DEPUIS L'ANTIÛLIITÉ JUSQU'A NOS JOURS
Elut des sciences clans l'antiquité grecque et romaine. — La physiologie et l'anatoniie avant Galion. — Influence de cet anatomiste. — La science au moyen âge. — ■ Culture des sciences chez les Arabes. — Ve'sale et les physiologistes de la Renaissance. — Harvey, Haller et les i)hysiologistes modernes. — Secours fournis par les sciences expérimentales à la physiologie. — Lifluence de la physiologie sur les progrès de la médecine. — Application des connaissances scientifiques à l'étude do la marche exacte des maladies et de l'action réelle des remèdes. — Résultats produits par les applications d'un petit nombre de principes scientifiques. — Indestructibilité des forces et de la matière. — Conclusion.
Pour bien apprécier les progrès d'une science, il est nécessaire de jeter les yeux en arrière et de comparer ce qu'elle était autrefois à ce qu'elle est aujourd'hui. Ce n'est qu'en étudiant les difficultés contre lesquelles le génie de l'homme s'est heurté pendant des siècles , qu'on peut comprendre la marche habituelle de l'esprit humain et saisir le principe des méthodes qui conduisent aux grandes découvertes.
A une époque que la géologie moderne fait remonter à des milliers de siècles, les êtres qui furent nos aïeux apparurent pour là première fois à la surface du globe. Loin de ressembler à ces poé-
tiques images que nous tracent les fictions antiques, les premiers hommes furent d'ignorants sauvages, ne connaissant d'autre loi que la force, et disposés a toujours attribuer à des divinités méchantes, les phénomènes qu'ils ne pouvaient comprendre. Réfugiés au fond des bois, une caverne disputée aux hôtes des forêts leur servait de demeure ; quelques fragments de silex grossièrement taillés, dont on retrouve aujourd'hui les débris, constituaient leurs armes.
Sous l'influence de ses besoins croissants, l'homme se perfectionna et l'industrie naquit; les arts la suivirent, les sciences vinrent ensuite.
Bornées pendant une longue série de siècles à de vaines hypothèses sur la nature des choses, les sciences ne furent d'abord que d'inutiles spéculations étrangères à la connaissance réelle des lois de l'univers.
Longtemps il en fut ainsi, et à l'époque la plus florissante de l'antiquité grecque et romaine, à cet âge oii l'homme, maître du monde, pouvait croire que jamais une civilisation supérieure n'effacerait la sienne, les sciences expérimentales n'étaient pas nées. Considérée comme indigne d'un esprit instruit, l'expérimentation faisait place aux hypothèses des philosophes, et jamais les plus illustres penseurs d'Athènes et de Rome ne soupçonnèrent que les applications de quelques expériences pourraient transformer complètement les conditions d'existence de la masse des hommes.
Personne ne songeait à rechercher les causes réelles des phénomènes de la nature , et , comme aux premiers âges de l'humanité , il semblait plus simple aux philosophes de tout expliquer par l'influence mystérieuse de volontés supérieures : Jupiter lançait la foudre, Cérès faisait mûrir les moissons, aux sources de chaque fleuve vivait une naïade. L'antiquité remplissait la nature de ses dieux.
Et cette tendance de l'esprit humain à vouloir tout rapporter à des causes mystérieuses est si naturelle, que sur bien des points elle subsiste encore. A Phœbus conduisant le soleil, le savant moderne a substitué l'attraction, guidant un globe de feu soumis à d'invariables lois. Il a ravi la foudre à Jupiter et chassé Neptune
de son humide empire ; mais pour tous les phénomènes qu'il ne comprend pas, bien souvent encore il les explique par ces puissances mystérieuses : la nature, le hasard, dont cependant il ne sait rien.
Les savants de l'antiquité ne possédèrent que des notions peu étendues sur l'anatomie des animaux en général et en particulier sur celle de l'homme. Hippocrate ne connut guère que l'ostéologie et le siège des principaux viscères. Quant à la physiologie, elle était tout à fait dans l'enfance ; les fonctions des nerfs et des vaisseaux étaient complètement méconnues.
Aristote eut cependant des connaissances plus précises que celles de ses prédécesseurs; il disséqua beaucoup d'animaux et fit même des expériences de physiologie.
300 ans avant Jésus-Christ, le Musée d'Alexandrie, fondé par les Ptolémées, possédait des collections d'os et de squelettes humains, et l'anatomie y était enseignée. Des savants de cette école il ne nous reste guère que les noms des médecins Erasistrate et Hérophile, qui firent des recherches remarquables sur le système nerveux. Ce dernier découvrit une partie du cerveau, a laquelle il a laissé son nom.
Il faut arriver à Galien pour voir l'anatomie et la physiologie commencer h devenir des sciences réelles. Galien naquit dans l'Asie- Mineure 130 ans après Jésus-Christ. Aussi physiologiste qu'anatomiste , il réalisa à lui seul plus de découvertes que tous ses prédécesseurs. S'il disséqua des cadavres humains, il dut en disséquer fort peu, mais il étudia des animaux voisins de l'homme et composa un traité d'anatomie De usu partium, qui , pendant plus de mille ans, resta sans rival.
Lorsque l'Empire romain croula sous les coups répétés des Barbares, une nuit épaisse envahit l'Europe. Les nouveaux peuples établis sur les ruines de ce vaste Empire mirent dix siècles à se créer une civilisation et une langue nou^'elles, avec les débris de la langue et de la civilisation détruites. Pendant ces dix siècles, l'ignorance la plus profonde régna en maître.
Repoussées par la religion nouvelle comme inutiles ou dangereuses , considérées comme un objet de luxe par les philosophes , les sciences ne trouvèrent, en ces âges barbares, que de bien rares adeptes.
Sous prétexte de détruire l'idolâtrie, l'empereur Justinien proscrivait les savants et fermait les écoles. Saint Grégoire regardait les études profanes comme contraires à la religion, et lorsqu'à l'âge de quarante ans Charlemagne voulut apprendre à lire , il eut peine à trouver un précepteur.
Le moyen âge vécut sur l'autorité des noms : Aristote pour les sciences physiques et naturelles, Hippocrate pour la médecine, Galien pour l'auatomie.
Le respect des noms et de l'autorité, le dédain de l'expérience suffisent à caractériser cette sombre époque. L'autorité des noms faisait loi absolue, et nui n'aurait osé contredire les assertions d'un maître. Dans les écoles de médecine on se bornait à répéter et à commenter Galien, et si quelques rares professeurs, après avoir eu par hasard l'occasion de disséquer un cadavre humain, reconnaissaient que Galien s'était trompé sur quelque point, ou ils se tai- .saient, ou, s'ils osaient parler, plutôt que d'accuser le maître d'erreur, ils assuraient que les organes de l'homme ont dû se modifier depuis l'époque à laquelle écrivait le célèbre anatomiste. Enseignées de cette sorte, l'anatomie et la physiologie firent bien peu de progrès pendant mille ans.
Durant les dix siècles d'ignorance que l'Europe traversa avant d'arriver à l'époque qu'on a nommée la Renaissance^ le flambeau des sciences n'était pas éteint partout. En Orient il brillait d'un vif éclat. Une civilisation nouvelle, créée par les Arabes, étendait au loin son empire. Partout où les disciples du Coran plantaient leur bannière, en Perse, en Syrie, en Arabie, en Espagne, à une époque où les rois de France ne savaient pas lire, les Universités de Bagdad, Séville, Tolède, Grenade et Cordoue attiraient des milliers d'étudiants de tous les points de l'univers. Dans tous les lieux où passaient les Arabes, ils recueillaient les monuments des sciences et des arts. ^Malheureusement les guerres intestines, les croisades et
enfin la conquête de l'Espagne par Ferdinand ruinèrent cette civilisation brillante, à laquelle peu d'historiens ont su rendre justice. Les Arabes ne furent pas de simples compilateurs, comme on l'a souvent répété : ils furent une nation éclairée bien supérieure aux autres nations contemporaines, et aucun peuple ne produisit plus de travaux dans un espace de temps si court.
Ce n'est qu'au quinzième siècle que les ténèbres du moyen âge commencent h se dissiper. Gutenberg découvre l'imprimerie, Christophe Colomb révèle un nouveau monde, Luther émancipe la pensée religieuse, et devant les découvertes scientifiques se multipliant chaque jour, l'autorité du nom, des doctrines et des croyances commence à disparaître.
L'astronomie montre que, loin d'être le centre de l'univers, la terre n'est qu'un nuperceptible atome perdu dans des myriades de mondes qui lui sont supérieurs en étendue. La géologie enseigne que notre globe est le résultat d'innombrables transformations opérées pendant des milliers de siècles ; l'étude des débris cachés dans son sein prouve que ses habitants ne sont arrivés que par des perfectionnements successifs aux formes actuelles, et la physiologie fait connaître quelques-unes des lois auxquelles sont soumis le développement et les fonctions des êtres.
Ce fut un jeune homme de vingt-huit ans, André Vésale, qui, au milieu du seizième siècle, secoua le joug des traditions anatomiques et fit entrer cette science dans une voie nouvelle. 11 osa, le premier, écrire que Galien avait commis en anatomie de nombreuses erreurs, que l'illustre médecin n'avait jamais disséqué de cadavres humains, et, le scalpel h. la main, il composa un livre De corporis humani fabrica, qui est un admirable chef-d'œuvre. Vésale peut être considéré comme le fondateur de l'anatomie et de la physiologie modernes. Plusieurs de ses contemporains, Eustache, Faliope etc., furent d'illustres anatomistes.
Au commencement du dix-septième siècle, le médecin anglais Harvey découvrit la circulation du sang et fit faire ainsi un pas immense à la physiologie.
En 1760, Haller, tout à la fois savant et poêle, réunit les maté-
riaux épars de la physiologie et écrivit un traité complet sur cette science. Ses successeurs, Blumenbach, Treviranus, Bichat, Magendie, Burdach, Tiedemann, Mûller, Carus, Bisclioff, Purkinje, Valentin etc., font partie de l'époque contemporaine.
Notre intention étant de tracer dans cet ouvrage l'histoire des principales découvertes physiologiques, nous n'avons pas à nous en occuper ici. Nous croyons néanmoins utile d'indiquer en quelques lignes l'influence exercée par les découvertes des sciences sur les progrès de la physiologie et la marche imprimée par la physiologie elle-même à la médecine. Toutes les sciences se tiennent en réalité, et les progrès des unes sont intimement liés aux progrès des autres.
Avant les progrès de la chimie, l'explication des phénomènes de la digestion et de la respiration était impossible. On n'aurait pu comprendre le mécanisme de la vue et de l'audition sans une étude approfondie de l'acoustique et de l'optique. La mécanique nous a révélé les lois de la circulation et de la locomotion, et sans la découverte du microscope, la structure intime de nos tissus serait encore profondément inconnue.
Appuyée sur les découvertes des autres sciences , la physiologie progresse rapidement et ouvre à l'homme des horizons toujours nouveaux. Les instruments perfectionnés de la physique donnent aux recherches expérimentales la plus admirable précision. L'ophthalmoscope permet à l'observateur d'examiner ce qui se passe dans les parties de l'œil les plus cachées. Le cardiographe se charge d'écrire lui-môme les plus secrets mouvements du cœur. Le sphygmographe trace les battements des artères, et l'influence de la plus légère impression morale sur la circulation, il la traduit. Le pho- ; nautographe répète en langage écrit les délicates variations de la voix humaine , et au moyen d'appareils fort simples on arrive à déterminer la vitesse de la volonté et de la sensation à travers les nerfs, vitesse qui ne dépasse pas 30 mètres par seconde, c'est-àdire celle d'une locomotive. Mesurer au compas un phénomène
aussi immatériel en apparence que la volonté et les sensations , quel bouleversement de toutes les vieilles idées métaphysiques !
La physiologie n'admet plus comme vrai que ce qui peut être rigoureusement démontré. Dédaignant les théories et les hypothèses, elle ne reconnaît que l'expérience et l'observation pour maîtres. Grâce à son concours, la médecine, qui fut pendant lon^-temps la plus incertaine des sciences, celle qui possédait le moins de faits dont on connût la loi, s'appuie maintenant sur des données de plus en plus précises.
L'étude approfondie de la physiologie a rendu intelligibles le mécanisme et la cause de phénomènes morbides complètement obscurs autrefois. On comprend pourquoi un organe ne fonctionne plus quand on connaît bien les conditions de son fonctionnement , de même que l'intelligence parfaite des diverses parties d'une machine fait immédiatement découvrir les causes de son dérangement.
N'eût-elle fait qu'emprunter à la physiologie ses méthodes d'investigation rigoureuses , la médecine lui devrait encore beaucoup. C'est en partie à son influence qu'est dû l'abandon de ces associations barbares de médicaments hétérogènes qui constituaient autrefois les principales ressources de l'art de guérir et faisaient écrire, il y a quelques années, h un illustre praticien : «La thérapeutique « classique n'est qu'un ramassis de ce que les théories de tous les «temps ont produit de plus absurde et de plus contradictoire. »
Comment se rendre compte, en efl^et, de l'action d'un mélange de substances diff'érentes lorsqu'il est si difficile de connaître complètement les propriétés d'une seule , et quand nous voyons des médicaments, tels que l'opium, simples en apparence, composés en réalité de substances ayant des propriétés absolument contraires l
Sur tous les- points, nombreux encore, où la physiologie n'est pas assez avancée pour servir de base à la médecine, cet art n'a que la routine la plus aveugle pour guide. «La médecine expéri- « mentale que je veux vous enseigner, disait récemment notre «illustre physiologiste Claude Bernard à ses auditeurs du Collège «de France, n'est pas encore dèfmitivement constituée, mais on «la pressent et on la voit poindre à l'horizon scientifique. Aujour-
(ccrhiii, après 23 siècles de pratique et d'enseignement, la science ((médicale en est à se demander si réellement elle existe^. >»
Dès le commencement de ce siècle, le physiologiste dont le nom a jeté à cette époque le plus vif éclat, l'illustre Bichat, proclamait l'incertitude des bases sur lesquelles repose la médecine, dont il disait : « Incohérent assemblage d'idées incohérentes , elle «est peut-être de toutes les sciences physiologiques celle où se «peignent le mieux les travers de l'esprit humain. Que dis-je? «Ce n'est point une science pour un esprit méthodique, c'est un «ensemble d'idées inexactes, d'observations aussi bizarrement ((Conçues que fastidieusement assemblées **. »
Depuis l'époque où écrivait Bichat, les progrès de la physiologie ont été tels que la tradition médicale battue en brèche de toutes parts ne compte même plus pour défenseurs les savants dont la mission semblerait être de la conserver.
(1 La foi dans le corps des doctrines est ébranlée, écrivait récem- «ment un érudit professeur de la Faculté de Paris, M. le docteur ((Lorain; ce que l'on sait positivement paraît peu de chose auprès « de ce que l'on avoue ignorer. Le passé n'est plus défendu ni ((défendable, l'art médical est ébranlé, soulevé par la science qui «pointe. Jamais les dogmes n'ont été si peu, si mal soutenus; le « doute rend la défense faible et la foi rend l'attaque violente et « incessante. Quiconque croit dans la médecine scientifique déserte « la tradition classique et cherche par des moyens nouveaux et ap- (( propriés à faire une nouvelle médecine, qui ne soit plus un art (( conjectural ***. »
Que faire, en effet, contre les maladies quand la physiologie ne vient pas nous éclairer sur leur mécanisme et leurs causes? Combattre des symptômes pour satisfaire la légitime impatience du malade? Mais qui ne sent que c'est là une thérapeutique aussi grossière que celle qui se bornerait à calmer la douleur produite par la présence d'un corps étranger dans un membre sans cher-
'^ Claude Bernard, La médecine d' ohservation et la médecine expérimentale. Bévue des cours, année 1869, p. 99 et 101.
** Cite par Gubler: Le passé et V avenir de la thérajjeutique, p. 291.
**■* Lorain, La médecine scientifique. Leçons faites à l'iiôpital Sa[i]it- Antoine et reproduites dans la Revue des cours, avril 1870, p. 182.
M4.KCHE ET PROGRES DE LA PITYSIOLOGTi:.
cher à extraire ce corps? Si, au moins^ en calmant la souffrance, on était certain d'être utile au malade , mais bien souvent il n'en est rien. La saignée soulage les individus atteints de pneumonie, mais elle augmente considérablement leurs chances de mort. Aussi voyons-nous les pathologistes les plus instruits reconnaître que dans un grand nombre de maladies l'abstention est moins dangereuse* qu'une thérapeutique où tout est obscurité et incertitude.
Le praticien comprend l'utilité de la méthode, et apprend à ne plus considérer comme des lois de chimériques hypothèses, quand il voit combien les progrès de la physiologie ont bouleversé en quelques années ses plus solides croyances. Il y a peu de temps encore, lorsqu'on voulait prouver l'utilité de l'intervention médicale, on citait volontiers la saignée dans la pneumonie, moyen héroïque sans doute , puisque en y ayant recours on ne perdait que 27 malades sur 100. Mais un jour quelques médecins physiologistes se demandèrent si affaiblir le malade est un moyen bien efficace de le guérir ; ils essayèrent de laisser simplement agir la nature, et la mortalité descendit à 7 p. 100 ; d'autres, plus physiologistes encore, comprirent que pour permettre au malade de résister à la maladie, il faut soutenir ses forces : ils administrèrent des toniques, l'alcool notamment, et la mortalité se réduisit à 3 p. 100**.
De même, hélas! dans un grand nombre de maladies, de même dans le traitement de la fièvre typhoïde par les innombrables médicaments préconisés contre elle , de même aussi des affections du cœur notamment, si uniformément traitées il y a quelques années, alors qu'elles réclament les traitements les plus opposés suivant
* « On doit se rappeler, e'crit Niemeycr à propos de la pneumonie, qu'abandonne'e « h, elle-même cette affection se termine presque toujours par la gue'rison si les indi- <'vidus atteints sont robustes et si la maladie n'est pas trop intense par elle-même. "H n'y a pas très-longtemps* que l'on connaît ce fait, et c'est h. la méthode expec- " tante de Vienne que nous devons ce pre'cepte essentiel, que la pneumonie exige «par elle-même tout aussi peu une intervention active que l'e'rysipèle, la variole, la «rougeole et autres maladies à marche constante quand elles frappent des individus « sains auparavant, et suivent leur cours sans complication et avec une intensité mo- «de're'c. Bien plus, il est de'montré qu'une intervention violente exerce une influence « de'favorable sur la marche de la maladie» {Pathologie interne, 7e édit., t. I, p. 222).
**Ces chiffres sont le résumé d'un grand nombre d'observations. On en trouvera le de'tail dans les Leçons de clinique médicale de Jaccoud.
les cas, ainsi que l'a prouvé une étude approfondie des fonctions de cet organe. De même encore dans le traitement classique de la péritonite : « Tel fut le remède , dit au sujet de cette affection le (( professeur Niemeyer, tel fut le remède , les patients mouraient et <i personne n'est venu demander s'il y avait des guérisons. Si l'on « fait l'autopsie d'individus morts d'une péritonite traitée suivant la «routine, on trouve ordinairement le cœur et les vaisseaux telle- « ment exsangus, que l'on est tenté de mettre la mort bien plus sur « le compte du traitement que sur celui de la maladie elle-même.* » Que de malades , victimes de ces médications prétendues héroïques auxquelles on n'ose pas toucher encore faute de savoir par quoi les remplacer!
Mais, ainsi que nous l'avons dit, les progrès de la physiologie font entrer la médecine dans une voie nouvelle ; grâce aux secours fournis par les sciences expérimentales , les phénomènes morbides et l'action des médicaments sont enregistrés avec la plus rigoureuse exactitude et la physiologie apprend à les interpréter.
Expliquer les phénomènes des maladies et l'action des remèdes, en prenant toujours la physiologie pour guide, tel sera le but que nous poursuivrons dans les diverses parties de cet ouvrage consacrées aux applications médicales. Nous aurons surtout en vue la recherche des causes. Leur connaissance donne, en effet, les moyens non-seulement de traiter souvent les maladies avec succès, mais encore de s'en préserver.
Sans doute, même avec le concours de la physiologie, la thérapeutique est un art bien incertain encore. IMais ce n'est que d'hier que la médecine emprunte aux sciences positives leurs moyens d'investigation. Le médecin ne se contente plus des vagues indications fournies par l'examen du pouls dans les maladies; il enregistre le mouvement des artères au moyen d'appareils spéciaux, étudie la température exacte du corps avec le thermomètre, analyse les modifications de composition qu'éprouvent les sécrétions, recherche, par la percussion et l'auscultation, ce qui se passe dans les profondeurs de l'organisme et arrive souvent ainsi à déterminer avec une entière exactitude la nature et le siège des maladies. Il ne se con-
* Niemeyer, loc, cit., t. I, p. 755.
tente plus de savoir, comme autrefois, que l'oreille, l'œil, le poumon, le cœur sont malades; il faut qu'il sache quelles parties de ces organes sont atteintes , et quand , à l'aide de ces méthodes rigoureuses d'investigation, il veut étudier l'action des médicaments et la marche des maladies , il peut le faire souvent avec autant de précision que le physicien analysant , au moyen d'appareils mécaniques, la marche d'un phénomène. A l'époque où l'on ne possédait qu'une connaissance imparfaite des fonctions des organes et où les procédés de diagnostic empruntés aux sciences exactes n'existaient pas, l'art de guérir ne pouvait que rester dans l'enfance.
Nous avons répété plusieurs fois dans ce qui précède que l'expérience et l'observation doivent seules guider le physiologiste. En faut-il conclure que la science n'est qu'un amas de faits groupés au hasard? Nullement. Les faits sont simplement les matériaux avec lesquels l'architecte édifie un monument. Ils mènent à la connaissance de ces lois générales qui transforment les sciences et conduisent elles-mêmes aux plus brillants résultats. Il suffit de jeter les yeux sur l'histoire des découvertes scientifiques depuis un siècle pour en trouver de nombreuses preuves. Le principe de l'indestructibilité de la matière, par exemple, a renouvelé la chimie; celui de l'indestructibilité des forces a changé la face de la physique et transforme actuellement celle de la physiologie. Les forces sont, comme la matière, indestructibles ; elles se transforment, mais ne sauraient périr. Brûlez un fragment de papier, puis recueillez les gaz qui se dégagent, les cendres qui restent comme résidu, et vous retrouverez exactement le poids du papier. La matière est absolument indestructible, et tous les agents dont l'homme dispose ne peuvent que la transformer sans en altérer l'essence. Ce sont les mêmes éléments qui ont formé les habitants du globe depuis leur origine; ils roulent dans l'espace en se transformant sans cesse, indestructibles sous leur périssable forme.
Il en est dé même des forces : lumière, chaleur, mouvement, électricité etc. Elles changent continuellement de nature sans jamais rien perdre de leur énergie.
Laissez tomber d'une certaine hauteur un corps pesant ^ une balle de plomb par exemple. En touchant le sol, ce corps perd le mouvement dont il était animé, mais il s'échauffe aussitôt. Le mouvement perdu en apparence s'est, en réalité, transformé en chaleur. On pourrait raême, en recueillant cette chaleur, s'en servir pour ramener le corps à une hauteur précisément égale à celle d'où il est tombé. La quantité de chaleur produite par le choc est donc exactement équivalente à la quantité du mouvement perdu. Si la terre s'arrêtait dans sa course, la chaleur engendrée par cet arrêt de mouvement serait suffisante pour la réduire en vapeur. Rien ne meurt dans la nature. Indestructibles comme la matière, les forces sont éternelles.
Sans doute , on n'arrive k la découverte de ces lois générales dont toutes les sciences découlent, que par l'observation des faits; mais, pour en faire jaillir la lumière, il faut savoir les interpréter. Le simple observateur ne voit rien au delà des faits, et le lien qui les rattache entre eux lui échappe ; l'observateur philosophe recherche les lois générales dont les faits sont esclaves.
L'homme qui vit pour la première fois le soulèvement du couvercle d'une marmite remplie d'eau bouillante ne soupçonnait pas que l'étude approfondie de ce phénomène conduirait à l'invention de la machine à vapeur. L'observateur auquel le hasard révéla qu'un morceau d'ambre frotté attire les corps légers , ne pensait guère qu'il tenait entre ses mains cette puissance merveilleuse qui sous le nom d'électricité, devait un jour transmettre la pensée d'un, monde à l'autre, avec la vitesse de la lumière.
Des milliers d'hommes avaient regardé, dans les églises, les lentes oscillations des lampes suspendues, et cette observation ne leur avait rien appris; vint un penseur, et de ce phénomène sans importance pour le vulgaire, il sut tirer une des plus admirables découvertes de la physique moderne, celle sur laquelle repose l'art de mesurer le temps, montrant ainsi toute la distance qui sépare l'observateur qui ne sait voir que les faits, du philosophe qui découvre la loi qui les régit.