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Je cite Luther d'après la première édition d'Erlangen

3. D'après V. Rydberg, à propos de la doctrine des choses finales (dans Èibelns lâra om Kristus, 5« éd., p. 358, note),Kahnis a reproché à Luther d'avoir changé le ciel de Dieu en ■ la toute présence de Dieu ». Kahnis me semble avoir attaché trop peu d'attention à la vigueur du sentiment eschatologique et à l'aspiration vraiment passionnée pour la félicité parfaite après la mort, qui tiennent une place si considérable dans les écrits de Luther. Ainsi par exemple dans son sermon «Sur notre espérance bienheureuse » (sur YÉpitre à Tite y 3, 13), où il dit entre autres ; « Nous devons bâtir sur la vie future plus fermement et espérer davantage que nous ne devons bâtir et espérer sur la vie présente » (éd. E., 19, p. 331). « Nous devons nous conduire comme ceux qui ne sont pas de ce monde, qui n'y appartiennent pas, mais appartiennent à un autre endroit, à une autre ville, à un autre royaume où demeure notre être permanent » (p. 333). « Un pèlerin ne songe pas à rester dans le pays qu'il parcourt ni dans l'auberge où il a passé la nuit, mais son cœur et sa pensée sont autre part » (p. 334). Je renvoie en outre à l'éd. d'Erlangen, 10, 64, 72; 9, 386; 16, 2, 14, etc.

consiste pas dans la connaissance de Dieu par la pensée, ni dans les expériences extraordinaires de la contemplation et de l'extase. Mais, pour lui, la vie éternelle actuelle est l'état normal du chrétien, c'est-à-dire la confiance au Père céleste par Jésus-Christ, confiance acquise au moyen du pardon des péchés, et qui ne peut être conservée que dans l'amour du prochain et dans la fidèle observance de la vocation terrestre 1 . Ce sentiment même d'humble confiance (foi) vis-à-vis de Dieu et de liberté vis-à-vis du monde fait, d après Luther, F essence même de la félicité. Cette vie éternelle doit ainsi être l'atmosphère constante de la vie chrétienne, et non pas un privilège, une jouissance de quelques-uns, soustraits pendant certains moments ou d'une façon plus suivie aux conditions ordinaires de la vie terrestre. Le Petit Catéchisme enseigne que là « où il y a rémission des péchés, là est aussi la vie et la félicité (Seligkeil) ». Dans le Grand Catéchisme (7 e éd. Miiller, p. 489), nous lisons : « Salvum fieri scimus nihil aliud esse, quam a peccati, mortis et diaboli tyranuide liberari, in Christi regnum deferri, ac cum eo immortalem vitam agere. »

Mélanchton écrit dans Y Apologie de la Confession d'Augsbourg (7 e éd. Muller, 110) : « Le Christ nous est donné afin que pour l'amour de lui nos péchés nous soient pardonnes et que le Saint-Esprit nous soit accordé qui opère en nous une nouvelle lumière, la vie éternelle et la justice éternelle », et un autre passage qui est intéressant parce que nous y entendons un écho du rapport qui existait dans le christianisme primitif entre le royaume du Messie et la vie éternelle : « Regnum Christi est spirituale, hoc est, in corde notitiam Dei, timorem Dei et fidem,iuslitiam aeternam et vitam aeternam inchoans» (Apologie, XVI, V éd. Mûller, 215).

1° Le Dieu qui accorde cette vie éternelle actuelle est le Père céleste, de sorte que le salut par lui consiste tout simplement dans la foi, la confiance en lui. « Il n'y a plus au ciel qu'un abîme insondable de miséricorde. » Luther ramène « tout le christianisme, j'entends le christianisme qui sauve, à cette

1. Le côté passif de la vie éternelle présente, la contemplation, a été plus développé dans la piété catholique; son côté actif, le sentiment d'assurance et de liberté, a été plus développé dans la piété évangélique.

chose unique : croire éperduinent à la miséricorde de Dieu '.» La différence entre la prétendue certitude philosophique et logique de l'immortalité de l'âme et la certitude religieuse de la vie éternelle en Dieu par le Christ ressort d'une façon éclatante dans des paroles de Luther telles que celles-ci : « Si tu tiens la foi seulement pour une pensée sur Dieu, cette pensée ne peut pas plus te procurer la vie éternelle que ne te la procurerait le froc d'un moine » (éd. E. 48, S).

Cette confiance a deux ennemis, qui travaillent à la tuer et à éveiller le désespoir dans la vie : a) les péchés personnels et les reproches de la conscience ; b) la misère et le malheur et les dangers et la mort et tout « le mal » qu'il y a dans le monde. Avec ces armes, le péché et la mort, le diable entend prendre notre foi, notre confiance intrépide et éveiller dans le cœur le désespoir par les accusations de la conscience et par les difficultés qui nous accablent. Ainsi la foi, la confiance en Dieu, l'état joyeux, intrépide, libre, simple qu'est la félicité éternelle, consiste en partie dans la foi au pardon des péchés, « là où est le pardon des péchés, là est la vie et la félicité », en partie dans la foi en la providence paternelle de Dieu, si magnifiquement exprimée dans le cantique de Luther et, des fois innombrables, dans d'autres paroles comme celles-ci : « dans l'homme se développe une assurance intrépide à l'égard de tout ce qui est dans le monde, car il possède Dieu et tout ce qui appartient à Dieu » (éd. E., 12, p. 261); en d'autres termes, la foi triomphe du péché et de la mort (éd. E., 18, 484 ss.); « le Christ rend tous ceux qui croient en lui maîtres du péché, de la mort et de toute chose, comme il l'est lui-même » (éd. E., 12, 254), etc.

2° Cette union bienheureuse avec Dieu dans cette vie dépend nécessairement du Christ de l'Évangile.

Ni les contemplations les plus hardies sur l'Infini et l'Éternel, ni la piété la plus pure, ni le sentiment le plus intime et le plus voluptueux de la présence de la divinité ne peuvent, selon Lulher, créer cette vie éternelle: « C'est donc, comme je

4. Félix Knhn, Le christianisme de Luther, dans la Revue chrétienne, XI (1900), p. 332, 338.

LA VIB ÉTERNELLE OBTBNUE PAR LUNION AVEC DIEU 437

l'ai déjà dit, que Dieu ne veut pas permettre que nous nous fiions à autre chose qu'au Christ, ni que notre cœur ne s'attache à quelque chose qui ne soit le Christ dans sa parole, si saint ou si rempli d'esprit que ce puisse être » (éd. E., il, 26). On ne peut avoir la vie éternelle que par le Christ. La vie éternelle et la vraie connaissance de Jésus-Christ sont Tune et l'autre si intimement et indissolublement liées ensemble que c'est une essentialis definitio de dire que Christ donne la vie éternelle (éd. E., 47, 6).

3°« C'est la summa summarum d'une vie parfaitement chrétienne, si tu sais que par le Christ tu as un Dieu miséricordieux et bienfaisant qui veut te pardonner tes péchés et ne veut plus y penser; si tu es ainsi un enfant de la félicité éternelle, un Seigneur au ciel et sur la terre avec Christ, tu n'as rien d'autre à faire que d'avancer et de servir ton prochain » (éd. E., 18, 39). La vie éternelle, c'est-à-dire cette confiance et cet amour pour Dieu et pour le Christ en tant que révélateur de Dieu, n'a pas les caractères d'un amour humain 1 , de sorte qu'il puisse rivaliser avec l'amour du prochain ou bien le remplacer à son dernier degré. Luther ne connaît aucune sphère de la vie religieuse qui soit élevée au dessus de l'amour du prochain, qui le dépasse, comme celui qui est arrivé au but rejette le moyen dont il s'est servi pour y parvenir. « Dans l'amour du prochain on doit trouver et aimer Dieu, là on doit le servir et lui faire du bien si on veut le servir et lui faire du bien; de sorte qu'ainsi le commandement d'amour vis-à-vis de Dieu s'applique tout entier au prochain » (éd. E., 8, 64).

4° Le rapport positif entre la vie éternelle et la vie terrestre tient une place beaucoup plus grande chez Luther que dans le christianisme primitif, notamment dans l'appréciation du réformateur sur la valeur de la vocation dans le monde pour la possession du bien éternel. « Dieu veut être servi dans la vie habituelle et dans l'état habituel, non pas en fuyant cette vie et dans une vie séparée » (éd. E., 0,81). «Que gagnes-tu à aller

1. Tel qu'on le trouve chez certains mystiques et chez les piétiste3 des églises catholiques et protestantes; voir Déni fie, Dos geistliche Leben, et Rilschl, Geschichte des Pietismus,

dans un cloître, à faire quelque chose de particulier et à ne pas vouloir vivre comme les autres? Que te sert ton froc, ta mine sombre, ta couche dure? Qui arrive par là à la connaissance de Dieu, ou à la consolation de la conscience et qui est excité parla à l'amour du prochain? Oui, comment peux-tu servir le prochain, lui prouver ton amour, ton humilité, ta patience, ta douceur, si tu ne veux vivre parmi les hommes? » (éd. E., 0, p. 287). Abandonner le monde et l'éviter ne se fait pas, d'après Luther, de la façon que préconisaient beaucoup d'hommes pieux de son temps. « Dans quelque état, manière de vivre et condition que tu sois (car tu dois être ainsi pendant que tu vis sur la terre), Dieu ne t'a pas placé loin des hommes, mais parmi les hommes, chaque homme étant créé et né pour les autres. Dans quelque état que tu sois, tu dois fuir le monde », et cela doit se faire par le cœur (éd. E., 8, 263 s.) «.

1. On a commencé à s'apercevoir que la question de la relation entre la vie présente et la vie future n'est pas un point plus ou moins important de la doctrine, mais la pierre de touche des principes fondamentaux qui forment la base de telle ou telle conception. Ainsi M. Kaflan, dans sa Dogmatique, p. 64 ss., a voulu préciser les différences capitales qui séparent les grandes confessions chrétiennes en présentant les définitions qu'elles donnent des rapports de la vie future et de la vie actuelle. On trouve d'un côté un idéal monacal, ascétique et mystique, de l'autre un idéal de la vie éternelle dans la confiance en Dieu et dans l'obéissance au commandement d'amour envers le prochain en même temps qu'on continue à accomplir ses obligations terrestres.

CONCLUSION

Nous allons jeter un coup d'œil sur les formes eschatologiques que nous avons examinées dans ces différents chapitres en nous plaçant à deux points de vue différents :

1° Celui de la morale ;

2° Celui de la connaissance.

Les doctrines dont nous avons traité dans les chapitres i et 3 étaient moralement indifférentes. Dans les chapitres 2 et 4, nous trouvons que parmi les conditions de la félicité dans la vie future l' homme se pose des idées de nature morale. Mais aussi longtemps que régnent les principes de la rétribution, la transformation de l'esprit, du cœur, n'est pas nécessaire; cette acception domine encore aujourd'hui dans une large mesure la foi enla viefuture dansles églises chrétiennes. L'union avec Dieu déjà en cette vie, qui est l'essence de la vie éternelle dans les conceptions que nous avons décrites au cours du dernier chapitre, se montre parfois sans valeur morale, comme lorsqu'on se la procure par des moyens magiques. Mais quand la moralité y a trouvé place, le chemin est ouvert au sentiment moral au plus profond de l'âme, comme c'est le cas dans les formes de croyance en la vie éternelle dont nous avons traité en dernier lieu, entre autres dans le bouddhisme, le socratisme et dans l'ascétisme mystique d'essence panthéiste aussi bien en dehors de l'Église chrétienne que dans l'Église du Christ, dans le catholicisme comme dans un protestantisme mystique qui prit cette tendance dans l'Église catholique ; enfin dans la foi évangélique, dont les racines se trouvent dans le prophétisme. Dans cette forme de religion, Dieu n'est satisfait par nulle autre chose que par le changement de l'esprit dans l'homme '. Ici l'idéal est nécessairement nouveau

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