Nirvana, 4i
la. vie éternelle: obtenue par l'union avec dieu 357
que dans l'image idéale du Nirvana. C'est un produit original, authentique de la pensée de l'Inde antique, qui, dans ses formes grotesques, reflète l'élrangeté de l'âme indienne et de ses aspirations ; c'est une représentation qui n'a pas de parallèle chez d'autres peuples. Le Nirvana est sorti du fond de l'âme hindoue; c'est une spéculation qui dans son développement plus de dix fois séculaire est devenue une desplus fertilesqui aient agi parmi toutes les nations et en tous les temps ».
Rien ne neut en effet mieux caractériser l'état d'âme révélé par la littérature indienne depuis les hymnes les plus récents du Rigvéda jusqu'aux systèmes classiques du brahmanisme, le Vedânta et le Sàmkhya, jusqu'aux formes religieuses dérivées du grand courant du brahmanisme, le bouddhisme et le jaïnisme surtout, que cet idéal d'une existence sans action et sans changement, sans joie et sans souffrance, privée de tout ce que nous appelons complexité, mouvement et chaleur de la « vie », pour s'absorber dans la paix de l'unité infinie. Ce fruit supérieur d'une pensée et d'une âme dont le fond le plus intime demeurera toujours un secret pour nos yeux d'Occidentaux, avait déjà germé et mûri sous le soleil de longs siècles, lorsque Gautama le cueillit à l'arbre de la métaphysique sur lequel il avait grandi, pour en savourer et en faire savourer les délices à des millions d'autres êtres. En les invitant à y participer avec lui, il se délivrait et les délivrait des difficiles préoccupations métaphysiques et des pratiques farouches ou étranges que Ton avait inventées pour atteindre le but proposé.
L'étymologie du mot. — Jusque dans un des hymnes les plus récents du Rigvéda, hymne qui nous transporte déjà dans l'atmosphère spirituelle et dans les expressions nébuleuses des Upaniçads (mandata X, 129, 2), nous lisons : ànîd avdtam svadhayd tad ekam, « cet [être] un (= le brahman) soufflait dans sa propre essence (svadhayâ), sans être troublé par aucun vent ». Le terme « sans vent » (avdtam), nous donne déjà l'idée exacte du Nirvana. C'est à l'éminent professeur d'Upsal, M. K. F. Johansson,queje dois cette remarque, que peut-être, l'étymologie du mot Nirvana n'est que la traduction précise de cet avdtam, « sans vent ». L'étymologie généralement ac-
ceptée esl celle cT « extinction ». Il n'y a pas de doute que l'ancienne littérature desUpaniçadset que l'épopée du Mahâbhârala ainsi que lalittérature du bouddhisme n'aient donné maintes fois cette étymologie. Ceux qui entrentdans leNirvâna« s'éteignent comme la chandelle ». De même que « la flamme chassée par la violence du vent, s'éteint et n'appartient plus à ce que l'on appelle être et existence », de mème« le sage s'éteint lorsqu'il se dépouille des qualités du corps et de l'individualité ».Pour les bouddhistes, le Nirvana veut dire l'extinction du moi et de « l'être ». C'est une «extinction parfaite». Celui qui est bon entre au ciel, celui qui a renoncé à tous les désirs s'éteint complètement. « Le monde entier est en flammes »(Mahâvagga, 1, 21). La vie du monde avec ses désirs, ses aspirations, ses douleurs, est représentée comme un feu, le Nirvana en est l'extinction. Parce qu'il y a trois espèces de feu, le feu de l'amour, celui de la haine et celui de l'aveuglement, il faut aussi qu'il y ait extinction de ces feux, Nirvana (Buddhavamsa, 2, 12) \ Il suffit de rappeler les deux passages de l'ancienne épopée du Mahâbhârala, cités par J. Dahlmann à la p. 67 de son livre sur le Nirvana (XIV, 19, 15) : « 11 atteint peu à peu au Nirvana, semblable au feu qui manque de bois, » et (XV, 22, 28) : « Quand les manifestations de la vie finissent, le Yogin ( = l'ascète) arrive à jamais au repos, comme le feu brûlant, lorsque la matière finit. »
Mais à considérer le caractère propre qu'a le Nirvana d'être la pure atmosphère de l'être — ou du non-être — qui n'est troublée par aucun souffle ni par aucun mouvement ni changement, qui est le miroir, clair comme le cristal, de l'infini, on est tenté d'attribuer au mol une autre étymologie, celle de nir=:a privatif, et de vàna, veut : « sans vent », ce qui explique beaucoup mieux les définitions et les descriptions du Nirvana les plus usitées dans le bouddhisme aussibien qu'avant le bouddhisme. A l'appui on peut citer les analogies dans les attributs de ce bien suprême, comme niv&ta, « sans vent », nirdvandva, « sans contrastes », nirguna, « sans qualités in-
1. Voir J. Dahlmann, Nirvana, p. 9; H. Oldenberg, Buddha, 2 éd., 282, 285, 354.
dividuelles », ou bien « sans organes »; toutefois ce dernier terme guna ne se trouve pas dans le bouddhisme. Toute une série de ces qualités négatives sont attribuées au Yogin, à l'ascète parfait, dans le Mahâbhârata, XIV, 46, 45, cité par Dahlmann, p. 66.
nirdvandvo nirnamaskdro niàsvdhdkâra eva ca nirmamo niraharhkdro niryogaksema dtmavdn nirdstr nirgunah édnto nirdsakto nirdérayah,
« Sans contrastes, sans gloire, sans désir, sans mien, sans moi, sans bonheur, sans espérance, sans qualité, sans sympathie, sans demeure, restant en paix dans l'être » (dtmari). Gel état est le Nirvana. Ne faudrait-il pas expliquer le mot Nirvana de la même façon?
M. Dahlmann, qui accepte le sens étymologique d'extinction, sent néanmoins la difficulté de lui assimiler l'idée régnante du Nirvana. Parlant de la philosophie orthodoxe de la grande épopée du Mahâbhârata, qui représente d'après lui un stade antérieur au bouddhisme, c'est-à-dire un Sâmkhya, un système brahmanique d'où serait issue la réforme (selon Dahlmann, plutôt la décadence) bouddhiste (p. 31 s.), il dit : « Le Nirvana signifie extinction; toutefois il n'est plusla lampe qui s'éteint faute d'huile, mais la flamme qui monte pure et claire, dans un calme parfait, se renouvelant toujours dans le contenu abondant du vase ». « Là où le Nirvana paraît dans les parties philosophiques de l'épopée, il est synonyme de repos et d'immobilité éternelle » (p. 66). Nirmanyuh, « sans passion », et nirvânah, « éteint » sont des synonymes et se sont changés parfois en un mot ayant la même signification : s&nta, « arrivé au repos », (p. 68). Qui ne voit que la traduction « non troublé », « calme », pour le mot Nirvana correspond mieux à l'ensemble de la conception? Dans la Bhagavadgîtâ {Mahâbhârata, VI, 26, 71), nous lisons: « Celui qui a renoncé à tout désir et qui est sans aspiration, sans moi, sans mien, atteint le repos. C'est l'état du Brahman ; celui qui y demeure arrive dans la mort au Brahma-Nirvâna. »
L'étymologie « sans vent » met en plus vive lumière le caractère d'état qu'a le Nirvana. Très souvent le Nirvana est
assimilé à « repos »,à« paix», ou à des expressions semblables, de sorleque éânti,le calme, et Nirvana deviennent des synonymes. Le Nirvana est l'idéal de la paix suprême » (paramâ sântihy p. 66). L'image la plus caractéristique qui soit employée dans le Mahâbhârata et plus tard, pour expliquer le Nirvana, n'est pas celle d'une flamme éteinte, mais au contraire celle de la flamme qui monte « sans vent ». « Le parfait ressemble à la flamme nourrie d'huile qui brûle là où il n'y a pas de vent, sans vaciller », voilà l'expression qui revient à plusieurs reprises, diversement nuancée dans l'épopée. L'étymologie « sans vent » laisse aussi mieux voir comment le Nirvana peut être représenté comme un endroit, sous l'image d'un endroit, au locatif. Oldenberg en donne des exemples '. Hais cet emploi n'est point réservé au bouddhisme. Gautama, ici comme ailleurs, n'a fait qu'emprunter le langage et les idées de l'ancienne philosophie brahmanique. Dans le Mahâbhârata, XII, 21, 17, le Nirvana a le même sens que « l'autre monde, riche en mérites » (paro lokah saphalodayah). 11 est désigné comme « le lieu éternel », sans chagrin, sans peine, sans changement où Mudgala veut aller plutôt qu'au ciel (III, 261, 47); ou bien il est l'endroit calme au-delà de l'océan de la joie et de la souffrance, à comparer à para, « bord » et à svarga, « ciel » (III, 31, 26, etc.)*. Des expressions comme « lieu d'immortalité » {amatapadam) % « lieu impérissable » (padamaccutam), « lieu du calme » (santipadam), « lieu calme » (santam padam), « endroit sans changement » [acalam thànam), sont indifféremment usitées dans la littérature bouddhique comme dans le Mahâbhârata pour désignerle Nirvana. Selon ces deux systèmes, le Nirvana est un lieu sans chagrin, où Ton arrive (yanti) '. Et en effet, non seulement le commentaire de l'épopée, mais aussi, déjà, la philosophie prébouddhiste a interprété, évidemment, le Nirvana selon l'image de la chandelle qui brûle dans un endroit sans vent [nivâtastho
1. P. 285, note 1 de la deuxième édition de son admirable livre sur Bouddha.
yathâ dtpah), comme « le lieu sans souffle » {nirvânam sthdnam = nirvdtam sthânam). Le vent désigne la vie active et troublée du moi empirique. Quand le vent s'apaise, le repos (sdnti) de l'être intime commence, c'est le calme, le Nirvana.
Quant à l'étymologie originelle, la signification « sans vent » peut avoir été ajoutée après coup, amenée par l'union intime du Nirvana avec leBrahman, comme le pense le Père Dahlmann, p. 73, ou bien Nirvana peut avoir désigné avâtam dans le langage philosophique et religieux, avant d'avoir été interprété comme « extinction »; cette dernière opinion me semble mieux s'adapter à la thèse générale du sagace Père Jésuite : en effet, il croit que ce bien religieux, le Nirvana, a, dans l'idéalisme brahmanique du Mahâbhârata, le Sâriîkhya-Yoga, désigné l'union avec le Brahman, avant de revêtir dans l'agnosticisme bouddhique une signification purement négative.
Le Nirvana avant le bouddhisme. — Quoi qu'il en soit, le Nirvana, dès avant le bouddhisme, exprimait l'idéal panthéiste et quiétiste des temps post-védiques. Il y en a deux preuves générales : une extérieure et une intérieure. Le Mahâbhârata, dont le Père Dahlmann, s'appuyantà ce qu'il semble sur d'excellentes raisons, attribue la partie constitutive à l'époque qui précède la floraison du bouddhisme ', connaissait bien le Nirvana. Le fait surprenant que ce mot s'y trouve un nombre de fois considérable (M. Dahlmann l'y compte au moins trente fois), tandis que la théologie brahmanique classique, dans ses différentes écoles, l'évite soigneusement, paraît s'expliquer, très naturellement, par le simple fait que ces écoles, seules, non le Sâmkhya-Yoga de l'épopée, auraient eu à lutter contre le bouddhisme. Mais il y aune preuve encore plus concluante. Le Nirvana de Gautama devient incompréhensible, si Ton ne suppose un système idéaliste qui l'aurait formé et auquel Gautama l'aurait emprunté en abandonnant les prémisses métaphysiques sur lesquelles cette idée avait grandi. M. 01denberg a bien observé * que les paroles se rapportant au