AUX INDES ET EN GRÈCE
Dans les Indes et en Grèce on trouve une notion religieuse de l'immortalité, c'est la certitude que la communion avec Dieu implique dès à présent une vie éternelle, sous une forme entièrement différente de tout ce que nous avons vu jusqu'ici. Les légendes sur l'ascension des hommes pieux vers le ciel tandis qu'ils sont encore vivants, les breuvages divins ou les aliments considérés comme recettes de vie, et même la croyance (dont nous venons de nous occuper) que, sans moyen magique, la vie peut vaincre la mort, toutes ces notions ont malgré leurs différences une base commune : la vie terrestre avec son activité, sa force et son bonheur, y est considérée comme un don de Dieu; la vie éternelle de l'homme consiste donc ici en un prolongement de la force de vie qui lui vient de son union avec Dieu et qu'il ne peut conserver qu'en le servant surlaterre. La mort est un mal. Mais la vie en Dieu vainc la mort. Dans le monde indo-germain, on constate une conception opposée en deux régions différentes, où la vie de la terre est regardée comme un mal, la mort qui nous en délivre comme un bien. La vieéternelle se présenteici comme une propriété actuelle, mais elle est en opposition avec la plénitude de la vie et de la force dans l'organisme terrestre. Dans cet ordre de croyances la communion vivifiante avec Dieu peut être réalisée déjà dans cette vie, mais seulement : 1° durant quelques moments d'extase où l'âme sort d'elle-même, comme dans l'orphisme et chez tous les mystiques extatiques, ou 2° dans la parfaite indifférence de l'esprit pour le plaisir et la douleur, l'activité et le repos, la vie et la mort, comme dans le bouddhisme et chez tous les mystiques quiétistes. Dans le culte
dionysiaque de l'orphisme, la communion avec Dieu est recherchée pour éviter b xjkXcçtîjç y&iaètùq; le bouddhisme et ce qui Ta précédé tendent au même but, la délivrance du samsara, du cercle des existences, des samskâra, des formations ; ou bien on croit atteindre le même but par l'action de l'âme incorporelle, par la philosophie, comme chez Socrale et chez Platon. Dans les deux principales branches de la culture indogermanique ce genre de conceptions de l'immortalité apris une valeur considérable, dépassant même les limites du monde indo-germanique; — en Asie, par le bouddhisme, — dans la civilisation européenne par le platonisme et le néo-platonisme, lequel resta très Fidèle aux origines religieuses du platonisme et exerça une influence considérable sur la formation delà théologie chrétienne et surcelle du mysticisme du moyenâge. Même chez un des peuples les plus optimistes et les plus satisfaits de la vie que nous connaissions, chez les Iraniens, la notion panthéiste de l'immortalité avec son mépris de la vie fleurira tard, mais magnifiquement, dans le sufisme. Il n'est pas cerlain que ces innombrables conceptions, si diversement nuancées, de la vie en Dieu aient toutes leur origine dans la Grèce et dans l'Inde. Les phénomènes mystiques et extatiques qui peuvent faire naître de telles conceplions sur l'éternelle absorption en Dieu, se rencontrent plus d'une fois dans les religions naturistes. Mais il est incontestable qu'elles apparaissent d'abord chez les mystiques pré-bouddhiques de l'Inde et dans le culte orphique de Dionysos; de ces deux sources, le ilôt s'est répandu bien plus abondamment dans la vie religieuse de notre race que n'ont pu le faire les courants venus d'ailleurs.
Enfin, dans l'Évangile, la doctrine de la vie éternelle se présente à nous, en un certain sens, comme une synthèse des principes opposés sur tes relations entre la vie à venir et la vie présente que nous avons distinguées. En l'étudiant, nous reconnaissons que l'Évangile a ses racines dans le prophétisme. Les pensées les plus remarquables et les plus fructueuses de l'Évangile sur la vie éternelle considérée comme un bien accessible dès ici-bas sont d'origine prophétique.
11 est pour nous d'un grand intérêt de voir dans quelle mesure la conscience d'une union éternelle avec le divin a existé dans les trois types les plus remarquables de l'histoire religieuse de notre race : Bouddha et Socrate chez les Indo-Germains, et, chez les Sémites, la révélation prophétique accomplie en Jésus-Christ.
Aucun des deux premiers ne connaît un Dieu, ou ne trouve devant soi, dans la religion de ses pères, une conception d'un Dieu à qui puisse se rattacher sa notion du salut et du bonheur. « L'union avec Dieu », la formule caractéristique de la foi purement religieuse en l'immortalité n'existait pas pour Gautama; pour Socrate ce n'était pas une expressioti adéquate à sa foi et à son espérance, mais plutôt une transcription poétique en accord avec son respect de la religion populaire et la manière de parler générale. Malgré cela, d'après mon opinion, le type intérieur et spirituel de ces deux grandes figures de l'histoire des religions appartient bien à la série d'idées religieuses que nous cherchons à déterminer dans ce chapitre.