indiqué semble faire allasion à Hercule, et la phrase serait empruntée à dn dialogue perdu dont on ne connaît pas le Utre. filais ne pourrait -on pas croire à une erreur ou à une inadvertance deMénandre plutôt que d'admettre» sur sa seule dtation, un ouvrage de Platon inconnu à tous les anciens, et qui n'est contenu dans aucun des catalogues de ses écrits? Il resterait donc le dialogue de ThémiiêocU^ cité par Doxopater {Schol, ad Aphthon.y Rhet. GrxcWalz,, t. H, p. 190) : ^Qartt^ à ntçX OejiiaToxXiouc Xâyoc OejiivxoxXtîc iniyiyçoLinai UXi- Tftfvt, et le dialogue de Cimon, cité par Athénée (XI, 506). Bl. K. Fr. Hermann {Geschicht, ti. Syst., p. 556) ne croit pas à l'eiistence de ces deux dialogues, parce qu'ils seraient les seuls exemples d'écrits platoniciens dont les titres seraient empruntés de personnages antérieurs à Socrate. Il suppose que Doxopater a voulu parler du Théétète; d'autres croient qu'Athénée a fait allusion au Gorgias. Le Catalogue arabe, publié par Casiri {Blbl, Araà. BscuriaLf 1, 302), mention ne encore quelques ouvrages apocryphes, probablement d après Théon. Nous aurons occasion de voir que les fiiaipivsic et al ytYpa|i(fcsvat Siaipioet; sont moins un ouvrage que certaines classifications et divisions scolastiques utiles à l'enseignement» et conservées par écrit par les élèves. Las âypa9a doyiiATa ne peuvent pas davantage passer pour un écrit de Platon que nous aurions perdu. Les livres ntpl f iXo* ffofCaç sont plutôt d'Aristote que de Platon , et ne contenaient tout au plus que les rédactions de ses leçons orales. C'est sans doute également du souvenir de ces leçons qu'Aristote tire les expressions d'69pu69xioç au lieu d'dçOoXi&à;, de at}4'i5axic au lieu de ^c^kA^(Ui^f , d^àaxgoytvïç au lieu de (iveXà; , qu'il cite comme de Platon (Top., ¥1,2), et qui n'appartiennent à aucun de ses ouvrages conservés. Nous avons donc quelque droit de conclure que nous n'avons perdu aucun des ouvrages authentiqués de Platon.
caractère? C'est une question différente et plus grave, et dont la solution est encore aujourd'hui trës-contestée.
I! est trop évident qu'avant d'interpréter et déjuger un système philosophique, il faut en posséder une exposition complète et sincère, et il n'est pas moins clair que, pour fonder une exposition complète et sincère , il faut avoir vérifié la valeur des textes qui la contiennent, et l'authenticité des sou^ ces qui nous en ont transmis la connaissance. Sans avoir la prétention d'approfondir ce sujet moins obscur qu'obscurci, il était indispensable de poser au moins la question , et de la résoudre aussi brièvement que possible. Cette discussion devenait d'autant plus nécessaire, que la critique moderne en Allemagne est allée jusqu'à supprimer la moitié de l'œuvre authentique de Platon, et que M. Socher s'accuse de timidité et d'un respect superstitieux en se bornant à retrancher du catalogue authentique des ouvrages tels que le Politique, le Parménide et le Sophiste.
Et d'abord ori a mis en doute que Platon ait ja* mais rien écrit : c'est Léo Âllatius qui a inventé et doctement soutenu ce beau paradoxe (1). tl se fonde sur deux phrases à peu près identiques, tirées, l'une de la seconde, l'autre de la septième des Lettres ai-
(1) Bp* Socrat.9 p. 342; C'est la conséquence âe la thèse non moins paradoxale qiie Soctate a laissé des ouvrages écrits , et ce sont précisément ceux qu'on attribue à Platon, lequel déclare lui-même n*avoit jamais rien écrit, et ne vouloir jamais rien écrire.
tribuées à Platon, que nous avons déjà citée plus haut. Dans Tune et l'autre de ces épttres, après avoir expliqué que la philosophie ne peut se transr mettre que par un commerce personnel, par une communication orale et vivante, et que les livres sont impuissants à produire les con)rictions profondes et la disposition généreuse de T&me que cette scimice de* mande, Tauteur ajoute : a Voilà pourquoi il n*y a pas et il n'y aura jamais un seul ouvrage écrit de la main de Platon (1). » Personne, sauf M. Grote, ne soutient Tauthenticité absolue de ces lettres, et tout ce qu'on peut faire en leur faveur, c'est d'attribuer celles qui paraissent témoigner d'une connaissance intime de la personne et de la vie de Platon , à son neveu Speusippe (2). On est donc bien loin d'avoir ici un aveu direct et personnel ; mais d'ailleurs ne se presse-t-on pas de conclure sans examiner le vrai sens des textes cités? Aristide le rhéteur les explique tout autrement. Dans son deuxième Discours platonique, où il défend la^ gloire des quatre grands hommes d'État et de guerre injustement accusés par Platon, il dit (3) : « Platon use de son génie comme les rois de leur puissance : non -seulement il prend des libertés avec la langue^ mais il traite fort librement ses sujets. C'est ainsi qu'il met dans la bouche de Socrate un éloge
(1) Ep, n, p. 314, C. Avà TauTa oOêèv KamoT* ifùi^cpl toûtuv Y^Ypaça, ovd' San avYTp^H'l'^ nXoiTV>vo( o06év, ov$' îaxm, Coof. £ï>. Vn, p. S41,C.
(2) K. Fr. Hermann , Gesich, n. Syst,
(3) ArisUd-, t. HI, p. 474, sqq. Caoter.
funèbre des citoyens morts à Gorinlbe et au Léchée, où il est question de la paix d'Antalcidas. Or Socrate n*avaît pas assisté à ces événements, qui eurent lieu bien après sa mort. Un anachronisme tout aussi grave est signalé dans le Banquet. Quoique Platon soit le plus beau génie des Grecs , il ne faut donc pas croire littéralement et rigoureusement vrai tout ce qu'il dit. Bien des fictions (1) se mêlent à la vérité dans ses ouvrages : c'est une liberté et une habitude du genre du dialogue. Il vise à une certaine indépendance d'allure, à une certaine grandeur, et ne veut pas s'assujettir à une exactitude servile; il donne carrière à sa riche imagination (2). N'acceptons donc pas les yeux fermés tout ce qu'il nous dit, et tâchons de le bien comprendre. Ainsi, quand il vient nous affirmer qu'aucun des écrits de Platon n'est de Platon , et qu'il n'y en aura jamais de lui ; que ses ouvrages sont ceux de Socrate quand il était jeune et beau ; qu'ainsi l'auteur n'en est pas l'auteur (3), reconnaissons là les jeux où son génie s'amuse, et n'allons pas les prendre au sérieux (4).» Il suffirait, en effets de prendre au sérieux et dans la rigueur des termes les expressions des lettres II et YII, pour en faire rejeter absolument l'authenticité ; car personne n'a encore osé soutenir que la
(1) TSX&ayuoLxa.
(3) OO icotvTàicaaiv àxpiSoXoYCÎTai .... v^yx"^?^^ ^ fvaci. (S) Eté* 6 |Uv y^à^aç, où.yiyçoa^vi. T. UI, p. 477.
(4) El«ô|uOa avToû Tàc icaiStéc On ne voit pas bien si Inlien, qui cite aussi cette phrase, Orat, VII, IT^èc dbcatS. xuvdc, t I, p. 189, Spanh., l*a prise au sérieux ou non.
LES ÉCRITS DE PLATON. lOl
collection tout entière qui nous est parvenue sous le nom de Platon ne contenait que des ouvrages supposés ; et je ne pense pas que ce soit là ce qu'ait voulu dire Tauteur , quel qu'il soit , des Lettres (1). Il a voulu continuer Tartiflce de composition par lequel Platon a mis Texposition de sa doctrine sous le nom de plus en plus respecté et vénéré de Socrate son maître. N'allez pas prendre « nous semble-t-il insinuer, ces dialogues pour les productions artificielles d'un écrivain de profession : ils sont la pensée et Tœuvre même de Socrate, dans la jeunesse, la fraîcheur et la beauté de son génie (2).
Il n'y a donc pas à s'arrêter un instant au doute qu'on pourrait faire porter à priori sur l'ensemble de la collection. La question d'authenticité est une question de fait et de détail : elle ne peut être résolue, dans un sens comme dans l'autre, que par rapport à tel ou tel dialogue en particulier, et nous ne sommes pas dans la nécessité de les accepter ou de les rejeter tous également. La présence dans un seul et même manuscrit ne donne aux dialogues qu'il contient aucun caractère d'authenticité, ni aucun caractère contraire. Il est certain que l'antiquité elle-même, peu soupçonneuse à cet égard, reconnaissait dans les éditions publiées sous le nom de Platon , beaucoup d'ouvrages supposés : voôeuovxai (3). Ainsi Diogène de Laôrte non-seulement
(i) H sufflrait d*attribaer ce sens à la lellre VU pour en démontrer le peu d'authenticité.
(3) *kXkà TttÛT* iaxX £(i>xpàTOUC véov xal xaXov if(Yov6xoc. (3) Diog. L., ni ,62.
déclare qu'on rejetaitd* un accord unanime(l)comme apocryphes les dix dialogues, Midon ou V Éleveur de chevaux, les Phœaciens, ^Hirondelle, la Septième^ Épiménide, que nous ayons perdus, et Éryxias, intitulé aussi Èrasistrate^ Alcyon (2), Sisyphe (3), intitulé paiement 'Ax^cpaXo^, Axiochus, Démodocus, que nous avons encore ; mais de plus il constate que Thrasylle doutait de Tauthenticité des Rivaux (4) ;
(1) Id. , , . d(ioXoYou{jiv(i>c. Diogène ne mentionne pas tous les ouvrages simplement suspects, et Ton ne voit figurer, ni dans le Catalogue d'Aristophane, ni dans celui de Thrasylle, deux dialogues insignifiants que nous avons conservés sous le titre de icepl dixaCou et ntçl ^psxtiç.
(2) C'est le seul que M. Cousin n*ait pas compris dans sa tra-^ duotion : j'ignore pourquoi.
(3) Le texte de Diogène donne, suivant les mss., tantôt ^x^ 90X01 v) £(<rv9oc , tantôt 'Ax<9aXoç vi SCovçoc. .Comme le mot àxiçocXoi désigne , d'après Lucien (de Conscrib. histor,, c. 23) , un ouvrage qui n'a pas d'entrée en matière, àicpooiiLCaata, qui jette le lecteur brusquement dans les faits, et que ce n^est pas le cas du dialogue intitulé Sisyphe, M. K. Hermann propose de lire àx^foXoi «)'..., c'est-à-dire huit dialogues sans introduction ; le chiffre serait une erreur appliquée aux dialogues non authen- Uques de Platon ; car il n'y en a que quatre qu'on pourrait ainsi qualifier, et ces quatre sont le de Justo^ le de Virtute, le Minas, et YHlpparque,
Diogène de Laêrte , II, 60, mentionne sept dialogues àxIçoXoi parmi les ouvrages d'Eschine le Socratique, et dit qu'ils sont très-faiblement écrits et pensés, et n'ont rien de la vigueur socratique. Mais Pisistrate d'Ëphèse soutenait qu'ils n'étaient pas de lui, et la plus grande partie d'entre eux, d'après Persée, étaient l'ouvrage de Pasiphon d*Érétrie. Suidas, v. Alox^vYic, mentionne aussi, au nombre des écrits d'Eschine, o( xaXov(ievoi ^VxéçoiXoi.
(4) Diog., L. IX, 37 : emcp ol i^vTtpaaral lUatwvôc slai, ç^iot 6paavXoc.
comme Élien doute de celle àiBipparque (1 ), et Athénée rapporte TopinioD dé quelques critiques qui attribuaient YAlcibiade II à Xénophon (2). Il ne faut pas s'étonner de ce fait : Tépoque qui s'écoule entre Platon et Cicéron voit naître, ou du moins se développer, rindustrie des faussaires, encouragée par la formation des grandes bibliothèques d'Alexandrie , de Pergame, et bientôt du Palatin à Rome, et par le prix généreux donné par les Ptolémées et les Attales à tous ceux qui venaient leur offrir des ouvrages d'auteurs anciens (3). La forme même du dialogue favorisait la fraude, qui s'étendait à toutes sortes d'ouvrages, et paratt avoir travaillé de préférence dans le genre du dialogue socratique.
(!) Éi., jr. F., vni, 2.
(2) Âthén.» XI, 506.
(8) Galen. ad Hippocr., de Nat, hom„ I, 42, t. XV, p. 105. IIplv Y«p Todc iv 'kXt\v^h^^{f^ xt xal ncpY^m> "^Viits^^i paatXet; iiA xTi^aei pi^X((i>v f (XoTtfiYiOcvTa;, ovSfiCbi ^cvdûc iiccYrYpecirro ovy- Ypatifiot, Xa|i6dvciv 6' àpÇafiiveDv fitoOiv tûv xo(AtC6vTa>v aOrot; 9VYYpa|i{ta icoXatoO tivo( àvdpi;, oStuc rfir[ icoXXà ^sv^c im^p^çovTcc ixofAtCov. \\ répète à peu près la même chose, Prxf, Comm., II, p. 128. « Ce fut au temps où les rois des familles des Attales et des-Ptolémées se prirent d'émulation pour la possession des livres, que la fraude commença à s'appliquer aux titres et aux recensions des ouvrages. » David, Comment, ad Ariitt, Caiegwr,, p. 28, a. N La falsification des ouvrages eut cinq causes : la première , la disposition des disciples à attribuer, par reconnaissance, leurs propres livres à leurs maîtres : tels sont les ouvrages attribués à Pythagore et à Soorate, qui ne sont pas d'eux, mais des Socratiques et des Pythagoriciens; la seconde, fut l'ambition et la rivalité des rois...; la troisième, la quatrième et la cinquième, 11i<mionymie, soit des auteurs, soit des ouvrages , soit des mémoires. »
Il s'agit de déterminer quels sont les ouvrages qui doivent être rayés du catalogue des dialogues de Platon, et ne doivent plus servir à une exposition sincère et justifiée de sa doctrine, et Tembarras est grand non-seulement pour poser les principes critiques qui serviront à séparer le bon grain de rivraie, mais aussi pour en faire une judicieuse application.
Les Allemands, dont on peut admirer l'érudition, et ne pas imiter les hardiesses et les conjectures^ se décident surtout par des raisons internes (1). Ils se font une idée de Platon comme écrivain, comme homme, comme philosophe : puis tout dialogue leur paraît suspect, tout passage même leur semble altéré; qui, par le style, par les sentiments, par les idées, ne s'accorde pas avec ce type, pris pour règle et pour mesure. Qui ne voit combien est personnelle, arbitraire, variable, et pour parler leur lan-
(1) Ces arguments internes se ramènent aux points suivants : 1. Examiner si le sujet traité/ si le but que s*y propose l'auteur,
sont tels qu'on puisse attribuer Touvrage à Platon. 3. Rechercher s'il n'y a pas des contradictions avec ses doctrines
connues, ou des absurdités qui attestent la falsification.
3. Ou , au contraire , s'il n'y a pas des traces d'une imitation , d'une reproduction du style et des idées qui révèlent, par leur littéraliié servile, un faussaire maladroit.
4. VériGer si l'élocution est conforme à la langue habituelle de Platon, et à la langue de son temps.
5. Enfin, rechercher les anachronismes qui, à eux seuls, suffisent à renverser Thypothèsede Tauthenticité.
Au lieu d'une discussion générale, qui ne peut manquer d'être vague, j'ai préféré examiner chacune de ces questions dans Ta* naiyse des dialogues contestés, et c'est là qu'on les trouvera.
gue , combien est subjective cette méthode , qui devait produire/ et a produit en effet les résultats les plus différents, les plus contradictoires, les plus bizarres? Parmi les critiques, il en est un qui n'a conservé de Tœuvre de Platon que onze ouvrages sur quarante - quatre , et aucun d'eux ne s'accorde ni sur le nombre ni sur la nature de ceux qu'il faut exclure. Non-seulement celte méthode est tout ce qu'on peut trouver au monde de plus arbitraire et de plus capricieux, mais qui ne voit qu'elle n'est qu'un pur cercle vicieuîf ? D'où peut -on se former une idée du' style et du système philosophique de Platon, si ce n'est de la lecture de ses ouvrages ; mais n'est-ii pas clair comme le jour que si vous supprimez à priori quelques-uns des traits qui composent le caractère de son style et la physionomie de son système, vous ne les retrouverez pas dans la représentation que vous vous en faites, et qui dépend absolument du choix que vous aurez déterminé d'abord? Loin donc d'être le résultat de vos lectures, c'est cette idée qui a présidé et préexisté à elles , et le portrait , comme on devait s'y attendre, ne vous renvoie que ce que vous y avez mis : c'est un vrai portrait de fantaisiç, une fabrique^ comme dirait un peintre. Il est clair que si vous ne voulez pas faire entrer le style et les idées du Parménide dans l'image que vous vous faites de Platon, les idées et le style du Parménide ne seront pas conformes à cette représentation, et par conséquent vous rejetterez le Parménide qui ne .vous renvoie pas cette image. Mais vraiment prend-on
i06 LES ÉCRITS DE PLATON.
cela pour un résultat sérieux, et ces procédés pour une méthode de critique vraiment solide et scientifique? Je n'oserais pas le ^ire moi -même; mais j'emprunterai les termes sévères d'un Allemand pour caractériser ces jeux puérils où s'amuse le génie de Tinvestigalion, mais où il s'égare, et je dirai comme Nitzsch $iux partisans déjà moins nombreux des théories de Wolf : Verum ne Imisse quidem pœnitebit... sed prœstat omnino jamfinem impanere hariolatùmibus (i). Finissons* en donc, et cherchons à poser les principes d'une vraie critique historique.
Que tel écrivain ait produit tel ouvrage, c'est là un fait dont la preuve ne peut être fournie que par la tradition et par des témoignages ; nous aurons donc à nous en référer pour chacun des dialogues de Platon, d^abord à la tradition commune, constante, et pour ainsi dire universelle de l'antiquité : elle est le seul garant de l'authenticité de la plupart de nos textes grecs et latins, et on n'a pas plus de droit de la suspecter pour Platon que pour les autres auteurs classiques. Or cette tradition nous a non-seulement transmis et les catalogues de Platon et les ouvrages conformes à ces catalogues, mais elle nous montre Platon en publiant lui-même quelques-uns dans sa jeunesse, et autorise la conjecture que la plupart ont été publiés par lui ou de son vivant, puisqu'il fit une lectiu^ publique du
(1) De Aristotele c. Wolfianoi, 1831 , p. 39, 43 et 46. M. Welcker a de la peine à digérer ces deux mots « lusisse et bariolari ». Episch. CycL^ t. I , Vorrede, p. tiii.
Phédon, que certains critiques comptent parmiles derniers qui soient sortis de sa plume. Il n'était pas mort lorsque Hermodore , son disciple , entreprit, comme une affaire industrielle, une édition, destinée à la vente, qui semble avoir été générale, et qui, faite avec Tapprobation de l'auteur (1), sans doute sous ses yeux, avait été probablement revue par lui : car on connaît le soin d'artiste qu'il apportait à ses écrits. Â sa mort, le seul ouvrage qui n'avait pas vu le jour, les Lois, fut recopié par Philippe d'Opunte, qui, dit-on, le compléta par l'Êpinomis (2). Nous avons donc ici la trace de la publica*tion originaire, faite ou par Platon, ou par Hermodore, ou par Philippe. Ajoutons, avec M. Grote, que l'École de Platon, établissement régulier, presque institution de l'État, ayant son siège fixe, ses règles de succession, sa fortune mobilière et immo-
(1) Cic, Ep, ad Attic,, XIIT, 21. « Placetne tibi edere injussu meo? Hoc do Hermodonis quidem faciebat , qui Plalonis libros solitus est diTulgare : ex quo Xé^oioiv *£p(t62wpoc l(AicopcvtT«i* Zenob., Prov. Cent,, Y» 6. à *£p|i.65ctfpoc àxpodtvic ^^ovc nXd^Tc»voç xal To{i( itiC otOtoO tfWTcOei{&<vouc Xo^iaiioùc xo{i.CC(i>v elç £ixc* XCov iittDXti. C'est un véritable libraire travaillant poar Texportation. Simplicins nous apprend, d'après Porphyre, que Dercyllidas, qui donna, lai aussi , une édition de Platon, idtéra, en le copiant, un mot d'Hermodore tiré de son livre sur le philosophe i TÔv AcpxWXXlfit^v iv T(^ Mi%&xi^ xîic nXâxwvoc f tXo909iac ... *£^ |t,o$(iàpoV Tou nÀàtcovoç ifa(po\i Xilw icoipaYpa^stv ix xr^ç nepl IlXdttwvoç aOxou <rvYTfP«?^î (Simplic, ad Àrist. phys., f. 54, éd. Br., p. 344, a 1. 35). Je ne vois pas comment M. K. Hermann a pu tirer de ce passage la conclusion qu'Hermodore ne s*était occupé que de la publication des a^poifa doY^iaTa.
(2) Diog. L., m, 37.
bilière, administrée eh conduite d*abord par un neveu y puis par un des plus chers disciples de Platon, n'a pas pu laisser périr l'œuvre du maître. Si l'on compare cette histoire avec celle des ouvrages d'Aristote, par exemple, dont on connaît la tragique et errante destinée, on sera déjà rassuré sur l'authenticité des textes platoniciens.
Quant aux témoins directs, immédiats, nous n'en n'avons qu'un, mais il est considérable à tous égards, puisqu*il a été le contemporain, le disciple, le rival de Platon, et qu'on ne contestera pas ni sa compétence, ni sa véracité, ni sa sagacité. Et cependant Ast prétend qu'Aristote lui-même a pu être trompé (1) : il faut supposer alors que les falsifications se sont produites du vivant même de Platon, et que la contrefaçon du style et des idées a échappé aux yeux d*un disciple si compétent, et qui devait les bien connaître. D'ailleurs, ajoute l'érudit Allemand, ou ne peut jamais être sûr qii'une citation d'un dialogue de Platon vient vraiment d'Aristote et n'est pas l'œuvre d'un interpolateur : en effet comment prouver cela? Mais comment aussi prouver le contraire? A ce critique, qui doute de tout, ne pourrait-on demander de justifier ce qu'il avance, et de démontrer non pas la possibilité en générai d'une falsification, mais de prendre un fait particulier et de le prouver réellement? Pour moi, j'avoue que des ouvrages que l'antiquité tout entière rapporte à Platon,
(1) Plalons Leben u, Schrift,<, p. 464. Sich ans ihm weder fur noch gegen die ySlhlheU eines Plalonischen Gespràchs ein Bewcis hernehmen làsst*
et que cite Aristote sont d'une authenticité inattaquable : le Platon qu'il connaît est pour nous le vrai Platon.
Plût au ciel qu'il eût cité nettement et clairement tous les dialogues, et fût venu donner partout à la tradition la grave autorité de son témoignage ! Il n'en est pas malheureusement ainsi : dix-neuf seument sont nommés ou indiqués par Aristote, qui désigne rarement le titre, plus rarement encore le nom de l'auteur. Ainsi lePhédofij le Phèdre, le Ban-quet, le Ménon^ le Ménéxme^ le Gorgias, tHippiaSj sont cités avec leur titre, mais sans le nom de l'auteur, clairement indiqué dans les trois premiers, plus vaguement dans les autres. Au contraire le Théétète^ le Philèbey ne sont pas désignés par leur titre, mais Platon est nommé. Les autres ne sont reconnus que par des allusions plus ou moins claires. Quant à la République, au Timée^ aux Lois^ leur authenticité est hors de toute atteinte, puisque leur titre est accompagné du nom de l'auteur : ce qui n'a pas empêché de contester à Platon et la République, et le Timée^ et les Lois (1).
(1) Fr. Thiersch., Ann, de Vienne, vol. III, p. 69, cile d'un ms. delaBibl. de Munich, coté CXIII, f. xiix, ces mots d'un auteur anonyme d'une Vie de Proclxis : Tè 'E7iiv6|iiov voôeuei ô Oéîoc npôocXo^Sià Tàc6lpT](itvac altia;* lx6à>Xst dèxalxà; noXiteîaç, Stà TÔ îro»où; etvai Xô^ou;, xal jjli^ SioXoyixû; Ye-ypaçOai • xal xoOc N(>(xovc Se Sut TÔ aOxo. Si le mot éx6àXXeiv a la siguitication de vo6eveiv, ce que M. Stallbaum conteste, U n'y aurait pas à s'arrêter à l'affirmation de l'aDonyme qui prête à Proclus, sur l'authenticité de la République et des Lois, une opinion contredite par ses commentaires. Cette phrase du ms. de Vienne se
Mais, parce qu*un diabgue même considérable n'est pas cité par Aristote, est-il par cela môme suspect ? Socher l'affirme , et, comme le Parmenide est dans ce cas, il ne veut pas croire à l'authenticité du Parménide. Le procédé critique d'Aristote ne ressemble guère à celui de l'érudition allemande : Aristote cite et critique Platon en bloc, dans l'ensemble de ses idées, et ne procède pas par citations scrupuleuses et exactes ; il va jusqu'à lui faire un procès de tendance, et à l'accuser de théories, qui sont peut-être une conséquence de ses principes, mais qu'on ne trouve nulle part dans ses écrits. Étonnez-vous, après cela, qu'il ne produise pas le titre de l'ouvrage, le chapitre, la page, Tédition ! On peut dire que les grands ouvrages se défendent d'eux-mêmes: on y reconnaît la griffe du lion ; tandis qu' Aristote cite des dialogues qui nous paraissent peu considérables : ce qui prouve que le peu de valeur d'un dialogue ne doit pas le rendre suspect. Mais, encore une fois, quelle singulière question ! Pourquoi Aristote ne cite-t-il pas le Parménide? Pourquoi Gicéron n'a-t-il pas nommé le Sophiste^ ni le Cratyle, ni le Théétète^ ni le Poli-tiqtie^ ni le Parménide^ ni lePhilèbeP Qu'en sais-je? Qui peut le savoir? et qu'est-ce que cela prouve?
Mais, si Aristote est le seul contemporain qui puisse déposer directemîent sur l'authenticité des ouvrages de Platon, il est d'autres témoins très-
relrouve mot à mot au 26* chap. des Proiegg. à la PhU. de Platon,
LES ÉCRITS DE PLATON. Hi
nombreux, compétents et contemporains, dont nous ne pouvons pas dédaigner les témoignages, parce qu'ils nous sont transmis par des intermédiaires, et que leurs propres travaux sont perdus. Ainsi Diogène de Laërte, Athénée et d'autres encore se réfèrent dans leurs citations à Âristoxène , Dicéarque, Héraclide du Pont, Polémon, Théopompe, Duris, qui avaient connu personnellement Platon, et la production de ces sources nous permet de croire que, là même oh ils ne les produisent pas expressément, ils s'appuient sur elles, ou sur des témoignages de même valeur (1).
Enfin il nous reste encore deux autres autorités, de moindre valeur sans doute, mais qui n'en doivent pas moins être respectées, tant qu'on n'a pas démontré qu'elles se sont trompées.
Ce sont les catalogues des écrits de Platon, donnés par Aristophane de Byzance et par Thrasylle. La première de ces listes , tout incomplète qu'elle est, ajoute six dialogues aux dix-neuf certifiés par Aristote, et la dernière, dix autres, ce qui porte
(1) La lUtérature de Platon était déjà, dans Tantiquité, considérable. Voici les autorités produites par Diogène L. et Athénée : Speusippe, Cléarqnc, Anaxilaide, Apollodore, Hermippe, Néanthès, Athénodore, Dicéarque, Timothée, Hermodore, Aristoxène, Satyros, Onétor, Alcime, Antigone de Cariste, Favorinos, Pamphylas, Héraclide, Aristippe, Idoménée, Hégésandre de Delphes, Théopompe (Athéo., XI, 507), Persée de Citinm (AUién., IV, 17; Diog. L.. II, 6, et VII, 36 ; ^1., H. F., Hl, 17) ; Nicias de Nicée (Athéu., XI, 506, c); Dercyllidas, dont Foutrag? sur Platon ^ assez peu loyal, avait au moins XI livres (SimpUc, ad Ariit.i Phy$., L 54 , Br., p. 344, a, h 35).
Ii2 LES ÉCRITS DE PLATON.
à trente -cinq le nombre des ouvrages de Platon (1).
Pour ne pas être des contemporains, les deux personnages que nous venons de nommer n'en ont pas moins, dans la question qui nous occupe, une com«pétence reconnue et une autorité considérable : ce qui n'exclut pas du tout la possibilité ni le fait d'ailleurs démontré de quelques erreurs.
Aristophane de Byzance était Télève et fut le successeur de Zénodote d^Éphèse, qui avait été le premier bibliothécaire officiel d'Alexandrie (2), Il avait ouvert dans cette ville, sous Philopator, et continué sous Épiphane, la première école de grammaire et de critique. Son érudition immense s'était portée plus spécialement sur la poésie (3), et particulièrement sur la poésie scénique. Mais il n'avait négligé aucune des branches de l'art, aucun des genres de l'ancienne littérature grecque, et nous sommes en droit d'affirmer que nul n'était plus en mesure d'appliquer aux textes de Platon les principes d'une sage et pénétrante critique. Les résultats de ses recherches sur Platon ne peuvent donc être renversés que par des preuves expresses et manifestes. Il est d'ailleurs bien présumable, comme
(1) C'est le nombre adopté par Tauteur des Prolégomènes , c. 2b, qui admet aussi les tétralogies de Thrasylle.
(2) Klippel, dos Alexandr, Muséum, GâUing.ftS^S. Ritsclil, die Alexandr. Blblioth,, Bresl., 1838.
(3) Ses travaux sur Homère lui avaient valu le surnom de ^tX6|tT)po;. Cf. Wolf , Prolegg. On lui doit, dans la reproducUoU des textes, les signes de Taccentuation et de la ponctuation. Cic.» de Fin., 5, 19; ad AUic., XVI, U; de Orat,, m, 33.
Ta fait justement observer M. Grote, que la bibliothèque d'Alexandrie, qu'il était appelé à diriger et à compléter, possédait des manuscrits authentiques et complets de notre philosophe, car elle avait été fondée par Démétrius de Phalère, contemporain et ami de Xénocrate, de Crantor et'de Polémon, disciples et successeurs immédiats de Platon à rAcâdémie , qui ont pu lui fournir des copies exactes, correctes et complètes. Ce n'est là évidemment qu'une conjecture, toute vraisemblable qu'elle paraisse (1 ) ; et elle ne détruirait pas, même si elle était plus certaine, la possibilité de quelques erreurs. La fraude qu'un critique comme Aristophane lui-même n'aurait peut-être pas toujours découverte, pouvait n'en pas être la seule origine. Les plus honnêtes et les plus pieux disciples de Platon ont pu, sans le savoir et sans le vouloir, y contribuer. Dans l'état où se trouvait alors l'art de publier les livres, qu'y aurait-il d'étonnant que des ouvrages. écrits par eux, dans l'esprit, dans la doctrine, dans la forme de ceux du maître, aient été plus tard confondus avec les siens ?
Quelle était la nature du travail d'Aristophane (2)
(1) Elle l'est devenue bien plus encore par la découverte du prof. J. Osann , qui a trouvé, dans un manuscrit de Piaule, à Rome, un extrait du commentaire de Cœcius (Cœciliust), dont il traduit ainsi un passage : « Callimaque, en qualité de biblio- (hécairedu roi, avait écrit lui-même les Utres sur chacun des volumes de la bibliothèque d'Alexandrie, v^ soin suppose des recherches critiques sur Tauthenticité des ouvrages et des auteurs.
(a) Panœtius, né vers 196 av. J.-C, s'était aussi occupé de Pla-
m LES ÉCRITS DE PLATON.
sur Platon? Était-ce une édition revue, corrigée, complétée, expurgée, une édition critique enfin, oiopOcodiç (1)? Rien ne nous l'indique, et, d'après les termes de Diogène, nous ne pouvons penser qu'à une classification méthodique des dialogues d'après
ton, qu*il appelait l'Homère de la philosophie (Cic, Ttoc., I, 32)» dans l'intention d'adoucir la sévérité de la morale stoïcienne par les principes de l'Académie, et de réconcilier le nouveau stol* cisme avec la vie (Cic, de Fin., IV, 28). Ses études sur Platon durent le conduire à des recherches sur l'authenticité des dialogues, recherches que Diog. L. GI> <^4> HI, 38) atteste et jcite, et auxquelles il a dû, comme disciple de Cratès et d'Aristarque (Strab., XIV, 993, c), mêler des études grammaticales. Son disciple Posidonius fut lui-même un commentateur de Platon (Sext. Emp., adv, Math.^VllfQ^; Plut, de Anitn. gener.^ c. xzu; Proclus, in Parmenid,, t. VI, 25, où il est désigné sous le nom de 6 ix *Po$ou çiXoaofoc; Hermias, in Pfixdr., p. 114, Ast).
(1) M. Grpte avance comme un fait certain qu'il y eut des éditions de Platon données par les Alexandrins même avant celle d'Aristophane, et il cite celle d'Antigoue de Caryste, qui était toute récente, vecoorl IxSoOévra. Je crois que le savant historien s'avance ici un peu légèrement. Longtemps après avoir fait rénumération des ouvrages de Platon, Diogène deLaêrte(IlI, 66) décrit les signes graphiques dont les manuscrits étaient accompagnés et qui en facilitaient la lecture : et, après celte description, il conclut, rà (i^v aii\i.tia raÛTa xal xà ^iSkia, xocaxtxa* Sicsp ..ve(i>9Tl ixdoOivTa ef tiç v}6eXe diaYvcôvai, (iiffOèv iréXei xoiç xcxTT)|tévoi;. Il s'agit de savoir à quoi se rapporte ànep. Si, comme le croit Ménage, et comme le semble indiquer la suite des idées, il ne se rapportequ'à <ni\uîa, ce sont alors ces caractères typographiques, pour ainsi dire, qui venaient d'être inventés, et dont on faisait payer la communication (M. Grole traduit : ce qui donnait du prix à ces éditions). Au cas même où âirep se rapporterait aux deux mots pi6X(a et <n]{uta, ce serait encore ces marques critiques, dont les livres étaient accompagnés, qui seraient toutes nouvelles. En somme, le fait d'éditions alexandrines de Platon antérieures à celle d'Aristophane est loin d'être certain.
un certain ordre, classification qui n'en comprenait qu'un petit nombre et ne nous fournit, par conséquent, qu'un catalogue incomplet. Son canon sans doute les comprenait tous; mais ceux qu'il n'avait pas fait entrer dans les cadres de sa distribution savante ne nous ont point été mentionnés par Diogène.
Le travail de Thrasylle, plus complet, et même tout à fait complet, n'avait pas sans doute d'autre objet que celui d'Âristopfiane.
Ce personnage assez obscur, astrologue favori de Tibère, versé dans toutes sortes de sciences, s'était enfin plus spécialement adonné aux mathématiques et à la philosophie platonicienne (1 ) . H ne semble pas avoir eu l'intention de donner une édition meilleure, une récension critique du texte de Platon ; il a plutôt pour objet l'exégèse, comme le dit expressément Porphyre (2), qui, sous ce rapport, lui préfère infiniment les travaux de Plotin. Aussi nous le voyons faire pour Platon ce qu'il avait déjà fait pour Démocrite : ranger par ordre les dialogues, leur donnet* deux titres, tirés l'un du personnage principal, l'autre du sujet traité (3), les distribuer mé-
(1) Scbol. Jav., Vl, 576; Tacit.,inii., 20; Sueton., Tiber.flA; Dio Cass., LY» 11 ; Couf. K. Fr. Herm., de Thrasylh.
(2) Vit, Plat., XX, 10, tcp^c oaçéoTcpov i^Y^vtv.
(3) La Républiquôyje Banquet, le Sophiste et le Poiitiquef sont les seuls qui sont désignés uniquement par leur contenu. Dans les autres le premier titre est le seul authentique et original, ie second est une addition des grammairiens postérieurs, y. Wolf, ad Sympp., XXXV; Morgenstein, nd Polit. ^ p. îi9; Ast, Annurk, s. Polit,, p. 313.
ne LES ÉCRITS DE PLATON.
thodiquement dans une certaine classification, et peut-Atre les accompagner également d'une espèce de préface, d'introduction générale destinée à en éclaircir les difficultés (1). Mais il est clair que le choix d*un pareil critique, admettant dans son canon et dans sa classification un dialogue de Platon, lui donne, jusqu'à preuve contraire, la marque de l'authenticité.
Voilà à l'aide de quelles autorités nous allons établir la liste des ouvrages de Platon, en y joignant une brève analyse, et en séparant ceux qui sont authentiques de ceux qui ne le sont pas.
§ 2. Arguments analytiques des Dialogues.
L Écrits non authentiques.
Je commence par ceux que, d'un commun accord, 6{Ao^oYou(uv(iiK (2), la tradition des anciens considérait comme apocryphes, que ne cite pas Aristote, et qui
(1) Diog. L., 57; TX, 41, 45, 49, seg. 41. e^éurAXoç Iv t^ iniYpoif o(<iv()> xè tcpi tv); àvoYVbîffCbic xwv Ay)|fcOxp(Tou ^i^XCeov.
(2) Diog. L., III, 62. Prolegg, ad Plat. phU., c. 26. « Quels sont les dialogues supposés? Tout le monde reconnaît d'un commua accord l'inauthenticité du Sisyphe, du Démodocus, de V Alcyon^ de VÉryxias et des Définitions, qu'on attribue à Speusippe.
Proclns considère comme ouvrages supposés : !•* L'Épinomis;
2^ La République, tàc icoXtTtCac, parce qu'U y avait beaucoup de discours et pas de dialogues ; 3° Les Lois, par la même raison.
4* Il rejette quatre lettres dont il trouve le style trop simple. »
LES ÉCRITS DE PLATON. 4i7
ne se trouvent compris ni dans le canon d'Aristophane, ni dans celui de Thrasylle.