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REPOS DES ÉLÉMENTS NERVEUX— LE SOMMEIL

Nécessité du sommeil. Théorie des rêves. C'est une loi essentielle à l;i(juelle aucun organe vivant ne saurait se soustraire, quo toute pci'iude d'activité doit être suivie d'une période de repos pendant laquelle l'organe fatigué peut réparer ses forces. Quand ce repos envahit les organes placés sous l'empire de la volonté, il prend le nom de sommeil.

Lorsque la nécessite du repos arrive, elle se manifeste par cette sensation particulière à laquelle on a donné le nom de besoin de sommeil *; les sens commencent à se fermer aux excitations extérieures et les impressions nouvelles n'arrivent que confusément au cerveau. Cependant ils peuvent continuer à être impressionnés quelque temps, ainsi que cela arrive par exeniple au lecteur qui, luttant contre l'assoupissement qui le gagne, voit encore sans les comprendre les mots du livre qu'il tient à la main.

Sauf dans les cas de grande fatigue, toutes les cellules cérébrales n'ayant pas été également excitées pendant l'état de veille, n'ont pas un besoin de repos égal. Aussi ne s'endorment-elles pas toutes en môme temps; et c'est à l'activité persistante d'un grand nombre d'entre elles que sont dues ces hallucinations nocturnes, nommées les rêves, images fantastiques constituées par des associations d'idées que nous prenons pour des réalités parce que nous ne possédons pas comme dans la veille de moyens de contrôler leur existence.

Généralement nos rêves roulent sur des sujets qui nous ont

* Le sommeil est un de nos plus énergiques besoins, et il n'est guère de plus cruel supplice que sa privation. Shakespeare l'avait bien compris quand, aigres le meurtre du roi Duncan par Macbeth, il fait entendre h l'oreille du meurtrier une voi.x qui lui crie: « Tu ne dormiras plus Macbeth, tu as tué le sommeil, l'innocent sommeil qui, « de l'écheveau emmêlé de nos maux, fait une pelotte de soie unie, le sommeil, douce « mort de la vie de chaque jour, le bain après le dur travail, le baume des âmes « blessées, le second service à la table de la grande nature, le mets le plus nourris- « sant dans le repas de la vie. — Macbeth, plus de sommeil! Macbeth no dormira « plus. »

préoccupés. Les cellules cérébrales correspondantes vivement excitées ne rentrent pas immédiatement dans leur état de repos, et leur fonctionnement automatique a souvent pour résultat des opérations intellectuelles très-raisonnées, comme nous l'avons vu précédemment.

Longtemps, dans le langage des physiologistes de même que dans celui des poètes, le sommeil fut considéré comme l'image de la mort; mais celte comparaison n'a rien d'exact, car, à l'exception des fonctions intellectuelles, les autres fonctions s'accomplissent régulièrement pendant le sommeil. Ce n'est pas à un cadavre , mais bien à un homme en proie aux hallucinations que peut être comparé le dormeur : pas plus que l'aliéné, il ne sait distinguer ses hallucinations de la réalité.

Au point de vue intellectuelle sommeil ne diffère, suivant nous, de la veille que parce que dans le premier de ces états les sens étant endormis, les idées qui se présentent à l'esprit sont prises pour des réalités, alors que dans l'état de veille leur comparaison avec des sensations vraies rend cette confusion impossible. Si, dans l'état de veille, nous songeons à une bataille, les objets qui nous entourent nous prouvent que nous n'assistons pas à cette bataille; si, au contraire, c'est pendant le sommeil que l'idée d'un combat se présente à notre esprit, nous croyons y assister, et comme l'attention n'est distraite par aucune perception nouvelle, les images auxquelles nous pensons alors paraissent souvent aussi vraies que la réalité même.

Telle est la théorie qui nous semble expliquer le plus naturellement les rêves. Quant à l'enchaînement si bizarre des images qui les constituent, il ne diffère guère pendant le sommeil de ce qu'il est pendant la veille. Si je lis l'histoire du siècle de Louis XIV et que l'association des idées me fasse successivement penser à Versailles, à Voltaire, au masque de fer, au forgeron qui a fabriqué ce masque, à des masques de carnaval, je trouverai cet enchaînement très-naturel, parce que cette succession d'idées s'explique très-bien et que je ne prendrai nullement les images évoquées dans mon cerveau pour des réalités. Mais si les mêmes idées se présentent à moi en rêve, le caractère de réalité qu'elles revêlent et dont

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j'ai plus haut expliqué la causo me fait a|)j)araîlre successivument Louis XIV, Versailles, A'oltaire, un r()ri,'ei'on, des masques de carnaval, etc., c'est-à-dire une série de situations étran.^es qui n'ont cependant d'absurde (pie leur apparence.

Les idées rpii suri^issent dans nos rêves ont souvent pour origine une excitation transmise par les sens incomplètement assoupis. Étant endormi dans un fauteuil, Maury faisait provoquer en lui des sensations dont il n'était pas {jrévenu et qui déterminaient chacune un rêve particulier. On lui chatouille les lèvres et le nez avec une plume, et il rêve qu'on lui met sur la figure un masque de poix qu'on lui arrache ensuite avec la peau. On fait vibrer à ses oreilles une pincetlc et des ciseaux, et il entend des cloches et se croit ainsi aux journées de juin dS. On lui fait respirer de l'eau de Cologne, il se croit au bain dans la boutique d'un parfumeur. On lui fait sentir une allumette qui brûle, il se croit en mer et se figure que la Sainte-Barbe saute. On lui pince la nuque, il rêve qu'on lui pose un vésicatoire, ce qui lui rappelle le souvenir d'un médecin. On lui approche de la figure un fer chaud, il rêve des anciens brigands chauffeurs. On lui fait passer ensuite plusieurs fois devant les yeux une lumière entourée d'un papier rouge, il rêve d'orage, d'éclairs et d'une tempête qu'il avait autrefois éprouvée.

Pendant les rêves le temps, qui n'a du reste à l'égard de nos sens qu'une valeur purement relative, n'existe pas. Des rêves qui semblent avoir duré des années se passent souvent en quelques secondes. Maury raconte que, lisant un livre à haute voix, il lui arrivait, vaincu par le sommeil, de fermer un instant les yeux entre les alinéas, et pendant cet intervalle de temps si court que personne ne s'apercevait qu'il interrompait sa lecture, il lui arrivait de faire des rêves très-compliqués. Étant une fois couché, il rêva qu'étant sous la Terreur, il comparaissait devant le tribunal révolutionnaire, était successivement interrogé, défendu, condamné, mené sur la place publique en charrette, lié sur la planchette de la guillotine, puis exécuté. Réveillé en sursaut par cette dernière sensation, il vit qu'elle avait pour origine la chute sur son cou de la flèche du lit qui s'était détachée à l'instant, ainsi que le lui attesta une personne présente ; ce choc d'un moment avait été le point de dé-

part d'un rêve en apparence fort long, bien que sa durée réelle n'eût pas dépassé une fraction de seconde. *

De même que toutes les parties du cerveau ne s'endorment pas simultanément, de même aussi elles ne s'éveillent pas en même temps. Quand les organes sont suffisamment reposés, l'esprit commence à percevoir vaguement des sensations et reste encore quelque temps dans cet état de demi-sommeil qui précède, comme on sait, le réveil.

Pendant le sommeil un grand nombre d'actes, comme la circulation, la respiration etc., nécessaires à l'entretien de l'individu, continuent à s'accomplir régulièrement, mais il n'en faudrait pas conclure que les organes sous la dépendance desquels sont placées ces fonctions n'ont pas besoin de repos. Leur activité est, au contraire, telle que leur besoin de repos est incessant. Ce repos, ils le prennent chaque fois qu'ils ont fonctionné; après un battement, le cœur s'arrête un instant ; après chaque mouvement respiratoire, les organes de la respiration cessent également d'agir pendant un moment.

Les animaux inspirent, comme on le sait, pendant le sommeil une quantité d'oxygène supérieure à celle qu'ils expirent alors sous forme d'acide carbonique. D'après le docteur Sommer, cet excès d'oxygène emmagasiné pendant le sommeil par les globules sanguins serait restitué pendant le jour à mesure du besoin des organes; dès que la provision d'oxygène diminuerait, le besoin de sommeil se manifesterait.

Somnambulisme et Hypnotisme. Le somnambulisme est une des formes du sommeil, mais il diffère du sommeil ordinaire en ce que certains sens, au lieu d'être endormis, acquièrent au contraire une sensibilité extrême. C'est ce qui permet aux somnambules de marcher sans danger sur un toit glissant, de lire facilement dans l'obscurité etc.

Cette surexcitation des sens ne porte du reste que sur les objets se rapportant à l'ordre d'idées dont s'occupe le somnambule; sa vue, son toucher etc. sont insensibles aux objets étrangers à sa

* Maury. Le sommeàl et les rêves, 2® édition.

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préoccupation. C'est un état presque analogue à celui de l'indivirlu qui, plonge clans une niéililalion prolonge, devient bientôt insensible à la plupart des excitations.

L'état liypnoti(pie. dont nous avons dejii patN' dans ce chapitre, est, connue le niai,'nétisnie dont il se rapproche beaucoup, un sommeil incomplet dans lequel l'attention étant détournée, l'individu hypnotisé prend pour des réalités les idées qui se présentent a lui, non pas spontanément ou sous l'influence des sens excités comme dans le sommeil ordinaire, mais, ainsi que nous l'avons déjà expliqué, qu'on lui suggère. Cette influence de la suggestion est souvent subie à l'état de veille sans aucune manœuvre préalable et est en réalité la cause de la plus grande partie de nos actions. «Que d'actes, dit IMaury, que d'idées dans la vie de tous les jours nous sont suggérés par autrui, et que nous prenons pour nôtres. Que de choses auxquelles une personne adroite nous fait penser en apparence spontanément. »

Nous subissons ainsi constamment l'action des influences extérieures, et de ces influences mêmes nous ne sommes que le reflet. Ces mille fibres qui l'enserrent, toutes ces forces qui le mènent, l'homme les ignore. « Illusion qui n'est pas seulement celle des nuits, mais encore celle de tous les jours. L'homme croit s'appartenir, et il ne marche qu'environné de forces et d'influences auxquelles il se conforme sans s'en apercevoir. Il se rappelle quand il croit imaginer; il se soumet quand il croit commander; il sent quand il croit penser. Tristes jouets du conflit des choses, nous sommes le produit complexe de l'infinie variété de ce qui nous entoure, et, tandis que nous réfléchissons notre propre [)ersonnalité sur nos jugements, nos jugements sont eux-mêmes, comme nos actions, le reflet du monde où nous vivons. »*

Je ne saurais mieux, je crois, terminer la partie de cet ouvrage qui traite des fonctions du système nerveux, qu'en empruntant à un philosophe que j'ai déjà plusieurs fois cité, Herbert Spencer, les lignes suivantes, qui me paraissent la conclusion naturelle de tout ce qui précède :

* Mauiy, loc. cit.

(( Probablement quelques-uns penseront qu'on a essayé ici de résoudre ces grandes questions qui ont embarrassé de tout temps la philosophie. Qu'ils ne cèdent point à cette erreur. Geuxl-à seuls qui ignorent le but et les limites de la science peuvent y tomber. Les généralisations précédentes s'appliquent, non à la genèse des choses en elles-mêmes, mais à leur genèse en tant qu'elles se manifestent à l'esprit humain. Après tout ce qui a été dit, le dernier mystère reste ce qu'il était. L'explication de ce qui est explicable n'éclaircit point l'impénétrabilité de ce qui se dérobe h nous. Avec quelque succès que nous puissions réduire l'équation à ses derniers termes, nous ne serons pas pour cela en état de déterminer Vinconnue; au contraire, il n'en devient que plus évident que cette inconnue ne pourra jamais être trouvée. »

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