FIN DES ÊTRES
Mort des divers éléments dont l'ensemble constitue les organes. Dans les divers éléments anatomiques qui constituent la trame de tous les organes, la mort est la cessation du double mouvement d'assimilation et de désassimilation dont ils sont habituellement le siège, cessation qui a pour résultat l'arrêt de leurs fonctions.
La mort semble pouvoir être simplement définie par la cessation de la vie. Mais qu'est-ce que la vie? A une telle question qui saurait répondre?
Aucun physiologiste ne considère aujourd'hui la vie comme un principe ayant une existence propre résidant en un point particulier du corps et susceptible d'être défmi en quelques mots.
« Le corps de l'animal est, en dernière analyse, dit Cl. Bernard, un échafaudage, un agrégat d'éléments histologiques, véritables organismes, individus protoplasmiques, minuscules, existant pour leur propre compte, ayant leur figure propre, leur évolution particulière, leurs propriétés spéciales, leur façon de vivre et de mourir. Ces êtres autonomes sont associés et harmonisés comme des milliers de rouages qui concourraient au fonctionnement d'un mécanisme plus complexe.
« Le résultat commun pour lequel sont associés et disciplinés tous ces éléments, l'harmonie qui résulte de leur copcert, est ce qu'on a appelé d'un mot la vie.
« Il est facile de voir, dès-lors, que la vie n'est pas un fait, c'est une idée, c'est un être de raison, un substantif sans substance. Dans cette république d'éléments anatomiques, qui n'est pas anarchique, oîi règne l'ordre, c'est l'ordre que nous appelons la vie.
«Scientifiquement, je le répète, la vie n'est pas un fait, ni un principe, ni une force. Le seul fait réel , c'est l'existence de propriétés élémentaires dans les éléments anatomiques, propriétés qui se superposent et s'arrangent. La vie n'est nulle part concentrée, elle est partout répandue, elle réside dans chaque élément organique. »*
Rren n'est plus faux en réalité que l'idée que l'on se fait habituellement de la mort. La vie ne quitte pas brusquement et définitivement le corps comme un oiseau qui fuirait sa cage sans retour. La série des éléments dont l'ensemble constitue l'organisme, bien que dépendant d'un tout, vivent et meurent séparément. La mort définitive n'arrive qu'après une suite de morts successives, consécutives habituellement à la mort d'un seul organe. L'expression
''' Médecine expérimentale {Bévue Scientifique, 1873).
rriiilrc le ilcniicr .saiipir, niiployce coiiiiik; synonyniii de cessation (le la vie, est loiil a l'ail iiiiproi)!'!', car la moi't com|)lèle ne coïncide |)res(iue jamais avec le moment oii le moribond ne respire plus. Et. comme le dit fort justement Bicliat, l'individu vil encore l»lusieurs jouis au dedans, tandis qu'il cesse tout à coup d'exister au dehors. Dans bien des cas, les ressources dont la thérapeutique (lisj)()se pounaienl, en stimulant les organes respiratoires après le dernier soupir, ramener la vie pour quelque lenjps *. L'individu qui vient de rendre le dernier soupir, c'est-à-dire qui ne respire plus, n'est nullement mort dans l'acception scientifique de ce mot. Les éléments de ses tissus vivent encore, mais il va bientôt mourir, parce que ses organes, l)ien (ju'aptes a vivre, sont privés, par l'arrêt de la respiration, du milieu nécessaire à leur fonctionnement.
C'est qu'en elfetles propriétés des divers éléments qui constituent les êtres vivants ne peuvent se manifester que lorsqu'ils sont [)lacés dans un milieu qui leur soit adapté. Quand on supprime ce milieu, les éléments cessent de fonctionner, mais ils restent aptes à vivre tant qu'ils n'ont pas subi d'altération incompatible avec leur existence.
Ouvrez les vaisseaux d'un animal et laissez-le perdre son sang : la vie, qui était entretenue par l'action de ce liquide sur les éléments, s'en va avec lui et bientôt a complètement disparu. L'animal ne vit plus, mais il reste apte à vivre. Il suffit, en effet, d'injecter dans ses vaisseaux du sang emprunté à un autre animal, pour voir, à chaque coup de piston, l'être mourant il y a un instant graduellement renaître.
Chez les animaux supérieurs, cette aptitude à vivre disparait très-rapidement après qu'on a privé les éléments du milieu dans
■■•■ En dehors de quelques essais faits par Eaj'er avec le marteau de Maj'or pour ranimer les agonisants, les seules recliei-chcs que je connaisse sur ce point sont consignées dans une note de Brown-Seqaart, publie'e en 1858 dans le Journal de j^hysiolo(/ie sous ce titre : Becherches sur la j^ossibilité de rapjyeler fem2)orairevient à la vie les individus mourant de maladies. Ce célèbre physiologiste faisait ses expériences sur des chiens qui allaient mourir de péritonite ou d'autres maladies. En injectant du sang dans les carotides, une dés jugulaires restant ouverte pour laisser le cœur droit se débarrasser de son trop plein, il réussissait à ranimer l'animal pour quelques heures.
lequel ils trouvaient les condilions de leur vitalité. Ce n'est qu'exceptionnellement, comme chez les animaux hibernants et dans de rares circonstances chez l'homme*, que les éléments qui ne fonctionnent pas gardent quelque temps leur aptitude à vivre. Chez les animaux inférieurs, il en est autrement. Les rotifères reviennent à la vie plusieurs années après avoir été desséchés. Il suffit de les imbiber avec une goutte d'eau, c'est-à-dire de rendre à leurs éléments le milieu nécessaire à leur fonctionnement, pour les voir renaître. Chez eux la vie persiste à l'état latent, comme elle persiste aussi dans ces graines retirées des tombeaux des rois d'Egypte et qui, après 5000 ans passés, conservent le pouvoir de germer encore quand on leur rend la chaleur et l'humidité qui constituent le milieu oii leur vitalité peut se manifester.
Bien que ce que j'appelle r aptitude à vivre ne persiste chez les êtres supérieurs que peu de temps après que les organes ont été privés de leur milieu — probablement en raison de l'activité des altérations moléculaires qui s'opèrent dans leur sein — ce temps est dans beaucoup de cas suffisant pour permettre de les ramener à l'existence. Il l'est surtout dans les morts comme celles par hémorrhagie ou dans certaines formes d'asphyxie rapide, qui n'ont pas laissé aux éléments le temps d'éprouver des altérations incompatibles avec la vie. Il l'est peut-être quelquefois encore, bien qu'à un degré moindre, dans cette asphyxie lente qui constitue l'agonie et qui est la terminaison habituelle de la plupart des maladies.
Rarement, en eff'et, on meurt de l'affection dont on est atteint, et bien souvent l'asphyxie qui la termine n'est qu'un accident qu'une science plus avancée pourra sans doute un jour combattre de façon à laisser la maladie suivre son cours.
Quoi qu'il en soit, tout ce qui a commencé doit finir. Arrivés à une période plus ou moins avancée de leur existence, les éléments
*Nous avons cité, page 74, plusieurs cas authentiques d'individus restés plusieurs mois dans un état de léthargie profonde simulant la mort. On peut rapprocher de cet état la dcioi-somnolence dans laquelle les hahitants des contrées avoisinant le pôle passent en compagnie des rennes leurs longs mois d'hiver dans des huttes hermétiquement closes et recouvertes d'une épaisse couche de neige, et- où l'air, surchargé d'acide carbonique, ne se renouvelle que d'une façon fort lente.
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(les tissus cesscMil de se i'ciioiincIci', les oi'i^ancs i\\C\\> consliluiMit ne fonctionnent plus et l;i prisounalitc de Tèlfe s'évanouit.
Mais dans l'univeis hl'u ne s'aïu'anlit, cl celle mort des éléments dont Tensendile consliluait nolie être est pour eux. le prélude d'une vie nouvelle. A[)rès avoir sul)i celle .série de ni('lamorplioses que nous avons décrites en étudiant précédenunent la circulation (le la matière, les matériaux qui les constituaient sont assimilés par les plantes et servent ainsi à la formation de nouveaux, êtres. La somme de matière organisable qui existe dans l'univers terrestre est limitée, et depuis le jour oii, sur le sol refroidi de noire planète, la vie commença a se manifester, ce furent toujours les mêmes éléments dont furent composés les êtres qui, à travers les âges, se sont succédé à sa surface. La mort n'est qu'un changement, elle ne détruit rien, mais oblige la matière à d'éternelles métamorphoses.
Je suis arrivé au terme de la tache que j'avais entreprise de tracer le tableau de l'état actuel delà physiologie et de ses applications nombreuses. Les découvertes qui ont permis de conduire cette science au degré oii elle est arrivée aujourd'hui, sont sans doute merveilleuses et montrent jusqu'oii peuvent aller les investigations de l'homme. Mais si, quittant les sentiers parcourus, nous jetons les yeux vers ces horizons sans lin oii se perdent les voies à parcourir, nous sommes obligés de reconnaître l'immensité du travail restant à accomplir.
Avec l'énoncé seul de ce qui reste à découvrir en physiologie, on ferait facilement un livre, et certes ce livre aurait une utilité grande, car c'est un défaut aussi nuisible que fréquent de laisser croire à ses lecteurs que la science dont on traite est plus avancée qu'elle ne l'est réellement. Ce n'est, au contraire, qu'en indiquant aux travailleurs les progrès h réaliser, qu'on peut faire naître dans leur esprit le désir de les accomplir.
L'étendue des recherches à effectuer encore en physiologie est donc immense. Les usages des organes les plus étudiés, comme le foie, par exemple, sont loin d'être entièrement connus. Nous ne
possédons pas une théorie complète de la digestion, et ce que nous savons de précis des fonctions des diverses parties du cerveau tiendrait facilement en quelques lignes.
Les livres ont leur destinée que nous ne pouvons connaître, mais les progrès des sciences sont tellement rapides aujourd'hui, qu'il est facile de prévoir, en physiologie surtout, que les œuvres scientifiques contemporaines auront bientôt vieilli. Si, dans quelques siècles, un savant curieux des choses du passé venait à découvrir un exemplaire de cet ouvrage, préservé par la poussière de quelque bibliothèque à l'insatiable main du temps, nous pouvons facilement prédire qu'il en parcourrait les pages avec ce sourire étonné de l'homme qui compare la science de son époque à celle des siècles qui l'ont précédé, et sans doute, en voyant combien de choses nous ignorons aujourd'hui, penserait-il de la physiologie actuelle ce qu'un savant moderne peut penser des théories qui ont régné dans cette science aux temps de Galien ou d'Aristote.
Mais si le savant que je suppose a étudié la marche des sciences à travers les âges, il reconnaîtra siàrement que ce qui distingue essentiellement la science actuelle de celle des temps passés, c'est la précision des méthodes appliquées partout et l'esprit philosophique qui les dirige. Jadis le sentiment personnel remplaçait l'observation directe. La science ancienne est pleine d'assertions considérées comme faits indubitables sur la foi du maître qui les avait énoncés et que personne ne songeait à soumettre à aucun contrôle. Pendant combien de siècles n'a-t-on pas cru que les anguilles naissaient du limon des fleuves, comme le disait Aristote?
Autre est l'esprit des sciences modernes, et c'est ce qui fait leur force. L'autorité du nom a disparu; le fait énoncé n'est plus admis qu'après de nombreuses vérifications, et derrière les faits nous recherchons leurs lois. Les faits découverts pourront recevoir des interprétations diff'érentes de celles qu'on leur donne maintenant, mais ils ne sauraient varier. Pierres d'un monument à peine ébauché encore, ils sont assez solides pour résister aux siècles et pourront être utilisés toujours.
C'est grâce aux méthodes en usage depuis deux ou trois cents ans à peine, que les sciences ont été conduites au point où nous
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les voyons juijourdluii. l/iiuiiicnsité des résull;its oltlcnus en ce court espace de leiiips luonlic la valeur des moyens (jui ont permis de les obtenir. Et si (luelijue i^rand penseur de l'antiquité, tel que Archiniède, Pline ou Platon, pouvait revivre et contemplei' nos découvertes, il serait stupéfait de leur étendue. Le savanl moderne connaît la loi qui trace aux mondes leur route dans l'espace et dit au\ Ilots furieux : vous mourrez ici. Dans ces pAles rayons qui remplissent une nuit étoilée, il sait lire la composition intime d'astres placés a de telles distances que leur lumière met des milliers d'années pour venir jusqu'à nous. Il a forcé la lumière à graver son image et l'électricité à transmettre instantanément sa pensée d'un hémisphère à l'autre.
Mais plus haut que les faits, plus haut que ces hiérarchies de nécessités qui mènent l'univers et que nous nommons des lois, audessus des apparences trompeuses, se trouve la région inexplorée des causes et à son sommet sans doute une cause unique, raison première des mondes et d'où tout dérive. Mais malgré l'avidité avec laquelle l'homme a toujours essayé de soulever le voile qui cache à ses yeux ces désespérantes inconnues, la constante impuissance de ses tentatives n'a servi qu'à montrer à quel point elles sont inaccessibles pour lui. Et si jamais il est donné à un être humain de les aborder et de les comprendre, cet être, héritier des progrès accumulés pendant des milliers d'années, devra être infiniment supérieur à nous-mêmes et vivra sans doute à un âge oii la poussière de toutes les races actuelles sera depuis longtemps dispersée.