Morton, New English Canaan, p
4. A. Barlh, La religion du Vcda (Journal des savants, 1896, p. 484).
5. K. F. Johansson, Ndgra drag ur de indiska helvetesfôrestàllningarna dans Nordtik Tidskrift, 1895, p. 412.
pire punition, que ces religions puissent imaginer, consiste h ne pas pouvoir mourir. Ainsi, d'après les chapitres 29-32 y du Phédon, tous, sauf les philosophes, seront de nouveau revêtus de formes corporelles ; d'ordinaire ils deviennent des animaux : les immodérés, des ânes ; les rapaces, des loups ; mais ceux qui ont, durant leur vie, pratiqué les vertus de citoyens, aaxppoajv^ et Sixaioauvr;, par habitude, à'ôoç et y.zkivr t et non par amour de la sagesse, par oiXcao^a et vojç, prennent la forme de paisibles animaux, abeilles, fourmis, etc., et môme d'hommes honnêtes, avSpsç pix^ic.. Seul le philosophe, dont l'âme quitte le corps pure et sans souillure, atteint les dieux 1 .
1. Au cours du dialogue, la foi populaire en la rélribution paraît sous une forme tout à fait différente dans le « mythe » (jjû6o;, chap. 58» 63) de la terre heureuse où les morts vivent sans maladies et où les temples sont habités par les dieux (ch. 59), du grand espace souterrain où coulent quatre fleuves (ch. 60 s.) et du sort différent qu'ont les morts (ch. 62), « mythe » mis dans la bouche de Socrale à la un de Phédon et que, d'après ses propres paroles (au chap. 63), aucun homme raisonnable ne peut croire pleinement. Les morts sont jugés — comme dans le chapitre 57, quoique ce soit d'après une doctrine un peu différente — et séparés en quatre classes : i° Ceux qui ont vécu « médiocrement », nàrw;, passent l'Achéron sur un bateau et se rendent dans le marais qui prend son nom de ce fleuve, et là ils sont punis du mal qu'il sont fait et récompensés pour le bien qu'ils ont accompli. 2° Les incurables sont précipités dans le Tarlare pour l'éternité. 3° Ceux qui ont commis des fautes graves, mais réparables, dont ils se repentent, sont jetés dans le Tartare, et au bout d'une année, le flot les emporte à leurs différentes places : les homicides vont dans le Kokytos, les parricides, dans le Pyriphlegeton, non loin du marais. Ils crient à leurs victimes en les implorant pour qu'elles les laissent passer le marais et les reçoivent. Quand ils réussissent à les attendrir ils abandonnent leurs lieux de souffrance. 4° La quatrième classe est composée des sages. Ils sont délivrés du monde comme si c'était une chaîne et demeurent dans la pure existence. Il semble que parmi eux il soit fait un partage ultérieur. Ceux qui sont suffisamment purifiés par la philosophie vivent pour toujours sans corps et pénètrent dans des demeures encore plus belles. On peut compléter ce tableau à l'aide du chapitre 31, d'après lequel ceux qui ont été bons, mais qui n'ont cultivé la «xtDçpoouvr) et dtxatoffuvY) que par Sôoc et luXénj, sans yiloGoyia et voO;, raison, sont encore revêtus d'un corps. Mais par aucun moyen, on ne peut mettre ce tableau d'accord avec la rétribution dont il a été parlé aux chap. 29-32. Car là tous y sauf les philosophes, sont revêtus de formes corporelles, même les intempérants, les rapaces, etc. Cette image a déjà été présentée dans le
4fiO LA VIE FUTURE D* APRÈS LE MAZDÉISME
Son âme Ta dans un lieu noble, yEvvaTov, pur et invisible, vers le dieu bon et sage, où elle est délivrée de l'égarement, de l'ignorance, de la crainte, enfin de (out mal et jouit de la félicité suprême, chap. 29, 34.
Beaucoup de religions ont imaginé de nouveaux lieux de châtiment et d'autres modes de punitions comme l'antre du Druj des Iraniens, la Géhenne des Juifs, le Tarlare des Grecs, le Lérah des Karens. Le Tarlare était un lieu souterrain qui n'avait guère eu de rapport avec la tombe. Homère raconte, dans Tlliade, 8, 43 ss., 481, que le Tartare est une sombre prison située profondément sous l'Hadès où Kronos et les Titans avaient été précipités par Zeus et où il menaçait dejeter aussi d'autres dieux désobéissants.
Le jugement n'est pas toujours définitif, comme nous avons vu. L'âme peut parcourir plusieurs stades comme dans les religions grecque et védique. Seuls le mazdéisme et le judaïsme avec les religions qui en sont issues, le christianisme et l'islam, laissent un jour tous les morts sortir de leurs différents séjours.
Même le moderne conditionalisme a eu ses devanciers dans son invention'd'autres formes de châtiment et de récompense que celles que nous venons de dénombrer, je veux dire Y anéantissement pour les méchants, l'immortalité pour les
dialogue; elle est de nature à nous faire supposer que le mythe des chapitres 58 et suivants est étranger à la forme originaire du dialogue. Au chap. 31 le rapport entre les intérêts de l'homme dans cette vie et son sort à venir est beaucoup plus organique et intime. Il dérive directement de lapenséo de Platon que la vertu et la félicité de lame consistent dans sa délivrance du corps par la philosophie. Si l'âme pendant la vie s'est attachée au corps et a été souillée par lui, elle ne sera pas libre, la continuelle occupation de ce qui a rapport au corps et à son bien lui aura imprimé un caractère corporel; elle sera attirée au bas comme quelque chose de lourd, de terrestre et de sensible. Après avoir erré, par suite de son désir elle est revêtue d'un nouveau corps. Une telle âme trouve tout son plaisir et son contentement dans ce qui appartenait au corps. Ce qui est semblable se réunit. Déjà lame du philosophe s'était pendant la vie délivrée de ce qu'elle avait de corporel. Dans la mort elle est unie à ce qui lui est pareil, le pur cl l'invisible, l'immortel et le raisonnable (chap. 29).'
bons. Les stoïciens croyaient en général que seule une élite d'hommes vertueux jouiraient de la vie pendant un certain temps après la mort. Dans l'embrasement du monde, tout devait finir \
Souvent les images courent Tune à côté de l'autre en parfaite liberté et défient les efforts qu'on fait pour les coordonner et en tirer une conception arrêtée. Il nous suffit de penser au judaïsme dans les derniers siècles avant et les premiers siècles après Jésus-Christ et aux Grecs. Peu importe du reste où la félicité et les tourments sont placés et comment ils sont représentés. Ce qui importe, c'est l'attente du bonheur ou de la condamnation. Le pinceau est dirigé par l'espérance ou par la terreur, mais non plus par la joyeuse imagination sans passion, du poète des mythes.
4. — Valeur religieuse et morale de la doctrine de la rétribution
future. •
De là un changement dans l'estimation de la valeur de ces produits de la pensée humaine. On peut dire du mythe en général ce que Rohde écrit de l'esprit des Grecs dans son admirable ouvrage Psyché (l re éd., I, p. 294) : «c'est un dieu ailé qui, flottant dans les airs, touche les choses, mais ne s'arrête jamais lourdement sur elles comme du plomb, pour s'y appesantir. » Le temps est venu où la religion et la morale ont pris le mythe à leur service. La facilité et la liberté de l'imagination mythique se troublent dès lors que tout le bonheur de la vie dépend de ses œuvres. Devons-nous nous en plaindre? Notre jugement doit ici s'inspirer de considérations nouvelles. Il ne faut plus juger les représentations de cet ordre d'après leur beauté plastique — cela devient un point de vue tout à fait secondaire — mais d'après la conception morale et religieuse dont elles sont l'expression.
Dans l'idée de la rétribution divine, si basse et confuse qu'elle soit, il y a au fond une vérité éternelle, que la religion ne lâche jamais. La foi en Dieu a commencé à projeter sa lu-
1. Petavel-Ollif, Le problème de l'immortalité, I, p. 292, note 3.
mière sur l'obscurité de la mort. Un nouvel horizon s'est ouvert où la loi el la justice régnent sur la vie des hommes. Alors seulement les mots du psalmiste deviennent pleinement vrais : « Seigneur, où fuirai-je loin de ta face ? Si je me couche au sépulcre, t'y voilà. » Une éternelle justice divine, que personne ne peut éviter, môme après sa mort, telle est la nouvelle vérité qui parait.
Avons-nous besoin de montrer le rôle joué dans le monde par cette doctrine de la rétribution, même sous ses formes grossières : le courage et la force qu'elle éveilla dans les temps d'oppression et de souffrance, et l'aide qu'elle apporta aux églises pour l'éducation des peuples aux époques barbares ?
La foi dans le gouvernement de Dieu y trouvait une confirmation. Si la récompense de la vertu et la réprobation des péchés sont la seule preuve de l'existence de Dieu, en d'autres termes, si la rétribution est la clef des rapports de l'homme et de Dieu, la croyance en Dieu eût dû à la longue faire banqueroute, si Ton avait arrêté la rétribution à la tombe. La conception de Dieu comme le juste dispensateur du bonheur et du malheur éveille le désespoir et même la révolte, si les déceptions et les étranges expériences de cette vie ne sont pas contrebalancées par l'autre vie. Hésiode en fournit un exemple. La loi et le droit, tels qu'ils surgissent de l'ensemble de la vie de paysans sédentaires et libres, étaient pour lui le plus haut attribut de la divinité. Il devint donc forcément pessimiste dans ses « Travaux et Jours » puisqu'il ne connaissait pas la rétribution d'outre-tombe. S'il ne rejeta pas sa foi en Dieu par suite de ses tristes expériences, cela vient du conservatisme de son caractère. Les pieux adorateurs de Yahvéh en Israël sentirent plus profondément la même difficulté. Aussi selon leur théologie, le succès était une preuve de vertu et le malheur une preuve de péché. Et l'horizon était fermé à la tombe. Jérémie raconte un épisode frappant (44). Il s'agissait d'expliquer les malheurs qui éprouvaientle peuple. « Parceque vous avez fait ces encensements et que vous avez péché contre l'Éternel, parce que vous n'avez point écouté la voix de l'Eternel, et n'avez point marché dans sa loi, ni dans ses or-
donnances, ni dans ses témoignages; à cause de cela ce mal vous est arrivé. » Mais le peuple était d'un autre avis : « Depuis le temps que nous avons cessé de faire des encensements à la reine des cieux et de lui faire des aspersions, nous avons manqué de tout, et nous avons été consumés par l'épée et par la famine. » Qui a raison? La rétribution comme preuve de l'existence de Dieu était une épée à deux tranchants. 11 est significatif que Jérémie se tourne vers l'avenir. « Après que vous avez adoré la reine des cieux, le Seigneur dit par son grand nom : Mon nom ne sera plus réclamé dans tout le pays d'Egypte, par la bouche d'aucun homme de Juda. » C'est encore un recours aux incertitudes de la vie terrestre ! Jérémie ne connaissait ni le ciel ni l'enfer. L'étrange distribution du bonheur et du malheur dans le monde pouvait servir d'argument aux indifférents : « Le Seigneur ne fait ni le bien ni le mal » (Soph. I, 12). Même les fidèles zélés furent maintes fois induits par la cruelle et injuste réalité à « pécher avec leur langue » (Psaume 39, 2). Si ni les psalmistes ni Jérémie avant eux ne devinrent pessimistes comme le morose paysan béotien qui, quelque siècle avant la vocation de Jérémie, méditait sur la vie tandis que sa charrue s'enfonçait dans la terre; c'est que leur cœur avait de plus grandes ressources que leur théologie. La théologie comptait sur le succès terrestre, leur cœur était attaché avec une confiance vivante au Dieu qui avait tiré leurs pères d'Egypte. Ils avaient fait l'expérience de sa gloire, de sa fidélité inébranlable, et cette expérience vainquit les calculs de l'intelligence et le scandale de la théologie. Mais combien le problème était plus facile à résoudre pour les chantres sacerdotaux de l'Iran qui déjà au temps d'Hésiode et au temps de Jérémie pouvaient jeter les puissants impies et les oppresseurs prospères dans les sombres demeures du Druj et se réconforter par l'espérance d'entrer un jour dans « la maison des hymnes » !
La constatation de l'injustice de la vie terrestre a changé Ja croyance à la continuation en doctrine de la rétribution future. Par ce moyen seulement l'ordre moral du monde et la justice de Dieu pouvaient être sauvés. A son tour, en des temps postérieurs, cette rétribution est devenue un nouvel
appui pour l'idée générale d'une vie d'outre-tombe. La continuation aboutit à la preuve métaphysique de l'immortalité de l'âme : )a nature même de l'âme l'empêche de partager le sort du corps dans la mort. La<rétribution aboutit à la preuve morale de l'immortalité de Pâme : l'âme doit survivre pour que l'ordre moral du monde puisse régner, pour que les châtiments et les récompenses qui n'existent point dans la vie présente aient leur jour.
Nous entrevoyons déjà ce second grand argument classique de l'immortalité de l'âme dans l'esquisse d'une preuve morale qui se trouve au chapitre 57 du Phédon de Platon \ Le raisonnement du chapitre 57 est celui-ci : Si la mort est la délivrance de toute existence, il y a gain pour les méchants qui sont délivrés de leur méchanceté et de l'union de l'âme et du corps ; dans l'immortalité, il n'y a pour eux pas d'autre délivrance à espérer que de devenir bons.
Celte preuve morale ne vaut que pour ceux qui sont susceptibles d'en être convaincus. Le dogme métaphysique de l'immortalité de l'âme devrait par sa nature être accessible à tous. II s'appuie sur la connaissance de la nature et doit ainsi convaincre tous ceux qui sont purement accessibles aux conclusions logiques. La preuve morale de la rétribution n'existe que pour celui qui croit à un ordre moral du monde, que pour celui qui est moral ; chez les autres manquent les prémisses sur lesquelles repose la preuve. La formule que Kant a donnée de la preuve de l'immortalité limite également le nombre de ceux à qui elle est accessible ; car voilà en quels termes elle se pose : Le devoir ne peut être accompli dans cette vie, pourtant il est obligatoire. S'il est obligatoire, il faut bien qu'on puisse l'atteindre. Ainsi l'horizon de l'accomplissement du devoir s'étend jusqu'à la vie éternelle. L'immortalité de l'âme ne sera donc acceptée que de celui qui reconnaît l'autorité infinie du devoir. Pour les autres rien n'est
prouvé.
Modification opérée par une morale et une religion plus élevées et plus intimes. — Mais en traitant de la sorte la
i. Voir plus haut, p. 71.
preuve morale on dépasse déjà le principe habituel de la rétribution. Une moralité intérieure plus élevée ne peut se contenter de cette pensée ; elle ne regarde pas la vertu comme un acte d'obéissance vis-à-vis d'un commandement extérieur, mais comme une nouvelle volonté, un lien intérieur de la volonté avec le bien. La félicité comme corollaire de la vertu ne lui semble pas davantage une récompense extérieure, mais simplement le fait de la communion avec la puissance du bien. L'immortalité, exigée par la morale, se dégage des liens de la rétribution et elle se présente sous un nouvel aspect : l'union avec le divin, celui que nous traiterons dans notre dernier chapitre.
La comparaison des enseignements proposés par les différentes religions sur la séparation des hommes après la mort selon le principe de la rétribution, peut se faire de deux manières. On peut rechercher comment la religion a lentement spiritualisé la doctrine de la rétribution en la dégageant de Ses formes grossières primitives. D'autre part, on peut faire porter la comparaison sur les divers degrés de moralité qui déterminent la séparation de destinée pour les hommes après leur mort dans les diverses religions ou aux différentes étapes d'une même religion. Cette seconde méthode est beaucoup plus instructive, car elle nous amène à reconnaître l'idéal moral des différentes religions. Elle nous permet de constater jusqu'à quel degré les éléments rituels, sacerdotaux et magiques ont été subordonnés aux éléments moraux et remplacés par eux. Une telle comparaison exigerait à elle seule une étude beaucoup plus vaste que ce travail ne le comporte. Elle ne rentre pas dans notre tâche. Il nous faut seulement relever ce que nous avons déjà entrevu en parlant de la preuve moralede l'immortalité chez Kanl:que l'idée de la rétribution elle-même met une limite au développement moral de la religion. Elle garde nécessairementjusqu'auboutuncachet d'extériorité. Son origine — historique, non métaphysique — est le règne du droit dans la société. Là se trouve sa force. L'arbitraire et la vengeance privée sont rejetés de l'autre vie, comme de celle-ci. La loi éternelle de Dieu est proclamée dans les demeures de la mort comme sur la terre. Mais là se trouve
aussi sa faiblesse. Les conditions exigées pour arriver à la félicité gardent toujours quelque chose de formel, de légal, quelque chose d'extérieur dans la sainteté, quelque chose de pharisien. Même lorsque la doctrine de la rétribution ultraterrestre s'affirme dans toute sa puissance, quand elle inspire le courage de braver la grandeur terrestre, quand elle fortifie et soutient ceux qui souffrent, les humbles et les patients, contre la dureté et l'arrogance des puissants du monde, comme dans les cercles religieux où a été cultivée la littérature apocalyptique, elle entraîne toujours une dévotion plus ou moins piéliste et formaliste, sans profondeur dans le jugement sur soimême. Et le monde auquel on renonce sur la terre est souvent transporté tout simplement sous une forme ou une autre, au ciel, par un désir qui, malgré toutes les formes extérieures de la piété, n'a pas été radicalement transformé.
Aussi longtemps que la notion de rétribution domine la religion, la piété peut encore s'exercer en vue du châtiment et de la récompense et non véritablement par amour pour Dieu. Eu s'épurant, celte notion finit par se dissoudre elle-même.
Des esprits intérieurs, raffinés, aux Indes, en Iran, en Chine, dans le christianisme, dans le judaïsme, dans l'islam, l'ont trouvée grossière et matérielle. La perspective du ciel et de l'enfer est, selon eux, bonne pour la masse, incapable de s'approprier une conception plus pure et qui a besoin d'être effrayée par les châtiments et attirée par les récompenses pour faire le bien. Mais les autres ont besoin de remplacer la croyance à la rétribution, par une doctrine plus intime : le lien mystique avec la divinité, comprise souvent d'une façon plus ou moins panthéiste, et l'état mystique où la vue se perd dans les profondeurs de l'Infini et le temps s'abîme dans l'éternité.
Jésus n'est pas de ceux-là. Il s'est continuellement servi, dans ses paraboles, de la représentation du châtiment et delà récompense dans l'avenir, habituellement dans le royaume messianique, mais aussi après la mort. Cette idée appartenait à sa langue, au monde des notions qu'il ne pouvait éviter et qui lui était nécessaire pour se faire entendre de ses compatriotes. Nulle part il n'a fait de réserve intérieure lorsqu'il se servait de telles expressions. C'était le patrimoine [qu'il avait
hérité de sa nation. Et il était trop absorbé par sa mission pour faire la critique interne de cette croyance. Mais dans les formes mêmes sous lesquelles il l'avait reçue, Jésus a dépassé cette conception par sa moralité et par sa conception de Dieu, je veux dire par le rapport nouveau et plus intime avec Dieu qu'il prêcha en opposition avec les Pharisiens.
1° Le sermon sur la montagne pénètre si profondément dans la moelle de l'âme que désormais la véritable piété ne consiste plus en une vertu consciente d'elle-même et attendant sa récompense, mais en un sentiment de contrition et d'humble confiance même chez les meilleurs, ceux qui dans la parabole sont placés au côté droit du juge, tout étonnés des vertus pour lesquelles il les loue et les récompense; en humilité, de cette humilité qui, selon la belle parole de Johann Arndt, « peut voir tout, sauf elle-même ». 2° La grâce débordante défie tout mérite et tout calcul. « Vois-tu de mauvais œil que je sois bon? » {Matth. 20, 45).
Quand la religion a appris à l'homme à comprendre tout l'être comme une unité, comme un univers se rapportant à Dieu, gouverné par des lois éternelles et immuables \ l'homme est sauvé du caprice insensé el cruel qui auparavant dirigeait le monde des hommes. Mais cette unité ordonnée elle-même, comprise comme une causalité mécanique sans limite, devient à son tour une prison du fond de laquelle l'âme soupire après Dieu pour sa délivrance. Ce n'est pas la rétribution qu'elle réclame, le monde en est plein et en déborde même. Au contraire, elle demande d'être sauvée de l'impitoyable loi de la rétribution. Comment ne pas succomber au désespoir auquel le spectacle de la nature et du cours du monde, et la conscience de ses propres fautes l'amènent inévitablement? Gautama Bouddha répond : Que ton esprit abandonne tout effort et toute aspiration pour trouver le repos dans la grande indifférence. Jésus répond : Vois, au dessus de la causalité, un Dieu qui ne iient pas dans ses mains les tables de la loi, mais qui porte dans son cœur le sens le plus profond de l'être : l'amour qui rachète et qui donne la vie; en montrant ce
i.Jérémie, 31, 36; 33, 25.
Dieu, il l'imite lui-même jusqu'à la croix. Son essence s'exprime ainsi : Mon père, le père de Jésus-Christ. Le juge divin a-t-il alors disparu ? La rigueur du jugement moral et la gravité de la piété sont-elles amoindries? C'est le contraire. « Si quelqu'un discute de l'autorité, celle d'un juge n'est rien comparée à celle d'un père... Personne sur la terre n'a de pouvoir plus absolu qu'un père, personne n'est plus indépendant qu'un père dans son gouvernement. La qualité de père donnée à Dieu ne s'oppose pas à sa toute-puissance (et à sa grandeur comme juge), mais véritablement en réhabilite et en régénère ridée, lui donnant une portée plus large et un caractère plus tendre 4 . »