E. Schurer, /. c
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rapidité avec laquelle l'incendie du monde s'est répandu dans l'apocalyptique judéo-chrétienne.
2. — Influence de ces différents développements sur les doctrines.
Les différents rapports des deux grandes eschatologies avec le mythe naturiste de la destruction du monde et de son renouvellement n'ont pas été sans influence sur le contenu religieux des doctrines sur la fin du monde dans la foi mazdéenne et dans la foi judéo-chrétienne, surtout à l'égard : 1* de la résurrection dont nous parlerons plus loin dans nos recherches sur le lien historique entre nos deux eschatologies, et 2° de la question qui plus qu'aucune autre question eschatologique a suscité l'intérêt religieux de nos temps : le châtiment éternel ou la félicité de tous.
Aussi longtemps que la question a été posée, le mazdéisme a enseigné clairement la félicité finale de tous les hommes 1 , sans que je sache aucune école qui s'y soit opposée. Même dans le judaïsme* et dans le christianisme, à certaines époques, des idées semblables ont apparu. Nous rappelons seulement Éph. t, 10; Col. 1, 19, où l'idée se trouve à l'état de germe, et les grands Alexandrins, pour ne pas parler de notre époque, où le dogme des châtiments éternels n'est presque jamais accentué dans la prédication chrétienne, ni même contradictoirement formulé dans la théologie. Même L. Lemme, qui s'est montré particulièrement zélé pour gagner les éperons de l'orthodoxie, écrit dans son livre : Endlosigkeit der Verdamnis und allgemeine Wiederbringimg (1899, p. 67): « La doctrine de la condamnation éternelle a pour conséquence l'anéantissement final de l'enfer. » Mais la doctrine officielle de l'église au sein du christianisme, du judaïsme et de l'islam a enseigné
1. A l'exception de ceux qui déjà sur la terre deviennent des démons; voir p. 104 s., avec note 1.
2. Au moins à l'égard des Juifs punis. Schûrer, /. c, 553. La Mischna ÇEduyyôt, 10, 10) enseigne que le jugement de Gog et Magog durera douze mois et que le temps de la damnation des impies dans la Géhenne durera autant. E. Hûhn, Die messianischen Weissagungen, I, p. 124, note 3.
les punitions éternelles 1 . Cette différence provient sans doute> dans une certaine mesure, de l'origine et de l'histoire différentes de ces religions : d'un côté, le mazdéisme purement aryen, de l'autre côté, des religions d'origine purement sémitique et qui ont adopté plus tard des données fournies par la civilisation hellénique. Le mazdéisme s'écarte de toutes les exagérations; il ne peut pas s'accommoder de la pensée effrayante des tourments éternels ; les tortures des impies troubleraient inévitablement le bonheur des hommes pieux. Est-ce que le Seigneur ne devait pas découvrir le moyen de convertir et de purifier jusqu'aux plus grands pécheurs? La saine et lumineuse confiance en la puissance du bien et en sa victoire se mêle, dans le mazdéisme, à une conception assez superficielle de la gravité du péché et du mal de la vie. Et là se trouve bien une des raisons pour lesquelles Zarathustra n'a jamais conquis le monde comme Gautama Bouddha. Son enseignement est en majeur du commencement jusqu'à la fin. 11 manque de ces quelques accords profonds en mineur qui interprètent l'expérience du cœur et ses aspirations. On peut appliquer à la doctrine du salut mazdéenne les paroles d'Anselme : Nondum considerasti quanti ponderis sit peccatam.
Mais la différence tient aussi à l'origine des doctrines qui nous occupent. Le mythe cosmique d'un incendie du monde ou d'une inondation générale comprend un renouvellement complet, comme nous le voyons dans l'Edda ou dans la légende de Yima. L'ancienne terre a disparu, une autre apparaît. Sur la nouvelle terre, il n'y a pas place pour ce qui empiète sur la vie. Il en faut donc conclure qu'étant donnée la séparation entre les hommes pieux et les impies tout ce qu'il y a de mauvais est brûlé ou noyé; c'est la base même d'un tel mythe cosmique. Une idée contraire en serait la ruine. La conception serait différente si le point de départ était, non pas la mort et la renaissance de l'univers, mais une antithèse morale
1. Aussi Mani admettait expressément l'éternité des peines de l'enfer, même après la destruction du monde. Fihrist-al-'ulûm, édition Flûgel, 336, chez Kessler, Mani, I, 401. éikand-gûmdnik-vtjdr, 16, Pahlavi Texts, III, combat cette doctrine de Mani.
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•et religieuse : que le péché mérite le châtiment au nom de l'éternelle justice divine, et que la foi est le bonheur, l'incrédulité, le malheur. Si on conçoit ainsi ces pensées, l'eschatologie devient autre chose que ce que contenait le mythe naturiste. Il faut de nouveaux points de vue, celui de la miséricorde de Dieu, celui de la solidarité des hommes, celui de l'harmonie du monde, eic. pour faire fléchir la ligne rigide de la responsabilité et de la rétribution et laisser les contrastes du monde moral converger vers une unité finale. Pour bien apprécier le sens et l'origine des deux doctrines opposées dont nous venons de parler, ce point de vue ne doit pas être négligé.
Oublier ce point de vue lorsqu'on compare les deux doctrines opposées : la félicité de tous ou les punitions éternelles, dans deux eschatologies, dont nous pouvons si distinctement tracer les développements différents, serait un manque de sens historique aussi bien que d'appliquer cette alternative : félicité de tous ou châtiments éternels (ou anéantissement des impies) à des cas, auxquels elle ne peut pas être rigoureusement appliquée. Il nous faudra plus tard envisager cette question sous un autre rapport. Ici nous nous bornerons aux remarques suivantes. Jésus, en conformité avec son temps, a parlé d'un jugement dont les deux issues sont immuables. Il ne met pas de limite à la miséricorde de Dieu et à la puissance de sa grâce, « pour Dieu, tout est possible. » Mais qu'y avait-il de plus étranger à la décision aiguë et intransigeante, qu'il avait mission d'éveiller, qu'une théorie de la félicité finale de tous? Jésus n'était pas devant un public raffiné qui s'intéressât à de belles pensées, à des méditations philosophiques sur le sort final des hommes. 11 dévoilait sans pitié la perversité du péché et appelait à lui ceux qui avaient besoin d'aide. Les expressions les mieux attestées qu'on trouve dans la bouche de Jésus pour les peines futures sont les mots « la Géhenne » et « la perdition *>, ifj àxcoXeta (Matth. 7, 13), comme le montre G. Dalman dans son magistral ouvrage sur les « paroles de Jésus » (1, p. 131 s.). Dans ces deux expressions l'image est empruntée à la viejudiciaire. Celui qui est perdu est condamné à la mort, en opposition avec la vie éternelle, « à une mort éternelle de feu » (Dalman), et cela signifie plutôt l'anéantisse-
ment que les tourments éternels. D'autres paroles de Jésus désignent cependant des tourments après la mort, quoiqu'elles ne soient pas communes aux trois Synoptiques. Jésus ne s'est jamais trouvé entre les deux alternatives de la félicité de tous ou de l'éternel châtiment (ou l'anéantissement des méchants), mais devant celle de la foi ou de l'incrédulité, de ceux qui se convertissent ou non. Nous n'avons pas à chercher chez lui une décision doctrinale dans cette question. C'est chose tout à fait différente lorsque l'Apocalypse, 20, 10, parle des trois « qui seront tourmentés jour et nuit aux siècles des siècles » *• Mais aussi longtemps que l'apocalyptique était l'attente d'une catastrophe prochaine et une prédication ardente de repentance, on n'a pas le droit de voir même dans de telles expressions apocalyptiques* une réponse à la question de l'éternité des châtiments, du moins une réponse de principe comme lorsque l'apocalyptique fut changée au u* siècle en une eschatologie dogmatique avec le but d'expliquer le sort des bons et des mauvais. Alors pour la première fois, il s'agissait de fixer le dogme, non do prêcher en premier lieu la consolation et la repentance.
Le même caractère de doctrine concernant l'avenir et non d'exhortation morale se trouvait dans l'ancien mythe naturiste, tel que nous le connaissons. L'union du jugement et du salut divins avec un événement de la nature plus ou moins indépendant, fait perdre aux premiers un peu de la place supérieure qu'ils possédaient dans le tableau prophétique de l'avenir dans le Yahvisme. Celte union entre la foi sémitique et la science représentée par le mythe indo-germain une fois faite dans la seconde Épitre dite de Pierre, fut retenue par la théologie. Se servant de la même méthode que l'auteur de cet
1. L'Apocalypse de Jean connaît aussi une seconde mort. D'après Mahomet, aucune mort ne terminera les souffrances des damnés. Grimme, Muhammed, II, p. 164. Gfr pourtant p. 165. De même Mani, voir plus haut.
2. Le mot « éternel » ne peut pas être pris au pied de la lettre dans cette littérature. Ainsi « Y éternel Messie » de l'Apocalypse de Baruch ne régnera pas toujours, E. Schiirer, /. c, 2* éd., II, 519, note 21. « Es. 66, 24 ist nient im strengen Sinne zu nehmen », Hûhn, 1. 1, p. 124.
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écrit biblique, des apologètes modernes veulent appuyer et expliquer la doctrine chrétienne des choses eschatologiques par le sort final de notre planète, se basant sur la science moderne indo-germaine qui, plus avancée, est cependant issue en ligne directe de l'ancien culte et des anciens mythes naturistes indo-germains. Ainsi, par exemple, le pasteur C. E. Fûrer (Weltende und Endgericht dans Der Beweis des Glaubens, 1896) veut rendre la foi dans la venue du Seigneur et dans le jugement final plus facile et plus vivante, à l'aide de cette idée, inspirée par ses recherches qu'il ne s'agit pas de contrôler ici, que les comètes et les autres phénomènes célestes mettraient en danger la promenade de notre planète dans l'espace. D'autres attribuent, avec, semble-t-il, plus déraison, les événements de l'eschatologie au moment où les lois immuables dont Jérémie parlait condamneront la vie organique à disparaître sur notre terre. Si de tels apologètes parvenaient à bâtir une preuve de leur eschatologie en la liant à un fait des sciences naturelles, le résultat de leurs efforts ne serait pas de grande utilité pour la foi. Car la base du dogme ne serait plus : le Seigneur viendra, sa main se voit dans L'histoire, la marche du monde s'accomplit selon sa volonté, mais simplement, la terre disparaîtra. Que vaut en soi ce mythe de la nature ou cette connaissance de la nature, pour la foi religieuse? Sur les conclusions des sciences de la nature, la foi n'a pas de pouvoir. Si, par aventure, la science plaçait la catastrophe attendue à une époque considérablement éloignée de nous, l'eschatologie religieuse serait donc sans signification pour nos contemporains !