K. Kessler, Mani, I, p
exigences de la papauté avec celle de Jésus dans l'Evangile. Les mahométans attendent, avant la fin du monde, le retour de Jésus, ce qui est un emprunt fait au christianisme, et un nouveau prophète envoyé de Dieu, le Mahdi, ce qui est un emprunt fait au mazdéisme.
Dans les Synoptiques comme chez Jean, comme nous avons vu, Jésus a donné à sa personne une importance religieuse, qui manque indubitablement d'analogue dans l'histoire de la religion. Et la foi chrétienne a satisfait à l'exigence de Jésus d'une façon unique dans les formes religieuses que nous connaissons. La personne propre de Jésus et sa position religieuse est absolument nécessaire pour déterminer la conception de Dieu chez les chrétiens. Le nom de Dieu pour les chrétiens est depuis Paul, non pas simplement « Père », mais « le Père de Notre-Seigneur Jésus-Christ ».
Jésus possède la même valeur unique et caractéristique dans l'expérience qu'aie chrétien de la vie éternelle.
Cette expérience contient chez Paul et chez Jean, comme nous l'avons vu, dans la certitude de posséder la vie éternelle, un élément historique que nous n'avons trouvé ni chez Bouddha ni chez Socrate 1 .
Paul est sur de posséder la félicité, le bien religieux, non seulement parce qu'un fondateur de religion lui en a montré le chemin et parce qu'il est arrivé à certaines conclusions touchant los propriétés de l'âme, mais surtout par suite du
1. Dans la religion d'Israël la délivrance de la terre d'Egypte jouait le môme rôle comme base de la conûance en Dieu que celui que joue Jésus dans le christianisme. La sortie d'Egypte a été pour la foi le point fixe dans l'histoire, le fait indubitable par lequel Dieu a révélé sa justice, sa fidélité toute puissante. Là, les fidèles d'Israël trouvaient l'assurance et la certitude, Amo$, 2, 10; Michée,QA\ Jérémie, 32, 21 ; comparer 23,6 ss ; Ps. 77, 81, il. C'est ainsi qu'Israël avait une religion historique. Que le fait historique sur lequel s'appuyait la certitude de la foi fût reculé jusqu'aux jours de Moïse, c'est un argument en faveur de la thèse soutenue par quelques savants modernes non sans succès, d'après laquelle le passage de la religion d'Israël de l'état ethnique à l'état prophétique s'est fait au temps de Moïse et non entre Moïse et les prophètes, ainsi J. P. Valeton junior dans Ghantepie de la Saussaye, Lehrbuch y 2 e éd., et S. Herner, Ben mosaiska tiden[Lunds Universitets Àrsskrift,35, I, 2)., etc.
fait historique que Jésus a été ce qu'il a été et qu'il a fait ce qu'il a fait, de façon que l'apôtre a cru en lui. Pour ne pas méconnaître la grande différence historique qu'il y a là, il nous faut, sous ce rapport, faire abstraction de la façon dont Paul et les autres attachèrent leur certitude à la personnalité historique de Jésus-Christ, à sa mort, à sa résurrection ou à n'importe quelle partie de sa vie. La certitude de la vie éternelle chez Jean et chez Paul comme chez les disciples fidèles de l'Évangile dans le christianisme ne repose pas sur l'union de l'homme avec la divinité sans lieu ni temps, mais s'attache à quelque chose qui fait partie de l'histoire. 11 est vrai que ce phénomène historique, Jésus-Christ, n'a pas été traité simplement comme un fait qui puisse être constaté avec plus ou moins d'indifférence, que c'est de la façon la plus intérieure et la plus personnelle qu'on croit en lui, et le caractère passionnément intérieur de la relation qu'on désigne par le mot « foi » est exprimé, chez Jean par exemple, dans ces paroles « manger sa chair et boire son sang » ou chez Paul dans celles-ci : « le Christ vit en moi ». Mais Jésus n'en garde pas moins la propriété d'être une personnalité historique et cette propriété est essentielle. Jean et Paul devraient tous les deux abandonner leur certitude de posséder la vie éternelle, si le Christ était hors de la réalité de l'histoire. On peut regarder cela comme une faiblesse et s'efforcer de délivrer la certitude chrétienne en la vie éternelle du lien nécessaire avec le fait historique que représente le Jésus-Christ de l'Évangile. Des essais ont été faits pour libérer la certitude religieuse chrétienne decetle dépendance absolue d'unélémenthistorique qui tombe sous la critique, même par des théologiens qui acceptent pleinement la propriété qu'a le christianisme d'être une religion historique de même qu'ils acceptent les exigences de Jésus*. D'autre part, on peut considérer cet élément historique dans le fondement de la certitude religieuse comme une force pour le christianisme en dépit du risque que court la certitude fondée sur un élément historique,
1. Voir par exemple W. Herrmann, Der Verkehr des Ghristen mit Gott, 2« éd., p. 57 ss.
la vie éternelle obtenus par l'union avec dieu 427
d'être niée et ruinée parla science historique, par la critique, de même que tout ce qui est historique entraîne cette possibilité logique. Kierkegaard exprime cette difficulté dans son paradoxe : l'infini dans l'histoire. Si on regarde cet élément comme une force, c'est parce qu'on considère que la certitude chrétienne ne repose pas uniquement sur la vigueur de la pensée, ni sur une expérience religieuse plus ou moins momentanée ou plus moins susceptible d'interprétations diverses» mais que la certitude a un appui dans un fait historique qui se trouve hors d'elle, hors des vicissitudes des sentiments de l'âme, par le moyen de la foi en Christ. Ce n' est pas ici le lieu de discuter une telle question. Néanmoins il était nécessaire de constater la chose 1 . Soit qu'on les regarde comme une faiblesse mortelle qu'il faut éliminer, soit qu'on les considère comme une force au point de vue religieux, celte contradiction logique et ce scandale pour la raison sont innés à l'Evangile.
c) — La vie éternelle dans l'Évangile a un lien positif avec la
vie présente.
Dans l'enseignement du Bouddha elle manque d'un pareil lien ; le Nirvana est négatif de tout ce qui s'agite dans le monde de la naissance et de la mort, de la joie et de la tristesse. Pour Socrateet son disciple il en est autrement. La félicité consiste dans la sagesse avec laquelle l'âme est déjà unie par la philosophie. Mais tous les intérêts humains, tous les problèmes terrestres, tout ce qui pénètre en nous au moyen de la réalité du corps, tout cela est en opposition avec la pure possession de la félicité. Nous tournons-nous vers l'Évangile : là, en dé-
1. Je suis parfaitement d'accord avec M. Slapfer, lorsqu'il déclare, dans la Revue chrétienne, XII (1900), p. 344, « qu'on ne peut pas échapper à cette contradiction... Pour moi, je suis chrétien à cause de l'impression que me fait Jésus-Christ; impression subjective sans doute, maisquiason fondement hors de moi, dans le Christ historique, tel qu'il se révèle à moi dans l'Évangile. » Autant que je puis voir, c'est le fondateur du christianisme lui-môme qui a ainsi « rendu la foi solidaire d'un événement historique ».
pit des paroles qui semblent combattre ce que j'avance et qui exhortent à tout abandonner pour le royaume, à tout vendre pour acquérir la perle unique, en dépit de toutes les expressions qui établissent la prédominance du royaume de Dieu sur toute autre chose, le lien organique, positif 1 , avec le présent parait d'une façon frappante, surtout dans les descriptions que donnent les Synoptiques du royaume de Dieu. Le royaume de Dieu que Jésus annonçait, présentait tout le réalisme du judaïsme prophétique, quoique Jésus eût élevé les conditions morales et religieuses jusqu'à être l'élément dominant dans sa prédication du royaume. La messianité était un fruitqui avait mûri sous la gelée et le soleil des siècles au milieu du peuple juif; personne avant lui n'avait pu l'ouvrir; Jésus le dégagea de son enveloppe en se proclamant lui-même le sau veu r attendu, quoiqu'il fût si différent de celui qu'on attendait ! Dans le royaume de Dieu, Jésus boira de nouveau avec ses disciples du fruit de la vigne. A la grande table qui sera dressée, grâce à la générosité du maître de la maison, on viendra de l'Orient et de l'Occident avec les prophètes et les saints; ce sera une assemblée solennelle dont les heures d'intimité du maître et des disciples pendant leurs repas, surtout le dernier, ne sont qu'une faible image. Voudrait-on conclure de cette description du festin dans le futur royaume de Dieu que Jésus fût rempli des désirs de la chair? on se tromperait étrangement. Mais on s'égarerait également si l'on regardait ces expressions dans la bouche de Jésus comme une adoption involontaire ou à peine consciente, du mode grossier de représentation des Juifs. Comment exprimer l'inexprimable? Nos abstractions occidentales, avec leur pauvre terminologie, s'approchent-elles plus près de la vérité que les images do l'Orient cueillies dans le riche terroir de la vie réelle? Pour ce que nous voulons prouver, la description favorite de Jésus est d'importance primordiale; car l'appréciation que faisait Jésus de la vie de la terre y éclate d'une façon lumineuse. On est conduit par une lumière trompeuse si on croit que
1. Il faut lire à ce propos le livre de A. Haraack, Das Wesen des Christenihums, Berlin, 1900, 2\ éd., p. 50 ss.
le quatrième Évangile, en opposition à ces conceptions, représente les idées helléniques. Le coloris est autre que celui des Synoptiques. Quelques savants ont supposé ' que l'Évangile de Jean était un remaniement qui avait changé le ton de l'ensemble en introduisant des éléments étrangers dans la partie historique, et cette hypothèse ne manque pas de vraisemblance, quoique jusqu'à présent on n'ait pas donné une analyse satisfaisante de tous les détails. Sous tous les rapports, l'opposition entre l'enseignement de Jésus et la conception hellénique de la vie et de la mort ou celle du lien de la vie future avec la vie présente est aussi nette que possible. Gela se précise, comme nous l'avons déjà vu, en ceci, que, pour Jésus, comme pour le sentiment religieux primitif, la mort est un mal, une usurpation, un ennemi qu'il s'agit de vaincre par une puissance supérieure, par un bien; pour Socrate la mort est un bien. Sous l'action de Dieu, la mort assurément peut porter de grandes bénédictions; c'est le grain qui tombe dans la terre et porte des fruits. La mort est domptée; elle doit servir les grands desseins de Dieu, et elle ne présente aucun danger pour celui qui appartient à Dieu. Les paroles de Jésus dans les Synoptiques sur la vie qui est gagnée lorsqu'on la perd par amour pour Jésus, résonnent dans Jes autres paroles de Jésus dans l'Évangile de Jean, sur la foi en Christ qui assure la vie en dépit de la mort, que celte vie soit comprise comme une continuation de la vie corporelle ou déjà, en vérité, comme une vie spirituelle dans la mort. Mais la mort n'en est pas moins un mal, une dure épreuve. Tandis que Socrate et ceux qu'on peut mettre en parallèle avec lui ne sont préservés du suicide que ,par une pieuse inconséquence. Môme Paul, avec tout son désir d'être libéré et « d'être avec Christ, ce qui est beaucoup meilleur » (Philippiens, i, 23), avec toutes ses aspirations « à quitter le corps et à demeurer auprès du Seigneur » (II Corinthiens, 6, 8) et avec son dualisme entre la chair et l'esprit révèle pourtant à propos de la mort la différence caractéristique de sa doctrine avec l'hel-
i . Voyez Arnold Meyer, ses articles sur la question johannique dans la Theologische Rundschau, 1899 (II).
lénisme. Pour Socrate, tout ce qui s'accomplit au moyen du corps est impur, par cela même. Pour Paul, c'est un bien de vivre dans la chair, en tant que cette vie peut porter des fruits par le travail (Philippins, 1, 22).
C'est à torique Ton a cru découvrir, au fond du paulinisme, le dualisme métaphysique hellénique entre la chair et l'esprit. « Les deux notions de la chair et du péché sont toujours corrélatives, mais restent dogmatiquement séparées ». M. le doyen Auguste Sabatier, auquel nous avons emprunté ces mots 1 , a étudié cette importante et difficile question de manière à ne laisser aucun doute à ce sujet, dans son traité sur « la question de l'origine du péché dans le système théologique de Paul», publié dans la troisième édition de l'ouvrage classique de cet auteur sur le grand apôtre. « La vie sensible est légitime dans sa sphère ; elle est même bonne à sa place. Car le désir de la chair ne devient mauvais et coupable que lorsque la loi est venue, et que la volonté a donné son adhésion expresse à l'instinct de la chair, c'est-à-dire que l'instinct est devenu acte volontaire et par conséquent moral. Encore une fois, la chair n'a rien en soi de condamnable. »
d) Les liens naturels et F amour du prochain.
Dans le Phédon, il est raconté que, lorsque dans la prison, à ses derniers moments, Socrate vit sa femme donner libre cours à ses sentiments, il la fit sortir avec ses enfants; les esclaves de Criton l'emmenèrent, afin qu'elle ne troublât pas le repos d'esprit du sage et il exhorta au calme ses disciples. L'Évangile de Jean, au contraire, parle des larmes que Jésus versa sur la tombe de Lazare. Et pour la mère affligée, pour l'ami le plus cher qui se tiennent au pied de la croix, tandis que l'angoisse l'oppresse, il a, d'après le même évangéliste, des paroles tendres et consolantes. Cet épisode est significatif de la différence qu'il y a entre le socratisme ou le bouddhisme et l'Evangile dans l'appréciation des rapports entre le bien éternel et la vie présente en relation avec les hommes, c'est-à-dire dans les liens naturels et dans lamour