CHAPITRE PREMIER
DANS LA RELIGION DE L'iRAN. TRACES DES CROYANCES IRANIENNES ANTÉRIEURES AU MAZDÉfSME. LES FRAVASIS.
i . — La survivance des Fravasis.
« J'appelle au sacrifice toutes les saintes Fravasis, quelles qu'elles soient, qui sont sur cette terre après leur décès : femme vertueuse, enfant, jeune fille ou cultivateur et qui demeurent dans cette maison, vont et viennent, qui attendent et doivent recevoir de bons sacrifices et de bonnes prières. » Voilà un des passages de l'Àvesta (Yasna, 83) qui révèlent l'ancienne croyance populaire de l'Iran en la continuation de l'existence des morts.
La mort, selon les idées les plus antiques de l'Iran, comme de tous les pays, n'était pas une décomposition complète ou un anéantissement, mais seulement une séparation du corps et de Tâme [Vcndidâd, 8, 37; 18, 23 ; 13, 12, 15), si l'on veut donner le nom d'âme à cette partie demi-matérielle, ou à ce double de l'homme qui subsiste et qui est appelé fravasi. Cette fravasi avait une existence peu digne d'envie quoiqu'elle eût la faculté de faire du mal ou du bien aux vivants. Les morts avaient besoin de boire, de manger et de se vêtir. Ils habitaient la maison qui, dans certaines contrées, leur était abandonnée, ou ils habitaient dans les environs ou enfin dans quelque autre lieu de la terre. Ils avaient les mêmes goûts et les mêmes occupations que lorsqu'ils vivaient. Us restaient
en compagnie de leurs parents encore vivants, partageant avec eus les peines et les joies, les durs travaux et les amusements. La fête annuelle des morts, au printemps, et les sacrifices particuliers pour ses propres morts sont des fêtes de famille. La propagation de la race par une nombreuse descendance, la santé du bétail, la fertilité des champs dépendaient des morts; leur pouvoir sur les corps célestes servait, en effet, s'ils le voulaient bien, à faire fructifier les produits de la terre.
a) Ni ciel ni enfer.
Leur élat n'était pas une punition ou une récompense des actions qu'ils avaient accomplies durant la vie, mais une continuation de la même existence, des mêmes intérêts, des mêmes habitudes, un prolongement d'existence où ils étaient privés de la plénitude et de l'éclat delà vie, tout en jouissant d'une puissance mystérieuse; néanmoins les hommes ne paraissent jamais avoir aspiré au moment où ils la posséderont.
J'ai montré, dans un autre ouvrage 1 , les traces de cette croyance populaire dans le mazdéisme de l'Avesta, au milieu de dogmes tout différents sur le ciel et sur l'enfer. Des idées semblables ont existé chez de nombreuses populations, sous des formes plus ou moins diverses. Pouvons-nous acquérir une connaissance plus précise des croyances des Iraniens relatives à la mort, avant qu'une religion supérieure y introduisit parmi eux de nouvelles doctrines? Les croyances que nous venons de rappeler sont incontestablement certifiées par les usages du culte des morts, que le mazdéisme dut conserver, quoiqu'ils fussent en contradiction avec ses propres doctrines, comme il arriva plus tard à l'Église catholique, et quoiqu'ils aient été combattus ou laissés de côté par la religion arrivée à sa forme supérieure, telle que nous la trouvons dans les GâXhas, les parties de l'Avesta les plus anciennes et
1. Les Fravashis (Paris, Leroux; 1899; extrait du t. XXXIX de la Revue de l'Histoire des Religions).
les plus saintes. Le culte, l'usage, pour mieux dire, est ce qu'il y a de plus durable dans l'histoire. Une conception qui a pris corps en un signe extérieur se survit à elle-même en ce signe pendant des siècles, même après que de nouvelles idées et des dogmes arrêtés se sont substitués à l'ancienne croyance populaire.
Avec le mot Fravasi qui désigne l'objet du culte des morts, se poursuit, à travers tout l'Avesta, une représentation vague de la continuation de leur vie dans la maison ou autour de la maison, dans les conditions que nous avons décrites 1 . Quand il s'agit des morts, qui sont au ciel ou daus l'enfer, d'autres mots sont employés: l'âme, urvan; la personne, la conscience. daêna y etc.
Grâce à l'instinct conservateur du mazdéisme nous pouvons savoir encore autre chose sur l'ancienne croyance à l'égard des morts que ce que le culte lui-même nous en fait connaître. Plusieurs des idées et des mythes relatifs au sort futur de l'âme ont leur racine dans une tout autre terre que celle où ils ont été plantés. Quelques-uns d'entre eus au moins procèdent d'une pensée fondamentale, qui n'est point la séparation tranchée entre le bon et le méchant, entre l'homme pieux et l'impie, c'est-à-dire qui n'a rien de commun avec le principe de la vie future telle que l'enseigne l'Avesta.
b) Mêmes difficultés pour tous.
La mort était également redoutable pour tous. L'usage iranien d'exposer les morts aux oiseaux du ciel augmentait ce sentiment naturel. La conscience, selon le Dtnkart, IX, 19, 6 s., était assise à côté du corps et quand un chien ou un oiseau venait pour le déchirer, elle le leur interdisait et tout d'abord elle réussissait à les chasser comme si le corps était vivant. Mais lorsqu'il était déchiré malgré tout, la conscience venait, « comme une brebis auprès de ses agneaux » et elle se rendait compte de l'endroit où étaient attachés les membres.
1. Le séjour des morts comme leur activité sont aussi en relation avec le soleil, la lune et les étoiles.
Plus tard seulement, Dâlistân, 16, on enseigna que rame du juste, quand le corps a été déchiré, est remplie de joie parce qu'elle parvient à une meilleure existence, « tandis que le corps merveilleusement créé est détruit comme un vêtement ».
Non seulement l'homme devait abandonner la « terre créée par le Seigneur, l'eau qui coule, le blé qui pousse et tout autre bien » (Vendtdâd, 19, 26), mais après la mort il devait poursuivre son chemin au milieu des gémissements et dans la misère (Vendîddd, 13, 9).
Pendant les trois jours et « les trois nuits » sidâà, ou bien, selon West, Pahlavi texts, I, 303, note i, simplement les trois, » triplet » satûîh*, l'âme erre ou reste auprès du corps, faible comme un enfant nouveau-né (Dàtislân, 28, 2 ss.), exposée à l'assaut de mauvais esprits {Bundahis, 28, 18).
Avant d'entrer dans la terre des morts, il lui faut traverser un large fleuve sur un pont vertigineux, le pont Cinvat. Aucune différence n'était faite entre les bons et les méchants. Le fragment du Flâtôxt Nask, dont nous nous occuperons dans le second chapitre, accorde aux morts pieux trois premières nuits de bonheur complet, après lesquelles, pendant la quatrième, ils sont introduits dans le ciel du Seigneur, et donne aux impies trois nuits complètement malheureuses qui précèdent leur entrée dans l'horrible demeure de l'esprit du mal. Mais à l'arrivée du mort au ciel ou en enfer, le narrateur retombe dans la conception primitive. Ahura Mazda, « en la demeure des lumières éternelles » et A rira Mainyu, « en la demeure des ténèbres éternelles » plaignent également le mort d'avoir abandonné la terre « riche en demeures et en
1. Le savant suédois J. Hallcnberg, dans son remarquable ouvrage, peu connu : Historiska anmàrkningar ôfoer uppenbarelseboken t Stockholm, 1800, p. 314, rapporte la croyance juive, attestée par B-'ré'sit R. 7, Vayyiqrd R. 18, Qohèlèt R. 12, 5, Tanhûmd fol. 47, 1, que l'âme erre autour du corps pendant trois jours dans l'espoir de pouvoir y rentrer. Je ne saurais affirmer avec C. Grûneisen, Der Ahnenkullus und die {Irréligion hraels, Halle, 1900, p. 77, qu'il y ait là une influence parsie. Voyez d'autres analogies des « trois jours », satùth, dans mon travail sur les Fravaèis, p. 11 s.
amours ». La continuation delà vie n'a pas encore été transformée comme elle lésera dans le livre d'Artâ-Vîrâf : « Commentes-tu venu du monde riche en mal dans ce monde sans misères? » Les mêmes expressions servent à décrire le chemin des morts pieux et celui des impies dans le fragment du Hâlôxt Nask : « II a parcouru l'effrayant, le terrible, le pernicieux chemin où sont séparés le corps et l'esprit ». D'après un autre passage (Vendidâd, 19, 28 s.), l'âme du mort pieux éprouve aussi la misère des trois nuits après la mort.
2. — Traces d'inégalité dans leur sort a) D'après les actions des survivants.
N'y a-t-il donc pas, selon ces mythes, de différence entre les destinées de ceux qui ne sont plus? Il y en a une, mais elle ne dépend pas de la piété du mort; elle dépend bien au contraire des actes des survivants. Cela résulte déjà de l'obligation de donner à manger et à boire au mort et de le vêtir. Mais il y a une indication encore plus précise. Quand le défunt arrive au pays des morts, « ses parents le reconnaissent et se réjouissent, s'il est bien habillé, tandis qu'ils rougissent s'il est mal habillé. » Nous n'avons pas besoin du témoignage du Saddar, 87, 2 ss., où se lisent ces paroles, pour comprendre que les conditions qui procuraient cette bonne réception au pays des morts n'étaient originairement ni les aumônes, ni les bonnes actions du mort, selon la belle expression de l'ancien Avesta qui nous a été conservée dans le livre pehlvi Sâyast là sâyast, 12, 4. Ce n'est pas pour avoir agi ainsi que l'âme est vêtue dans la vie future, mais parce que le mort a été pourvu du beau vêlement neuf qu'on était obligé d'ajouter au draona, le pain sanctifié, des sacrifices célébrés pendant les trois jours après la mort. Plus tard seulement la robe fut donnée aux pauvres. Dans son dangereux voyage, l'âme peut être aidée par Sraosa, si cette divinité est invoquée et adorée par les parents du défunt.
Le rapport entre les actions de la famille et l'état du mort
pendant son passage dans l'autre monde est établi d'une façon plus directe encore. Au pont Cinvat, le chemin est fermé par un fleuve. La croyance mazdéislc que les larmes qu'on verse sur le mort alimentent le fleuve et en rendent la traversée plus difficile, était en vérité bien faite pour empêcher l'exagération dans l'expression de la douleur, qui se rencontre partout également dans les mœurs populaires et que le mazdéisme a combattue comme l'ont fait toutes les religions supérieures 1 . Ainsi l'homme arrivé à un certain degré de maîtrise de soi-môme réprime les instincts de la nature. Helge ne reproche-t-il pas dans le tumulus à son épouse affligée ( Vçlsungakvipa en forna ou Helgakvipa Hundingsbana, II, strophe 45)* :
Ein veldr pu Signât Grœtr gollvarep
frâ Sevafjçllom, grimmom târom*
es Helge es sùlbjçrt sttprœn
hrœdçgg slegenn. dpr sofa ganger.
Uvert fellr blopogt
a brjôst grame
ûrsvalty innfjalgt y
ekka prunget.
« Toi seule es cause, Sigrûn de Sevafjçll, que Helge est couvert do la rosée des cadavres*. Avant d'aller dormir, fille du Midi, parée d'or et resplendissante comme le soleil, tu verses des larmes amères. Une à une, elles tombent comme du sang sur la poitrine du prince 1 , glaciales, acérées, chargées de douleur. »
Mais dans celte réaction contre l'habitude des lamentations
1. Voir Les Fravashis, où Ton trouvera de plus amples détails sur ce sujet.
2. Je cite YEdda poétique d'après le texte de Finnur Jônsson et d'après la numération des strophes, faite par M. Bugge.
3. Pour des raisons pratiques je rends la longue voyelle correspondante à Q par ci.