EFFETS PRODUITS PAR L'AÉRATION INSUFFISANTE
Dangers du séjour dans une atmosphère viciée par la respiration. Lorsqu'on place un animal sous une cloche dont l'air n'est pas renouvelé, on le voit, au bout d'un certain temps, variable suivant la capacité de la cloche, précipiter sa respiration, vaciller sur ses jambes, puis tomber sur le liane. Sa sensibilité s'émousse graduellement, ses mouvements se ralentissent, et, si on ne s'empresse pas de renouveler l'air qui lui fait défaut, il finit bientôt par périr*.
* Ayant introduit un lapin adulte vigoureux sous une cloche de 14 de'cimètres cubes de capacité, hermétiquement fermée, j'ai observé les phénomènes suivants: l'cndant la première demi-heure l'animal reste assis sur ses pattes de derrière et ne parait nullement gêné. Au bout de trois quarts d'heure, il lonne quelques signes de malaise, accélère sa respiration, cntr'ouvre la bouche, lève la tête autant que cela lui est possible et vacille un peu. Au bout de deux heures, il est obligé de s'appuyer sur les parois de la cloche pour rester assis et maintenir sa tête levée. Après trois heui-es dix minutes de séjour, il pousse quelques cris, tombe en avant, la tète entre les pattes de devant; ses yeux, à demi fermés, s'ouvi-ent largement; ses mouvements respiratoires se ralentissent rapidement et il succombe brusquement, après quelques convulsions. Sa température rectale, qui était de 3yo au début de l'expérience, n'était plus que de 30° à la fin.
THYSIOLOGIE HUMAINE.
Il suffit, pour comprendre les effets du séjour prolongé d'un animal dans une atmosphère confinée, de se souvenir de ce que nous avons dit dans le chapitre précédent de la consommation de l'oxygène dans l'acte de la respiration. Nous avons vu que l'homme introduit dans ses poumons 500 litres d'air par heure environ; cet air, lorsqu'il en sort, a perdu li p. 100 de son oxygène et gagné 4 p. 100 d'acide carbonique. Un homme renfermé dans une pièce dont la capacité ne serait que de 500 litres vicierait donc assez l'air en une heure pour lui faire contenir 4 p. 100 d'acide carbonique. La respiration étant diftîcile dans une atmosphère contenant 1 p. 100 d'acide carbonique, le sera à plus forte raison dans une atmosphère où ce gaz atteindra le chiffre de li p. 100, et comme cette proportion augmenterait à chaque respiration, la mort ne tarderait pas à être la conséquence d'un séjour prolongé dans une semblable atmosphère.
Mais ce n'est pas à l'acide carbonique seulement, comme on le dit généralement, qu'est dû le principal danger du séjour dans une atmosphère continée. Nous avons vu, en parlant de la vapeur d'eau pulmonaire, que la respiration entraine avec elle des composés volatils divers , produits de la dépuration du sang, qui rendent rapidement irrespirable l'atmosphère à laquelle ils sont mélangés. Nous avons vu aussi que le malaise qu'on éprouve dans une atmosphère confinée se produit bien avant que la quantité d'acide carbonique qui s'y trouve contenue soit sullisante pour entraver la respiration, et que, du reste, de l'oxygène plusieurs fois respiré par le même animal devient bientôt impropre à entretenir la vie, même quand on prend soin de le dépouiller constamment de l'acide carbonique qui lui est mélangé.
Les produits de la respiration contiennent donc des composés qui ne sauraient être respires longtemps sans danger. Le miasme humain, s'il nous est permis de donner ce nom à ces substances diverses dont l'odorat seul nous révèle la présence et que la chimie est encore impuissante à isoler, est un poison dont d'innombrables exemples démontrent la redoutable action.
Ce n'est jamais sans danger que plusieurs individus se trouvent réunis dans un espace restreint dont l'air n'est pas suffîsamment
renouvelé. De même que pour l'énigme du sphynx de la tradition antique, qu'il fallait deviner sous peine de mourir, l'ignorance de cette loi est toujours fatale. Ils l'ont méconnue pourtant, ceux qui ont construit ces vastes hôpitaux oii l'indigent ne trouve si souvent que la mort, ces casernes de nos grandes villes, où sévit une mortalité si cruelle, ces dortoirs de nos pensions, oii s'étiole la jeunesse. Pénétrez le matin dans ces salles, oii, par une ignorance absolue des lois de la physiologie et des enseignements de l'expérience, l'art semble avoir eu pour but d'accumuler le plus d'êtres vivants dans le moindre espace possible, et, à défaut de connaissances précises, le malaise que vous éprouverez et l'odeur qui vous frappera vous feront pressentir que ce n'est pas sans danger que l'homme peut respirer longtemps un air semblable.
Une atmosphère non renouvelée dans laquelle plusieurs individus ont respiré quelque temps peut être comparée à de l'eau dans laquelle plusieurs personnes se seraient successivement lavé la bouche et le corps. Avaler de l'eau ainsi souillée serait certainement beaucoup moins contraire aux principes de l'hygiène que de respirer l'air altéré par les produits de la respiration. L'estomac, en elfet , absorbant bien moins rapidement que les poumons , les matières étrangères mélangées à l'eau passeraient bien moins complètement dans le sang qu'elles ne le feraient mélangées à l'air qui pénètre dans l'appareil respiratoire.
Les faits qui démontrent l'influence désastreuse produite par la respiration d'un air confiné sont assez nombreux pour dissiper tous les doutes. Tous les traités d'hygiène contiennent l'histoire de ces trois cents prisonniers autrichiens qui , enfermés dans un caveau étroit après la bataille d'Austerlitz, périrent en quelques heures à l'exception de quarante; celle des insurgés de juin 1848, enfermés en trop grand nombre dans les caves des Tuileries et qui eurent le même sort. Ce sont là toutefois des faits exceptionnels qui montrent bien, ce que personne n'ignore, que la privation absolue d'air respirable amène la mort, mais qui ne nous disent pas le résultat de sa privation incomplète.
Une des observations qui prouvent le mieux l'influence du séjour dans un air vicié par la respiration, mais non cependant assez im-
pur pour déterminer immédiatement la mort, est celle rapportée par le docteur Tardieu, relative à une épidémie de fièvre typhoïde qui a régné à Versailles pendant plusieurs années. Cette épidémie se manifestait régulièrement dans la garnison tous les ans au moment de l'arrivée du roi Louis-Philippe et disparaissait après son départ. La garnison habituelle de cinq cents hommes se trouvant portée à douze cents pendant le séjour du souverain , les soldats étaient, faute d'espace, entassés dans des salles étroites, où leur accumulation sufiisait pour produire l'épidémie observée. La cause disparaissant, l'effet cessait naturellement de se produire.
L'influence du séjour dans une atmosphère confinée s'observe aussi chez les individus qui quittent la campagne pour venir habiter les chambres étroites de nos grandes villes; c'est surtout parmi eux que la fièvre typhoïde fait des ravages ; sur eux sévit particulièrement aussi cet état de débilitation profond qu'on a justement nommé V anémie des grandes villes, et dont la privation d'air pur et la dépuration incomplète du sang, qui en est la suite, sont assurément les principales causes. Rien ne finit par altérer plus profondément la constitution qu'un séjour prolongé dans des pièces étroites oii l'air n'est pas suffisamment renouvelé.
La fièvre typhoïde, l'anémie, le typhus * et la dyssenterie sont les maladies auxquelles sont prédisposés les individus respirant une atmosphère insuffisamment renouvelée. Si ces individus sont des blessés, l'infection purulente les décime rapidement.
De tous les faits qu'on peut citer pour démontrer le danger ([u'il y a pour l'homme à respirer un air vicié par les produits de sa
* Production du typhus sous l'influence de l'encombrement. — Il y aurait peut-être quelques réserves ;i faire au sujet du typhus, dont l'étiologie est encore fort obscure. Contre toute attente, aucun cas de cette maladie ne s'est montré à Paris ni à Metz pendant la dernière guerre, malgré la. réunion des conditions considérées jusqu'ici comme les plus favorables à sa manifestation. Nous croyons qu'il faut ranger le typhus parmi les maladies ne naissant pas spontanément, telles que la variole et la peste bovine, et exigeant, pour se j^roduire, un germe apporté du dehors et un milieu favorable à son développement. Pendant les sièges de ces deux villes, le milieu était sans doute aussi favorable que possible au développement du typhus , mais probablement, aucun individu atteint de cette affection ne s'étant trouvé dans les enceintes assiégées au moment do l'investissement, le germe de l'épidémie manquait.
respiration, surtout lorsqu'il est afïaibli par les maladies, aucun n'est plus probant ([ue la mortalité qui sévit dans nos hôpitaux et (ju'on ne peut que (pialifier d'effroyable quand on la compare à celle des hôpitaux, étrangers, oîi le système, toujours en vigueur chez nous, des vastes salles contenant beaucoup de malades est complètement abandonné.
En comparant la mortalité des opérés pendant les guerres de Crimée et de la sécession, nous voyons, d'après la statistique de (^iienu et de Woodward, qu'alors que l'armée française perdait 7.3 p. 100 de ses opérés, l'armée anglaise n'en perdait que kO et l'armée fédérale 3/| p. 100 seulement.
A cet exemple on pourrait objecter que les blessés anglais et américains étaient, comme nous l'avons dit dans un autre chapitre, parfaitement nourris , tandis que les blessés français Tétaient fort mal. L'alimentation insullisante devait alors ajouter ses effets à ceux d'une aération imparfaite, et il est difiicile peut-être de faire la part revenant à ces causes distinctes de destruction. Mais dans l'exemple qui va suivre, cette raison ne saurait être invoquée, car il s'agit de malades soignés en temps de paix dans les hôpitaux les plus renonimés.
Dans une statistique où il a eu soin de ne comparer que des individus atteints de la môme lésion — des amputés de la cuisse — M. Lefort, chirurgien des hôpitaux de Paris, est arrivé aux résultais suivants, qu'il a fait connaître en 1868 à la Société de chirurgie :
Dans les hôpitaux contenant 100 malades, il meurt 25 opérés sur 100 n 200 » 31 »
)) 400 » liO »
Dans les hôpitaux de Paris, il meurt. . . . 74 opérés sur 100
. Ce qui nous conduit à cotte terrible conclusion que le plus dangereux des champs de bataille est bien moins meurtrier que ne l'est pour les blessés le séjour d'un hôpital de Paris, et qu'on peut se demander s'il y a pour eux un degré d'utilité quelconque à aller séjourner dans ces établissements dangereux.
Malheureusement les leçons du passé ne servent pas toujours pour l'avenir. En dépit de l'elFroyable mortalité qui sévit dans les hôpitaux de Paris, et malgré les résultats obtenus dans les hôpitaux d'autres grandes villes aussi peuplées que la capitale de la France, telles que Londres par exemple ; malgré aussi l'avis de tous les médecins, et notamment d'un des plus savants chirurgiens de l'époque contemporaine, l'illustre fils d'un illustre père, le baron H. Larrey, qui a si souvent insisté dans de nombreux mémoires sur l'importance de disséminer les malades, les nouveaux hôpitaux, l'Hôtel- Dieu de Paris notamment , continuent à être construits d'après les anciens principes. La France est peut-être, hélas î le seul pays du monde où la science soit assez peu écoutée pour que la voix publique ne se soit pas énergiquement opposée à ce qu'on aille engloutir des millions dans un établissement si justement qualifié de «monument colossal d'ignorance » et dont une Commission composée de tous les médecins et chirurgiens des hôpitaux de Paris a déclaré « qu'il offrait des « dispositions absolument contraires aux principes fondamentaux « de l'hygiène hospitalière *. »
Pendant la campagne de 1870 et 1871, les désastreux effets de l'encombrement ont été également mis en évidence par des faits nombreux. L'infection purulente, qui est la conséquence inévitable
* L'ancien Hôtel-Dieu de Paris. — Il faut, pour comprendre combien a toujours été profcnidc riguorance des lois de rh}^giène en France, lire le célèbre rapport de Bailly, Tenon et Lavoisier sur l'état de l'ancien Hôtel-Dieu. En voici quelques passages : «Les commissaires ont remarqué que la disj^osition générale de l'Hôtel-Dieu, disposi- "tion forcée par le défaut d'emplacement, est d'établir beaucoup de litsdans les salles «et d'y coucher quatre, cinq et neuf malades dans un même lit. Ils ont vu les morts «mêlés avec les vivants, des salles où les passages sont étroits, où l'air croupit faute «de pouvoir se renouveler, et où la lumière ne pénètre que faiblement et chargée de «vapeurs humides. Les commissaires ont encore vu les convalescents mêlés dans les «mêmes salles avec les malades, les mourants et les morts, et forcés de sortir, les «jambes nues, été comme hiver, pour respirer l'air extérieur, sur le pont Saint-Charles; «ils ont vu, pour les convalescents, une salle au troisième étage, à laquelle on ne peut «parvenir qu'en traversant la salle où sont les petites véroles; la salle des fous con- «tiguë à celle des malheureux qui ont souffert les plus cruelles opérations, et qui ne «peuvent espérer de repos dans le voisinage de ces insensés, dont les cris frénétiques
« se font entendre jour et nuit Mille causes particulières et accidentelles se joignent
«chaque jour aux causes générales et constantes de la corrujjtion de l'air, et forcent "de conclure que l'Hôtel-Dieu est le plus insalubre et le plus incommode de tous les "hôpitaux, et que sur neuf malades il en meurt deux.»
de raccumulation des blessés dans un espace restreint, a fait plus de victimes que les balles de l'ennemi. Lorsque cette affection terrible s'est déclarée chez un blessé , l'art est absolument impuissant à limiter ses ravages, et sa terminaison à peu près constante est la mort. 3Ialgré les discussions qu'elle a soulevées au sein des Sociétés savantes, nous ne sommes guère fiKés a son cnclroit; tout ce que nous pouvons dire avec certitude, et cette indication précieuse, iruit de dures expériences, nous fournit au moins les moyens de la prévenir, c'est que Vinfection purulente se manifeste invariablement toutes les fois quun grand nombre de blessés se trouvent réunis dans une même salle, quelque hygiéniques que soient les conditions dans lesquelles se trouve Védifice dont cette salle fait partie, et quels que puissent être les soins que ces blessés reçoivent. Au Val-de-Gràce, par exemple, hôpital militaire modèle, situé dans un magnifique jardin et où les malades se trouvaient entourés des soins les plus savants et de tous les instants, cette cruelle affection a fait pendant le siège de Paris les plus terribles ravages. Nous avons vu des rangées de malades, atteints souvent de blessures fort légères, succomber à son action*, et cela malgré l'emploi des pansements
* Conditions qui favorisent la production de l'infection purulente dans les
hôpitaux, — Pcndiint la dernière guerre, l'infection purulente s'est manifestée sur une large échelle en province ainsi qu'à Paris, même quand les hôpitaux qui recevaient les hlesse's se trouvaient, comme le gi-aud hôpital de Chartres par exemple, presque isolés en rase campagne, ce qui se comprend parfaitement, du reste, quand on sait que c'est à la réunion d'un certain nombre de hlcssés dans une même salle, nous le répétons encore, qu'est due la production de cette affection. Le fait est si vrai, qu'au Val-de-Grâce l'infection purulente ne s'est montrée que fort rtirement dans les salles d'officiers, qui ne contenaient que des malades isolés ou en très-petit nombre, alors qu'elle sévissait cruellement dans les salles des soldats, situées cependant a une très-petite distance des premières. Ces diverses salles ayant un personnel médical distinct, la propagation par contagion était presque impossible.
Outre les conditions de milieu qui amènent fatalement la production de l'infection purulente, il existe cependant quelques conditions individuelles qui favorisent évidemment sa manifestation. Les maladies peuvent être considérées comme des germes qui se développent plus ou moins, suivant le terrain qui les reçoit. L'infection purulente est rare chez certains animaux, tels que les chiens, les bœufs, les cochons, les oiseaux surtout, dont la force plastique est considérable et dont les plaies guérissent habituellement sans suppuration; elle est commune, au contraire, chez les animaax tels que les moutons, les chevaux, dont les plaies présentent une grande tendance à la sui)puration. Une atmosphère impure, les fatigues, une mauvaise nourriture, la faiblesse constitutionnelle ou acquise, sont les conditions qui contribuent le plus h
désinfectants les plus énergiques, tels que ceux à l'alcool et à l'acide phénique par exemple.
La mortalité considérable qui sévit dans les hôpitaux en temps de paix comme en temps de guerre est la condamnation absolue de ces établissements. Ils sont destinés à disparaître de chez tous les peuples civilisés et à être remplacés, comme l'ont fait les Américains pendant leur longue guerre, par des baraques complètement isolées*, ne contenant que quelques malades chacune et
diminuer la plasticité du saug chez l'iiomme et k favoriser la production de cette affection. La dicte à laquelle on soumettait si uniformément les blessés autrefois les plaçait par conséquent dans les conditions les moins propices pour une rapide cicatrisation des plaies et, par suite, les plus favorables pour le développement de la maladie dont nous étudions l'histoire.
Le réf^ime a, en réalité, une influence considérable sur la vie des opérés et des blessés. Un de nos chirurgiens des hôpitaux de Paris qui perdent le moins de malades, le docteur Péan, attribue en grande partie le succès de ses opérations au soin qu'il prend de nourrir et fortifier ses opérés. Outre une bonne nourriture, ces derniers reçoivent journellement 100 à 200 grammes d'cau-de-vie , quantité qu'il porte graduellement jusqu'à un litre quand le chiffre des pulsations s'élève au dessus de 100 par minute. Ils reçoivent également de 20 centigrammes à 2 grammes de sulfate de quinine par jour, suivant que le pouls est plus ou moins élevé. Le membre blessé est soigneusement immobilisé, notamment dans l'articulation, au moyen de feuilles de ouate recouvertes de bandes métalliques, appareil qu'on renouvelle le jjlus rarement possible. La plus minutieuse propreté est en outre exigée des personnes qui concourent au pansement.
* Description des tentes et baraques-hôpitaux américaines. — - L'essai de ces établissements hospitaliers a été tenté pendant le siège de Paris. Des baraques avaient été établies dans le jardin du Luxeml)ourg par M. Michel Lévy, et des tentes dans l'avenue de l'Impératrice par une Société de médecins américains. Nous renverrons, pour la description des baraques, k celle publiée par leur auteur, et ne parlerons ici que des tentes. Elles ont donné des résultats excellents et prouvé d'une façon évidente l'économie de ces petits hôpitaux et la facilité de les employer partout, même par les hivers les plus rigoureux. Chaque tente, contenant dix-huit malades, ne coûtait que 500 francs. Les parois étaient formées de deux lames d'un tissu de coton imjierméable k l'eau, séparées l'une de l'autre parmi intervalle de 10 centimètres. Tout autour de la tente était creusée, pour l'écoulement des eaux, une rigole, dont la teiTC était rejetée sur ses bas-côtés. Afin d'établir une température égale, on chauftait le sol, formé simplement d'un plancher k claire-voie. A cet effet, avant de placer le plancher, on avait creusé dans toute la longueur de la tente une tranchée de 40 centimètres de largeur, qui se terminait en dehors de la porte d'entrée par un trou de 1"^,50, dans lequel était placé un poêle dont le tuyau de fumée allait aboutir k une cheminée d'appel établie k l'autre extrémité, au bout opposé de la tente. Par ce moyen, la température était très-uniforme et la ventilation complète, tandis qu'avec les poêles ordinaires le sol reste froid et humide et il existe entre la température du haut et celle du bas de la salle des difi'érences qui dépassent quelquefois 10 degi-és. Dans l'hiver de 1870, où la température fut pendant quelque temps
établies assez économiquement pour qu'on n'hésite pas à les détruire immédiatement lorsque quelque épidémie s'y est manifestée. Les médecins américains admettent môme que l'hôpital le mieux construit est lellenjcnt imprégné de miasmes délétères au bout de cinq à six ans qu'il faut toujours le démolir.
C'est grâce à l'adoption de ce système que les Américains sont arrivés à ne perdre que 8 p. 100 de leurs malades pendant la terrible guerre de la sécession. Bien ignorant ou bien coupable qui ne voudrait profiter d'un pareil enseignement !
Moyen d'obtenir la quantité d'air nécessaire à la respiration. L'air d'une salle oii se trouvent des êtres vivants étant rapidement vicié par la respiration, il faut qu'une certaine quantité d'air empruntée au dehors vienne constamment le ramener à sa composition normale.
On est loin d'être parfaitement fixé sur le volume d'air nécessaire à un individu. D'après le général Morin , dont les travaux sur la matière font autorité , il faut , dans les hôpitaux , 80 mètres cubes d'air par individu et par heure; dans les casernes, 60 mètres cubes; dans les écoles, 30 mètres cubes, et pour un individu isolé, 20 mètres cubes. Nous avons trouvé une règle beaucoup plus simple que tous les calculs pour savoir d'une façon certaine si une pièce contient ou reçoit le volume d'air suffisant] aux besoins de la respiration. Elle peut se formuler de la façon suivante :
Toute pièce (/ui, après avoir été habitée quelques heures, présente de l'odeur pour une personne venant du dehors, est insuffisamment
de 10" au-dessous de 0, la température intérieure des tentes se maintint toujours de 12° à 15». Nous les avons visitées plusieurs fois et, chose exceptionnelle dans une salle de blessés, nous n'y avons jamais senti la moindre odeur. Pendant la guerre américaine, on fit usage de baraques construites sur le même principe : peu de malades dans chacune et ventilation abondante. Le grand hôpital Lincoln à Washington était composé de vingt baraques en bois, isolées l'une de l'autre, disposées parallèlement sur les deux côtés d'une sorte de V. Les poêles, au lieu d'être h l'extérieur, comme dans les tentes que nous avons décrites, étaient à l'intérieur. Chaque poêle était entouré d'une double enveloi)])e, et l'air frais était puisé à l'extérieur par un canal passant sous le plancher. L'hôpital d'IIamnioiid, situé à la jonction du Potomac et de la baie de Chesapeake, était formé de seize pavillons ])lacés en rayons autour d'un cercle.
38G PHY8IOLUGIE HUMAINE.
ventilée, et son séjour — nuisible seulement à la longue pour les individus en bonne santé — est rapidement dangereux pour des malades et surtout pour des blessés.
Sans doute , dans une salle de bal , de festin etc. , diverses odeurs pourront masquer celle qui se dégage du corps , mais des cas pareils sont des exceptions et, du reste, l'élévation de la température produite par les lampes et les bougies force bien vite les .assistants à ouvrir les portes ou les fenêtres et, par suite, à renouveler l'air par un moyen quelconque.
11 est évident que, plus une pièce sera grande, plus lentement sera vicié l'air qu'elle contient; cependant, si cet air n'est pas i^nouvelé, il sera altéré très-vite, car les produits de la respiration se diffusent rapidement dans toutes les parties de l'atmosphère. En admettant, avec lU. Béclard, qu'il ne faut que 10 mètres cubes d'air par individu et par heure, évaluation bien inférieure à celle du général Morin et que nous considérons , du reste, comme tout à fait insuffisante*, on ne saurait conclure, avec ce savant physiologiste, que l'air contenu dans un espace de '2/iO mètres cubes complètement clos puisse suffire à un individu isolé pendant vingt-quatre heures, attendu que dès les premières heures de séjour cet etspace serait vicié par les produits de la respiration.
La plupart des appartements des grandes villes sont fort loin d'avoir une dimension suffisante pour les besoins de la respiration, et cependant les appareils nécessaires pour les ventiler y font complètement défaut. En attendant que l'étude des lois de l'hygiène fasse partie de l'éducation des propriétaires et des architectes, on doit considérer comme une règle d'une utilité capitale d'ouvrir fréquemment et le plus largement possible les fenêtres des pièces où l'on a séjourné quelque temps, les chambres des malades notamment. Avec un poêle chauffant bien, une fenêtre peut être trèslongtemps ouverte sans que la température d'une pièce se refroidisse
''' Dans dus expériences faites à l'iiupital Beaujoii on a constaté que quand ICB malades recevaient 50 mètres cubes d'air par individu et par heure, ou percevait dans les salles une odeur très-sensible; ce n'est que lorsqu'ils en recevaient 70 que cette odeur disparaissait.
HYGIENE DE LA KEtSPIKATION.
sensiblement, et si on peut reprocher à ce moyen de n'être pas économique, il a au moins le mérite d'être eilicace.
Tous les appareils de ventilation actuellement en usage peuvent se diviser en deux classes : les uns, dans lesquels l'air intérieur est aspiré au moyen d'un foyer; les autres, dans lesquels l'air vicie est chassé sous la pression d'une masse d'air pur lancée par un moteur mécanique dans la pièce qu'on veut assainir. Les premiers sont généralement employés dans les théâtres, les salles de réunion, les hôpitaux; les seconds dans les mines, les usines etc.
La ventilation au moyen d'un foyer, c'est-à-dire la ventilation par appel, est habituellement réalisée en faisant communiquer toutes les pièces de la maison à ventiler avec le tuyau d'une cheminée traversant toute la hauteur de l'édifice et dont le foyer est placé dans les combles ou dans les caves. Par suite de la différence de densité entre l'air chaud de la cheminée et l'air froid du dehors il se fait, par le tuyau, un appel continuel de l'air de l'édifice dont le renouvellement est d'autant plus rapide que la différence de température entre l'air extérieur et l'air inlérieur est plus élevée
Dans les pièces chauffées par des cheminées il se fait une ventilation analogue par les ouvertures des portes et fenêtres; mais si ces loyers constituent un système de ventilation excellent ils ont l'inconvénient de constituer un mode de chauffage aussi imparfait que possible et en même temps fort coûteux. L'esté, les cheminées sont inutiles, bien qu'on puisse cependant obtenir une légère ventilation en plaçant dans leur intérieur, à une certaine hauteur, un bec de gaz ou une lampe allumés. Si les maisons étaient construites de laçon que la prise d'air pût se faire à volonté dans les caves, dont la temperîiture ne dépasse guère, comme on sait, J0°, on aurait ainsi un excellent moyen de rafraîchir pendant les chaleurs l'air des appartements.
La ventilation au moyen de moteurs mécaniques, c'est-à-dire la ventilation ^>.r rcfouloncnl, est le système ie plus économique quand 1 édifice a ventiler possède un moteur; mais dans les maisons ordinaires son application entraînerait à des frais trop élevés
Que la ventilation se fasse par appel ou |)ar reioulement
vs.
, l'air
pur peut être amené dans la pièce dont on veut renouveler l'atmosphère, par le haut, ce qui constitue la veiUilation renversée, ou , au contraire, par le bas, ce qu'on nomme la ventilation naturelle. Dans le premier cas, l'air vicié sort par des ouvertures établies au niveau du plancher; dans le second, il s'échappe par des orifices pratiqués au plafond. La ventilation dite naturelle possède, outre l'inconvénient de produire des courants d'air froid au niveau du sol , celui de renouveler l'air incomplètement et de soulever constamment les poussières et les miasmes que leur densité tend à maintenir au niveau du plancher. Après l'avoir expérimentée à la Chambre des comnmnes à Londres, à l'ancienne salle des sénateurs à Paris, on a été obligé d'y renoncer. Personne n'ignore, du reste, qu'il est beaucoup plus salubre d'avoir la tête froide et les pieds chauds, que la tête chaude et les pieds froids.
Pour les hôpitaux, un appareil ventilateur parfait est encore à trouver. A Lariboisière, cet hôpital splendide, si justement nommé le Versailles de la misère, les appareils les plus compliqués ont été mis en usage, et cela sans grand succès, si on en juge par la mortalité élevée qui y sévit toujours.
En Angleterre, où on a renoncé aux grands hôpitaux, ou du moins aux grandes salles d'hôpital, les appareils ventilateurs sont devenus beaucoup moins nécessaires. Chaque salle contient peu de malades et les fenêtres y sont jour et nuit presque constamment ouvertes*, ce qui n'empêche nullement, du reste, d'éviter soigneuse-
* L'expëriencc des Auglaîs s'est définitivement prononcée en faveur de ce système de ventilation, qui est évidemment excellent, mais je doute qu'on réussisse jamais à le faire adopter en France, où les préjugés sur ce point sont fort tenaces. Je l'ai appliqué, autant qu'il m'était possible, à la ventilation des salles de malades qui m'ont été confiées pendant le siège de Paris, et c'est à son adoption, autant qu'à la possibilité que j'ai eue de nourrir les soldats à ma guise, que j'attribue de n'avoir perdu qu'un peu plus de 6 p. 100 de mes malades. Les deux salles dont je dirigeais le service ont reçu pendant les cinq mois qu'ont duré mes fonctions (du 24 octobre 1870 au 18 mars 1871) 161 malades. 11 seulement, d'après les registres tenus par l'ofiicier comptable, ont succombé; les autres sont sortis guéris. Cette mortalité, très-inférieure à celle des liôpitaux de Paris, même en temps de paix, est d'autant plus minime que ces soldats, très-affaiblis par la vie des tranchées, d'où ils arrivaient directement, et la mauvaise nourriture, étaient presque tous atteints d'aflcctiuns fort graves : fièvre typhoïde, dyssenteric et maladies aiguës de ])oitrinc notanuncnt.
ment les courants d'aii^ et le refroidissement des malades. Bon feu et fenêtres ouvertes, tel est encore le meilleur système de ventilation.
En joignant à un air pur de la lumière et une bonne nourriture ou plutôt une nourriture bien choisie, on aura placé les malades dans les meilleures conditions pour les conduire rapidement à la guërison Sans doute, les remèdes sont très-souvent utiles; mais, sans hygiène, cette utilité est absolument nulle.
EFFETS PRODUITS PAR LA PRIVATION COMPLÈTE DE L'AIR. ÉTUDE DE L'ASPHYXIE.
Résistance des divers animaux à l'asphyxie. Tous les êtres vivants dont on suspend la respiration, soit en les plongeant dans le vide, soit en les plaçant dans une atmosphère irrespirable ou confinée, soit encore en empêchant l'arrivée de l'air à leurs poumons, meurent plus ou moins vite, mais finissent toujours par mourir. Dans une atmosphère confinée, les êtres supérieurs succombent dès que l'air ne contient plus que 10 à 15 p. 100 d'oxygène.
Chez divers animaux à sang froid, tels que les grenouilles par exemple, la mort n'arrive que quand la proportion d'oxygène s'est abaissée à 3 p. 100. Les mollusques, d'après Vauquelin, et les poissons, d'après Gréhant, jouiraient seuls de la propriété d'absorber tout l'oxygène contenu dans le milieu qu'ils respirent.
Le temps pendant lequel les animaux peuvent supporter la privation absolue d'air est proportionnel à l'activité de leur respiration. Les êtres supérieurs placés sous une cloche dans laquelle on a fait le vide meurent en moins de deux minutes; les salamandres et les grenouilles y vivent deux ou trois heures; les abeilles plus de vingt-(jualre heures; certains insectes peuvent y rester huit jours.
Le besoin d'oxygène et, par suite, l'inaptitude à supporter la privation complète de ce gaz sont en rapport avec l'activité des fonctions de l'animal. Les animaux hibernants se contentent, quand ds sont engourdis, d'une proportion d'oxygène fort minime et peu-
vent vivre dans une atmosphère assez privée de ce gaz pour qu'ils y meurent immédiatement si on vient h les y réveiller*.
Les animaux plongés dans une atmosphère qui s'altère graduellement semblent jouir de la propriété d'accommoder lentement leurs dépenses aux ressources dont ils disposent et vivent plus longtemps qu'un animal de même espèce qu'on y plonge brusquement après qu'elle a perdu une notable partie de son oxygène. Si l'on place un oiseau sous une cloche dont l'air n'est pas renouvelé, et qu'après l'y avoir laissé séjourner assez de temps pour altérer l'air de cette cloche, on y introduise un autre oiseau, ce dernier sera asphyxié immédiatement, tandis que le premier donnera simplement quelques signes de malaise et continuera à vivre encore quelque temps.
Symptômes qui précèdent ou accompagnent l'asphyxie.
Qu'on prive d'air un animal en le plongeant dans le vide ou dans
* Résistance des animaux adultes et nouveau-nés à l'asphyxie par submersion. — Voici, daprès M. P. Bert, le temps pendant lequel peuvent vivre di vcr.s animaux lorsqu'on les eiïipêche de respirer eu les plongeant sous l'eau :
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Chat 2 55
Lapin .3 »
Rat 3
Canard 12 »
Poule 3 31
Pigeon 1 16
Moineau » 37
Alouette » 35
Chez riiomme, la mort se jn'odiiit probablement au bout de 4 minutes environ. Le temps maximum pendant lequel les plongeurs les plus exercés restent sous l'eau ne dépasse pas 3 minutes.
Les mammifères nouveau-nés supportent bien phis longtemps que les adultes la privation de l'air. Immédiatement après leur naissance ils résistent plus d'une demiîieure à l'immersion. Cette résistance diminue graduellement, et le cinquième jour elle s'est déjà réduite de moitié. C'est par cette faculté qu'on peut exjjliquer comment des enfants retrouvés dans des pièces d'eau ou des fosses d'aisance un temps assez long après leur naissance ont pu être ramenés à la vie.
On n'est pas d'accord sur les causes de la résistance des nouveau-nés àl'asiîhyxie. Plusieurs auteurs l'attribuent, avec Bérard, à l'existence du trou de Botal et du canal artériel, dont la persistance dans les premiers temps qui suivent la naissance faciliterait la circulation en dispensant le sang de traverser les poumons. Bert l'attribue à ce que, les tissus des animaux nouveau-nés consommant à poids égal une quantité d'oxygène très-inférieure à celle consommée par les animaux adultes, la privation d'oxygène leur serait moins nuisible qu'à ces derniers.
HYGIENE DK LA KESPIKATION. 391
une atmosphère confinée, ou bien en empêchant le jeu de ses poumons par la compression de la trachée par exemple, ou encore en le plaçant sous l'eau, le résultat final sera toujours une mort plus ou moins rapide; mais les symptômes qui la précéderont dans ces divers cas seront très-différents.
Si l'animal est dans une atmosphère confinée ou dans' une atmosphère composée d'un gaz impropre à entretenir la respiration, comme le protoxyde d'azote ou l'hydrogène par exemple, ses poumons se remplissent d'air impur, mais rien ne les empêche de fonctionner, et la mort sera précédée — point essentiel, reconnu par un très-petit nombre d'observateurs — d'une longue anesthésie; la perte de la connaissance et de la sensibilité sera alors même assez complète pour qu'on puisse pratiquer sur l'animal toute espèce d'opération sans qu'il manifeste de douleur^. Ce mode d'asphyxie se produit donc sans souffrance.
Il en est tout autrement chez l'animal qu'(m asphyxie en le plongeant sous l'eau. Sans doute, l'insensibilité dont nous avons parlé finit toujours par se produire; mais elle est alors précédée d'un sentiment d'angoisse des plus pénibles, dû à l'impuissance des efforts que fait la poitrine pour se dilater, sentiment dont il est facile de se rendre compte en essayant de rester quelque temps sans respirer.
Le même sentiment d'angoisse se produit dans l'asphyxie par étranglement; mais alors la mort est due, non-seulement au défaut d'air, mais encore à la compression exercée par les doigts sur les nerfs laryngés, branches du pneumogastrique, dont l'ex-
* Possibilité de substituer l'anesthésie par l'asphyxie graduelle à l'anesthésie par le chloroforme. — En voyant la possil)iIitt' d'abolir la sensibilité des animaux en leur enveloppant complètement la tète d'un sac imperméable, de façon à leur faire respirer le produit de leur respiration, c'est-à-dire un air qui, n'étant pas renouvelé, s'altère progressivement, je me suis souvent demandé si ce moyen d'anesthésie ne serait pas supérieur à l'éther et au chloroforme, qui ont si souvent déterminé la mort. Il est au moins certain que dans les cas où on se trouverait dans l'impossibilité de se procurer un des anesthésiqucs habituels, on pourrait avoir utilement recours à cette méthode. Ce n'est, du reste, qu'à l'asphyxie qu'ils produisent que certains gaz, tels que le protoxyde d'azote, doivent leurs propriétés anesthésiqucs. La teinta bleuâtre que prennent rapidement les muqueuses des malades soumis à leur inhalation en est certainement la preuve.
citation a pour résultat de suspendre les mouvements respiratoires.
Quel que soit le mode d'asphyxie qui a déterminé la mort, les phénomènes ultimes qu'elle produit sont habituellement les mêmes : la face se congestionne et bleuit, les muqueuses prennent cette teinte livide que présentent les lèvres des noyés, et à l'autopsie on trouve tout le système veineux et les capillaires gorgés de sang.
A quelle cause faut-il attribuer la mort par privation d'air respirable? C'est ce que nous allons essayer maintenant de faire comprendre en étudiant le mécanisme de l'asphyxie.
Mécanisme de l'asphyxie. L'oxygène étant, comme nous le savons, indispensable au fonctionnement des organes, et le sang ne pouvant emmagasiner qu'une quantité très-minime de ce gaz, il faut que les poumons en absorbent constamment des quantités nouvelles. Si la respiration et, par suite, l'introduction de l'oxygène sont suspendues, les tissus perdent graduellement leur vitalité, et leurs fonctions cessent bientôt.
Mais la respiration n'a pas pour but unique d'introduire de l'oxygène dans le sang, elle a encore pour fonction essentielle de dépouiller ce liquide des résidus gazeux, tels que l'acide carbonique et la vapeur d'eau, produits par l'usure des tissus. Ces produits de la sécrétion pulmonaire, n'ayant pas, comme ceux de la sécrétion rénale, un réservoir où ils puissent, de même que l'urine dans la vessie , séjourner pendant quelque temps en attendant leur expulsion définitive, doivent être immédiatement rejetés au dehors. Si les fonctions des poumons sont suspendues, ils s'accumulent dans le sang et contribuent à amener la mort, comme le fait, à la suite de la suppression de la fonction rénale, l'accumulation des principes de l'urine dans ce liquide.
Ainsi , quand la respiration est suspendue , deux causes interviennent pour amener la mort : la suppression de l'oxygène, d'une part, et, de l'autre, l'accumulation dans le sang des produits gazeux destinés à être rejetés au dehors.
Le sang ainsi privé d'oxygène et chargé d'acide carbonique se transforme rapidement en sang veineux, et peu d'instants après la
suppression de la respiration, tous les vaisseaux, veines et artères, ne charrient plus que ce dernier liquide. Il suttit de comprimer la trachée d'un animal et d'ouvrir une artère pour voir le sang perdre graduellement sa coloration rouge et revêtir une teinte noirâtre de plus en plus foncée.
Mais le sang veineux est privé de propriétés vivifiantes et nous savons qu'aucun organe ne peut fonctionner qu'autant que du sang artériel baigne constamment ses éléments. Nous avons vu qu'il suflit de comprimer quelques minutes l'artère principale d'un membre pour que la sensibilité et le mouvement de ce membre soient suspendus pendant la durée de la compression. Le cœur n'envoyant aux différents organes et ne recevant plus lui-même qu'un liquide de moins en moins apte à entretenir sa vitalité, toutes les fonctions des tissus se ralentissent graduellement pour bientôt s'éteindre. Le cerveau cesse de fonctionner, la sensibilité est abolie, la circulation se ralentit, et ce ralentissement — dans l'asphyxie par obstruction des voies respiratoires — est favorisé par l'affaissement partiel des poumons, qui entrave la circulation dans les capillaires. Le cœur, Vultimum moriens , en raison de sa vitalité énergique, lutte quelque temps encore; mais, comme il est privé, de même que les autres tissus, de son stimulant naturel, le sang artériel, ses battements se ralentissent, la circulation devient de moins en moins active, les capillaires se congestionnent, les globules se soudent entre eux et se déforment. Finalement, la circulation s'arrête. Le cœur, ou plutôt une partie de cet organe, bat encore pendant quelque temps ^, mais bientôt cesse complètement de fonctionner, et l'animal est mort.
Ce n'est pas uniquement, sans doute, à l'action du sang noir sur le cœur que sont dus le ralentissement de ses battements et l'arrêt de la circulation qui en est la conséquence, car, indépendamment de tout excitant, cet organe peut battre un temps relativement fort long. Je crois qu'une des principales causes de son arrêt doit être la difïiculté qu'il éprouve, surtout étant déjà affaibli, à forcer les globules sanguins déformés et soudés entre eux par suite du ra-
* En ouvrant chez un animal asphyxici une grosse artère, on constate facilement que récoulemcnt du sang s'arrête bien avant que les battements du cœur aient cesse.
lentisseQient de ia circulation à franchir les capillaires, ceux du poumon notamment. La congestion considérable des vaisseaux veineux et des cavités droites du cœur, rapprochée de l'état de vacuité relative des artères, prouve bien que c'est dans le poumon que se trouve la cause réelle de l'arrêt de la circulation , l'obstacle que, malgré ses efforts, le cœur est impuissant à vaincre.
Troubles de la respiration et phénomènes asphyxiques dans les maladies. L'asphyxie est de tous les états pathologiques celui qu'en réalité on observe le plus fréquemment; elle est le genre de mort le plus commun, celui qui termine le plus grand nombre de maladies. Rarement on meurt de l'affection dont on est atteint; à une certaine période de la maladie, l'asphyxie, dont le râle des mourants est l'attristant symptôme, vient en précipiter le terme.
L'étude des troubles respiratoires dans toutes les maladies étant trop longue , nous ne nous occuperons que des affections où on les rencontre le plus fréquemment, c'est-à-dire celles du poumon. Dans les maladies du cœur, l'asphyxie est également fort commune, mais nous nous sommes suffisamment occupé de son mécanisme dans le chapitre consacré à la physiologie des troubles de la circulation.
La plus commune des maladies du poumon, la simple bronchite, c'est-à-dire l'affection vulgairement désignée sous le nom de rhume de poitrine, peut, lorsqu'elle est intense, occasionner un embarras dans la respiration, résultant de l'obstruction des bronches produite par le gonflement de la muqueuse et par le liquide visqueux qu'elle sécrète; mais ce n'est que lorsque l'inflammation et la congestion atteignent les dernières ramifications des bronches [bronchite capillaire) que la gêne de la respiration et l'asphyxie consécutive se manifestent avec intensité. L'air n'arrive qu'avec difficulté dans les alvéoles pulmonaires, l'échange des gaz ne se fait plus et, malgré les efforts du malade, qui précipite instinctivement ses mouvements respiratoires pour augnienter le volume d'air que ses poumons reçoivent, il finit souvent par succomber à une asphyxie plus ou moins rapide.
La bronchite c/ironi(/u(' des vieillards n'atteint pas, généralement, les petites bronches et cependant parfois elle peut déterminer l'asphyxie; c'est ce qui arrive, par exemple, chez les individus débilités, dont les nuiscles bronchiques, devenus inertes, ne peuvent plus expulser les mucosités que les bronches contiennent. Les malades sont alors, en réalité, noyés dans leurs crachats.
Dans la pneumonie ou fluxion de poitrine, la gêne de la respiration est produite par la congestion des vaisseaux pulmonaires, dont la turgescence empêche les alvéoles de recevoir de l'air en quantité sullisante. L'exsudation qu'elles contiennent à la suite de cette congestion contribue encore à diminuer la surface respirante. La douleur que ressent le malade en respirant profondément l'oblige à diminuer l'amplitude des mouvements respiratoires et à y suppléer par leur nombre, qui dépasse souvent alors quarante par minute. Malheureusement ces obstacles coïncident précisément avec le besoin d'une absorption plus abondante d'air, car la fièvre qui accompagne cette affection augmente l'oxydation des tissus, par suite, la formation d'acide carbonique et, par conséquent, le besoin d'oxygène. Quand la fièvre disparait, la gêne de la respiration diminue considérablement , non parce que la congestion pulmonaire a cessé, mais uniquement parce que , le besoin de respiration étant moindre, la quantité d'air introduite dans les poumons devient à peu près suffisante; c'est pour cette raison sans doute que le froid, qui calme la fièvre, diminue aussi la gêne de la respn-ation. L'application sur la poitrine de serviettes trempées dans l'eau froide et tordues , qu'on remplace toutes les cinq minutes , moyen indiqué par Niemeyer, est fort rationnelle. La saignée agit comme le froid en abaissant la température et en diniinuant la fièvre; mais, comme elle affaiblit beaucoup le malade, déjà affaibli par la maladie, elle augmente ses chances de mort. Il faut proscrire également tout ce (jui nécessiterait une resi)iration plus active, comme les njouvements, l'usage de la parole , les elTorts , etc.
Dans la pleurésie, inflammation de la plèvre accompagnée d'un épanchement de liquide dans le sac qui la constitue, la gêne de la respiration est proportionnelle au volume de l'épanchement. Quand
il est considérable, la pression qu'il exerce sur le poumon est assez forte pour empêcher cet organe de fonctionner, et l'asphyxie arrive rapidement, à moins qu'on ne s'empresse de frayer un chemin au liquide. Cette opération, déjà connue du temps d'Hippocrate, tend de plus en plus à entrer dans la pratique journalière.
La douleur que produit aux individus atteints de pleurésie le glissement l'un sur l'autre des feuillets de la plèvre enflammée les force à diminuer beaucoup la profondeur des mouvements respiratoires, et, par suite, augmente encore la gêne de la respiration.
La mort rapide qui accompagne les congestions pulmonaires est également produite par l'asphyxie. Les congestions considérables ont pour résultat une transsudation séreuse abondante dans les alvéoles, qui se remplissent de liquide et ne peuvent plus recevoir d'air, d'où résulte l'arrêt rapide de la respiration.
La gêne de la respiration qu'on observe à une certaine période de la phthisie pulmonaire tient à plusieurs causes , notamment au remplissage et à la destruction des alvéoles et des petites bronches par les granulations tuberculeuses, au catarrhe qui accompagne la maladie et a pour résultat de rétrécir les bronches, et enfin à l'obstruction des rameaux de l'artère pulmonaire à mesure que les tubercules se développent. Elle a, comme dans les affections précédentes, pour conséquence l'accélération des mouvements respiratoires; la fréquence habituelle de ces derniers est même un des meilleurs signes de cette maladie. Il n'est pas habituel cependant dans la phthisie de voir le malade succomber à l'asphyxie produite par la gêne de la respiration. L'affaiblissement dii à la fièvre continuelle, à la diarrhée, aux sueurs nocturnes, est la cause principale de la terminaison fatale de la maladie. Dans sa dernière période, les dépenses de l'organisme deviennent de plus en plus inférieures à ses recettes , et ce défaut d'équilibre finit forcément par amener la mort. On comprend dès lors la nécessite de donner aux phthisiques une nourriture aussi substantielle que possible (lait et corps gras notamment), en ayant soin de ne négliger aucun moyen de stimuler leur appétit et de les faire digérer.
HYGIENE DE LA KESPIliATION. 397
L'huile de Ibie de morue, si employée en pareil cas, n'agit probablGiiient ({ue comme matière alimentaire d'une richesse considérable sous un petit volume.
Le pneumothorax ou accumulation d'air dans la plèvre, affection fort rare, a pour résultat les épanchements liquides entre les parois de cette membrane, la compression du poumon et l'asphyxie. Si la plaie qui a permis l'introduction de l'air a les bords irréguliers et susceptibles de former soupape, de façon à permettre à l'air d'entrer dans la plèvre, mais non d'en sortir, le thorax se gonfle de plus en plus à chaque inspiration et finit par acquérir, du côté atteint, un volume énorme. La plèvre, gonflée comme une vessie, comprime le poumon et l'empêche de fonctionner. Le poumon du côté sain peut seul alors respirer, et encore respire-t-il mal, en raison de la congestion et de l'œdème consécutifs à la compression que subissent les vaisseaux pulmonaires du côté atteint. Cette compression fennant, en effet, au cœur la moitié de ses canaux d'écoulement, l'autre moitié reçoit une surcharge qui détermine une congestion considérable.
Les blessures de la plèvre qui permettent l'introduction de l'air dans cette membrane peuvent se faire de dehors en dedans, ce qui arrive, par exemple, à la suite d'un coup d'épée, d'une fracture de côte, etc., ou de dedans en dehors, connue lorsqu'un abcès du poumon tend à s'ouvrir à l'extérieur; ce n'est que dans ce dernier cas que l'air introduit dans le poumon par la respiration pourrait pénétrer dans la cavité de la plèvre; mais, en réalité, il y pénètre fort rarement.
Vetnphj/sème pulmonaire, c'est-à-dire la dilatation du poumon par l'air, dilatation qui porte quelquefois sur le tissu séparant les lobules , mais a le plus souvent son siège dans les alvéoles ellesmêmes, se manifeste à la suite d'efforts, de fatigues de l'appareil vocal, d'expirations violentes, comme, par exemple, celles que peut nécessiter le jeu d'un instrument à vent, etc., ou lorsque, un certain nombre d'alvéoles étant oblitérées, celles qui restent doivent remplir les fonctions des premières.
La dilatation des lobules du poumon a pour résultat la compres-
sien des vaisseaux pulmonaires, l'atrophie de plusieurs d'entre eux et, par suite, la diminution des points de contact entre le sang et l'air, ce qui, naturellement, restreint la surface respirante et produit la gêne de la respiration. La compression du tissu pulmonaire lui ayant fait perdre de son élasticité, l'expiration, malgré les efforts fatigants de tous les muscles expirateurs, n'est pas complète, et l'air des alvéoles ne se renouvelle pas suffisamment, ce qui fait que le malade est dans le cas d'une personne respirant un air incomplétenient renouvelé, c'est-à-dire s'asphyxie lentement.
Vasthme peut être mis au premier rang des affections déterminant les troubles de la respiration en apparence les j)lus profonds. Les accès d'asthme peuvent être considérés, en réalité, connue des accès d'asphyxie. Ils sont déterminés chacun par la convulsion des muscles bronchiques et inspirateurs, probablement consécutive à l'excitabilité anormale des centres nerveux respiratoires. De cette convulsion résultent, d'une part, le rétrécissement spasmodi(|ue des bronches et, par suite, la diminution du volume d'air qui y pénètre; et de l'autre, l'abaissement du diaphragme, ce qui maintient le thorax dilaté et fixé dans la position de l'inspiration. Les poumons sont pleins d'air, jnais d'un air qui ne peut se renouveler qu'au prix des efforts violents que fait le malade pour augmenter la dilatation de la poitrine. La contraction des bronches nécessite également des efforts pour vider les poumons et rend rex[)iration prolongée, (le n'est probablement (jue quanti l'intoxication du malade par l'acide carbonique accumulé dans le sang commence à se produire que les muscles contractés se relâchent et que les accidents disparaissent.
Il est facile de prévoir que l'augmentation de la pression de l'atmosphère doit rendre les accès de l'asthme moins pénibles en rendant plus considéral)lo, pour le même volume d'air introduit dans les poumons, la quantité d'oxygène qu'il contient. On observe, en effet, que les asthmatiques sont très-soulagés par le séjour dans une atmosphère comprimée.
L'asphyxie par convulsion des muscles respiratoires qu'on ob-
Il V (il km; \)\] LA KKSI'I l;.\ Il ON. :i<yj
serve dans le tétanos est une sorte d'accès d'asthme prolongé. Il n'est généralement lunesle (|u'en raison même de sa durée.
Nous inciilioimcKtiis ciiliii |)iiriiii les (rouMcs do la resj)ii'alion les plus (•oiiiiimiis , Vusiihii.nc par (''Ciniic hro/ichli/Kc, c'est-ii-dirc par acc'UMiulalioii de li(|ui(lu tians les hronelies. Ce UKjde d'asphyxie constitue, connue nous l'avons dit plus iiaul^ la jjériode ultime de la plupart des maladies et est le genre de mort le plus fréquent. iMalheureusement, si nous en connaissons très-bien les elTets, nous n'en connaissons (pie fort iinparrailement les causes et nous ignorons absolument les moyens de le combattre.
APPRÉCIATION PHYSIOLOGIQUE DES DIVERSES MÉTHODES DE TRAITEMENT EN USAGE CONTRE L'ASPHYXIE.
Toutes les méthodes de traitement auxquelles ou a recours contre l'asphyxie doivent avoir pour but final de rauinier la circulation et la respiration. Quand la circulation n'est pas complètement suspendue, on agit utilement sur elle en oxygénant le sang par l'introduction de l'air dans les poumons; mais, quand elle s'est arrêtée cette introduction est absolument sans ctFct; car, le sang ne circulant plus, les globules immobiles ne peuvent aller chercher dans les poumons pour le porter aux organes l'oxygène dont ces derniers ont besoin. C'est donc uniquement sur le cœur qu'il faut alors agir. Nous allons comprendre l'utilité de ces principes en faisant l'examen physiologique des diverses méthodes en usage contre l'asphyxie; examen fort utile en présence de l'obscurité qui règne encore à ce sujet dans les ouvrages classiques.
Insufflation pulmonaire. — L'idée d'insuffler de l'air dans les poumons des noyés et des asphyxiés était déj.à connue du temps de Vésale. Les appareils proposés pour la réaliser sont fort nombreux. Le plus simple de tous est le soufflet ordinaire; on introduit le tube qui le termine dans une des narines, en appliquant la main sur l'autre et sur la bouche, de manière à les fermer complètement pendant qu'on remplit d'air le poumon. Quand cet organe est plein, il suffit d'ouvrir la bouche pour qu'il se vide immédiatement. On répète cette opération quinze ou seize fois environ par minute.
Cet appareil a été remplacé par un soufflet double, dont on introduit l'extrémité dans une des narines, comme précédemment, et dont l'intérieur est disposé de façon que, toutes les fois que l'instrument se dilate, un de ses compartiments se remplit d air atmosphérique et l'autre d'aii* venant des poumons. C'est d'un instrument de cette sorte, mis en mouvement par un moteur, que se sert Claude Bernard dans ses expériences.
Le plus simple et le plus portatif des appareils imaginés poiu- pratiquer l'insufflation pulmonaire est celui dû au pliysiologiste anglais W. Kicliardson*. II consiste en deux poires de caoutchouc terminées par un tube comuuiu qu'on introduit dans une
*J'al trouvé la descriplion et la figure de cet appareil, eiitore inconnu en France, dans un mémoire d(' Hichardson, publié en 1870 dans le Médical Times and Gazette, sous ce titre : On arlificiai respiration.
narine, l'autre, ainsi que la bouche, étant fermée. Les poires sont munies de soupapes disj^osées de façon que lorsque, après avoir été comprimées, on les laisse se gonfler, l'une se remplit d'air du dehors et l'autre d'au* du poumon. En les faisant fonctionner alternativement, on vide et on remplit à volonté la poitrine.
Les anciennes expériences d'Albert, répétées par M. Penùn et divers expérimentateurs, ont prouvé que l'air insufflé par le nez ou la bouche, au lieu de se rendre dans les poumons, va en jjresque totalité dans l'estomac, dont le gonflement et l'évacuation alternatifs simulent la respiration, et que, même en comprimant le cartilage thyroïde de façon à aplatir rœsojihage, on n'évite pas complètement cet inconvénient.
Le seul moyen de faire pénétrer sûrement l'air dans les poumons quand on veut pratiquer l'insufflation pulmonaire est de placer dans le larynx le tube qui termine l'appareil insufflateur. On y arrive en le faisant glisser le long d'un doigt introduit assez profondément dans la houche pour que son extrémité recourbée en crochet puisse soulever l'épiglotte. Mais c'est là une opération qui, chez l'homme, est loin d'être facile, malgré les divers spéculums imaginés à cet effet.
En vue d'arriver rapidement et sûrement dans le larynx de jeunes animaux sur lesquels je faisais des expériences, j'ai autrefois fait construire une sonde d'acier creuse, terminée à l'une de ses extrémités j^ar une sorte de biseau très-aigu que j'enfonçais à travers les parois du cou dans la trachée. L'autre extrémité communiquait par un tube en caoutchouc avec l'appareil insufflateur. Ce genre de trachéotome considérablement simplifié était parfaitement supporté par les animaux, qui guérissaient rapidement de la légère blessure qui en était la conséquence. Mais, comme on le verra plus loin, il existe des méthodes beaucoup plus simples pour introduire artificiellement chez l'homme de l'air dans la poitrine.
La difficulté de faire pénétrer de l'air dans le larynx n'est pas le seul inconvénient de l'insufflation pulmonaire. Si on n'a pas soin de la pratiquer très-doucement et en se servant d'une canule d'un diamètre très-inférieur à celui de la trachée, elle produit des ruptures pulmonaires qui précipitent la mort de l'animal, ainsi que l'ont prouvé les expériences de Leroy d'Etiolles et de Magendie. Injecter beaucoup d'air à la fois est du reste inutile, car dans l'asphyxie avancée — la seule qu'on ait habituellement à combattre — le courant sanguin qui traverse la surface pulmonaire, étant fort minime, n'a besoin que d'une très-petite quantité d'air pour être suffisamment oxygéné.
Quelles que soient les précautions avec lesquelles on la pratique, l'insufflation pulmonaire est loin d'avoir contre l'asphyxie l'efficacité qu'on lui attribue généralement. Je me suis convaincu bien des fois par expérience qu'elle ne ramenait guère à la vie que les animaux dont l'asphyxie n'avait eu qu'une durée très-courte et qui souvent se seraient ranimés sans aucun soin. On le comprend facilement, du reste, en réfléchissant qu'elle est sans aucune action siu- la circulation et, par conséquent, tout à fait sans objet quand le cœur a cessé de battre. On ne peut guère l'employer utilement que dans les recherches physiologiques, pour remplacer la resjiiration naturelle quand la circulation subsiste, comme dans les expériences sur le curare par exemple.
Respiration artificielle. — La respiration artificielle est très-supérieure à l'insufflation pulmonaire, car elle n'exige aucun appareil spécial et ne présente jamais de danger. On pouvait se demander jusqu'à ces dernières années si les méthodes en usage pour la pratiquer produisaient l'introduction d'un volume d'air suffisant dans les poumons; mais les expériences faites récemment sur un grand nombre de cadavres par une Société médicale de Londres ont complètement résolu la question.
Un des plus anciens procddés de respiration artificielle est celui qui consiste h exercer des pressions intermittentes sur la poitrine avec la main ou en ceignant le thorax avec un bandage qu'on resserre et relâche alternativement. D'après les expériences de la Commission anglaise dont il est parlé plus haut, on introduit ainsi dans la poitrine à chaque mouvement inspiratoire de 8 h 10 pouces cubes d'air*.
Le procédé de respiration artificielle imaginé par Marshal Hall est un des plus connus et cependant un des moins parfaits. Il consiste simplement à, tourner alternativement le patient sur le dos et sur le ventre quinze à seize fois par minute. La quantité d'air ainsi introduite est fort minime. Dans un grand nombre d'expériences elle a oscillé entre 1 et 8 pouces cubes.
On a modifié cette méthode en attachant l'asphyxié sur une planche avec un poids sur la poitrine et un sur le ventre, et imprimant à la planche un mouvement de rotation, de façon que la tête du sujet regarde tantôt le ciel, tantôt la terre. Dans la première position, le poids produit l'expiration; dans la seconde, il cesse de comprimer le corps, et l'élasticité pulmonaire produit l'inspiration. La quantité d'air introduite est un peu plus considérable que par le procédé précédent; mais la pression d'un poids sur la poitrine, lorsque les battements du cœur sont déjà ralentis, peut avoir pour conséquence leur arrêt définitif. Ce perfectionnement doit donc être considéré comme plus beaucoup dangereux qu'utile.
L'élévation des côtes avec l'extrémité des doigts enfoncés sous les fausses côtes n'a déterminé que l'introduction de 5 pouces cubes d'air. Leur écartement et leur rapprochement successifs de l'axe du corps avec l'extrémité des doigts constituerait certainement, d'après nous, un procédé supérieur à leur élévation, car on imiterait beaucoup mieux alors les mouvements naturels. Mais, ce moyen n'ayant pas encore été proposé, ses eflfets n'ont pu être encore étudiés.
La méthode qui, d'après les expériences de la Commission anglaise, a produit la plus grande introduction d'air dans les poumons est celle de Sylvester, méthode fort simple , qui consiste simplement à se placer derrière l'asphyxié et à élever ses bras de façon à les amener au-dessus de sa tête, ce qui élargit le thorax par élévation des côtes, puis à les abaisser de façon à les ramener le long du corps, en exerçant en même temps une pression légère sur les bas côtés de la poitrine. On a obtenu ainsi dans diverses expériences sur plusieurs sujets l'introduction de 15 à 40 pouces cubes d'air; en y ajoutant une pression sur le sternum, on pourrait arriver à introduire 50 pouces cubes dans la poitrine; mais il ne faut pas avoir recours à cette dernière manœuvre à cause de la pression qu'on exercerait ainsi sur le cœur.
Le docteur Pacini croit qu'en soulevant seulement les épaules et les clavicules de l'asphyxié au moyen des mains avec lesquelles on embrasse la partie supérieure des deux bras, on introduit plus d'air dans les poumons qu'en élevant les membres supérieurs au-dessus de la tête, comme nous l'avons indiqué plus haut.
On a également proposé de pratiquer la respiration artificielle par faradisation des nerfs phréniques, nerfs sous l'influence desquels est placée l'action du diaphragme. Mais cette méthode, qui n'est pas supérieure, comme résultat, à celles que nous venons de décrire, exige des appareils spéciaux, d'un maniement délicat et qu'on ne peut avoir toujours sous la main.
On voit, par ce qui précède, que nous possédons dans la respiration artificielle, pratiquée comme nous l'avons dit, un moyen fort simple d'introduire de l'air dans les poumons; mais cette introduction ne peut être efficace, nous le répétons, qu'à la condition que le sang circule encore; quand il y aura stase complète de ce liquide dans les poumons, l'introduction de l'air dans ces organes sera complètement inutile.
* Un pouce cube anglais éijuivuul à un ]ieu jilus de l'j centimètres cubes.
Ce n'est plus alors sur la respii-ation , mais bien sur la circulation et, par conséquent, sur le cœur, qu'il faudra agir.
Cautérisation de la poitrine. — La cautërîsation profonde de la poitrine au fer rouge a été préconisée par plusieurs médecins contre l'asphyxie, et notamment par le docteur Faure, contre l'asphyxie au charbon. C'est un moyen assez logique, mais il n'a pas donné de bons résultats à la Commission anglaise dont nous avons précédemment parlé, et moi-même j'ai eu occasion de l'employer plusieurs fois sans succès. Peut-être les cautérisations n'avaient-elles pas été assez profondes et ce moyen méi'iterait-t-il d'être étudié de nouveau. Le lieu à choisir pour pratiquer la cautérisation doit être, dit Claude Bernard, c( celui où les nerfs, restant plus longtemps impressionnables, peuvent réagir plus directement sur les mouvements respiratoires. A ce titre, les rameaux sensitifs du plexus cervico-bracliial , un peu au-dessous des clavicules, doivent être choisis de préférence.» Du reste, sans avoir recours à la cautérisation, on obtient, ainsi que je l'ai constaté, de bons eiïets de l'application d'un coi'jis très-chaud (un fer à repasser par exemple) sur la région du cœur.
Excitants divers : glace, tabac, etc. — Je ne citerai que pour mémoire l'emploi d'excitants divers, tels que la glace dans le rectum, les lavements d'infusion de tabac, les frictions sur le corps, l'ammoniaque sous les narines, l'insufflation de fumée de tabac dans le rectum, les douches d'eau froide sur la moelle épinière, etc. Trèsusités autrefois pour la plupart, ils sont à peu près abandonnés aujourd'hui. Cependant ce sont des adjuvants utiles, qu'on peut en tout cas employer sans danger. Je n'en parlerai pas davantage, n'ayant pas fait d'expériences comparatives sur leur action.
Acupuncture et électropuncture du cœur. — On a proposé comme stimulant énergique du cœur l'acupuncture , qui se jiratique en enfonçant de minces aiguilles dans cet organe, au niveau de sa jJointe. Pour piquer le cœur cliez l'homme, il faut enfoncer l'aiguille au milieu du cinquième espace intercostal gauche, à 3 centimètres en dehors du bord du sternum, à une profondeur de 3 à 4 centimètres.
Si on veut augmenter l'excitation du cœur et pratiquer ce que l'on nomme Vélectropuncture, on fait, en se servant de l'aiguille enfoncée dans le cœur comme conducteur, passer un courant électi'ique à travers l'organe, le pôle positif communiquant avec l'aiguille, le pôle négatif placé sur la poitrine.
L'électropuncture du cœur est évidemment en théorie le moyen le plus énergique que la science possède pour ranimer les battements de cet organe lorsqu'ils sont éteints. Pour en apprécier pratiquement la valeur, j'ai fait les expériences suivantes:
Plusieurs lapins adultes sont asphyxiés, soit par submersion, soit par séjour dans une atmosphère confinée. Quelques minutes après que les mouvements respiratoires ont cessé, j'enlève, avec les précautions nécessaires pour ne pas produire d'hémorrhagie importante, une portion du sternum assez étendue pour mettre le cœur à nu, et je trouve cet organe immobile ou exécutant quelques rares mouvements, suivant le temps pendant lequel a duré l'asjjhyxie. Après avoir attendu qu'il devienne immobile, je fais passer un courant continu dans l'organe, un pôle placé dans le rectum, l'autre pôle communiquant avec une aiguille enfoncée dans la pointe du cœur. La pile employée était celle dont il sera parlé plus loin.
Quelle que fût l'intensité ou la faiblesse du courant continu employé, je n'ai jamais vu sous son influence se réveiller les battements éteints; mais en le faisant passer d'une façon intermittente, c'est-à-dire en interrompant, toy.tes les secondes par exemple, le contact du réophore avec l'aiguille placée dans l'organe, à chaque nouveau passage du courant j'obtenais, habituellement du côté droit du cœur et bien
plus rarement du côté gauche, des contractions qui m'ont paru d'autant plus e'nergiques que le courant était lui-même plus intense.
Nous devons conclure de ce qui précède que pour pratiquer l'électropuncturc du cœur avec succès il faut espacer les secousses que le cœur reçoit, au lieu de faire traverser cet organe par un courant continu, comme on l'avait proposé jusqu'ici.
Je dois signaler comme inconvénient de cette méthode que l'aiguille enfoncée dans le cœur s'entoure très-rapidement de bulles gazeuses produites par la décomposition des tissus sous l'influence du courant. Avec un courant intense, cette production est assez abondante; elle est naturellement moindre lorsqu'il est intermittent que quand il est continu.
Nous verrons plus loin qu'avec un appareil d'induction dont on espace suffisamment les secousses on obtient exactement les mêmes effets qu'avec les courants continus, contrairement aux assertions de divers observateurs.
L'électrisation du cœur constitue, comme nous le disions plus haut, le moyen le plus énergique que nous possédions de réveiller les battements de cet organe. Une heure après la mort par séjour dans une atmosphère confinée, j'ai pu réveiller ses mouvements complétements éteints. Dans la mort par submersion, sa contractilité persiste beaucoup moins longtemps*. Du reste, pour des raisons que je dirai dans iin autre paragraphe, l'électropuncturc, comme toutes les autres méthodes, est généralement à peu près inutile contre ce dernier genre d'asphyxie.
Emploi de l'électricité contre l'asphyxie. Idendité des effets produits par les courants de la pile et par ceux des appareils d'induction. — De tous les moyens proposés contre l'asphyxie, l'électricité est celui qui a donné les plus grandes espérances. Mais, soit par inexpérience dans son emploi, soit pour toute autre cause, ces espérances n'ont été suivies que de résultats fort minimes.
L'électricité est usitée, comme on sait, en médecine sous deux formes : les courants continus fournis par les piles ; les courants intermittents produits par les bobines d'induction. Ces derniers sont presque exclusivement employés aujourd'hui — quoique dans bien des cas ils soient très-inférieurs aux premiers — en raison de leur simplicité et du peu de volume des appareils qui les fournissent.
MM. Legros et Onimus ont soutenu, d'après des expériences faites sur des animaux asphyxiés ou, pour nous exprimer plus correctement, empoisonnés parle chloroforme, que les courants d'induction à intermittence rapide, tels que ceux obtenus avec les appareils fabriqués actuellement, produisaient l'arrêt du cœur et, par suite, ne faisaient que hâter la mort; ce qui les a conduits à les proscrire dans l'asphyxie. N'ayant pas expérimenté sur des animaux soumis à l'action du chloroforme , je ne m'occuperai pas de ces derniers ; mais, comme conclusion de nombreuses expériences que j'ai faites sur des animaux asphyxiés, je crois pouvoir dire :
1° Qu'en opérant sur le cœur mis à nu, comme je l'ai expliqué plus haut, on voit les battements de cet organe et les mouvements respiratoires se réveiller tout aussi bien sous V action des courants d^ Induction que sous celle des courants continus, a condition d'espacer les secousses fournies par les seconds ou par les premiers. On y arrive facilement en ne touchant qu'à certains intervalles, toutes les secondes par exemple, quand il s'agit du cœur, toutes les deux ou trois secondes quand il s'agit du diaphragme, l'organe à électriser.
* J'ai eu plusieurs fois occasion de constaler dans mes recherches ce fait curieux, que lo cœur, qu'on qualifie habituellement lyuUimum morialls, est cependant un des organes dont la contractilité persiste le moins longtemps après la mort. Alors qu'il est devenu complètement insensible à l'excitant électrique, un fragment d'un muscle quelconque séparé du corps, le muscle intercostal par exemple, se contracte énergicjiiemcnt sous son influence.
2° Qu'en faisant passer (V une façon continue dans le cœur ou dans le diaphragme les courants à intermittences rapides fournis par les bobines d'induction ou ceux produits par les piles, on n'obtient d'autres résultats que de contracter ces organes au moment du passage du courant, sans que cette contraction soit, surtout pour le diaphragme, suivie du rétablissement de leurs mouvements. Si les battements du cœur persistent encore, les courants de la pile et surtout les courants d'induction, employés comme nous venons de le dire, les ralentissent ou les suppriment généralement.
Mes expériences ont été faites, non sur des grenouilles, animaux n'ayant aucune analogie avec l'homme, mais sur des lapins, qui appartiennent, comme lui, à la classe des mammifères. Elles prouvent, comme on le voit, qu'avec les courants des piles on peut, tout aussi bien qu'avec ceux des bobines, obtenir les effets les plus contraires, suivant la manière dont on en fait usage.
Les courants d'induction que j'ai employés étaient fournis par l'appareil de Gaiffe; les courants constants étaient obtenus par la pile de Daniell, modifiée par MM. Callaud et Trouvé. Cet appareil produit des courants très-constants et n'a que peu d'effets chimiques. Grâce à la sujjpression des vases poreux, il est fort propre et chacun peut le construire facilement. La pile dont j'ai fait usage se composait de 40 éléments, disposés de façon qu'on piit se servir seulement de ceux jugés nécessaires.
Fig, 123. — Éléments de la pile employée dans nos expériences *.
Je crois d'après ce qui précède, que pour obtenir des courants continus ou des appareils d'induction leur maximum d'effets dans l'asphyxie, il faudrait, ce qui, du reste est parfaitement simple, leur adapter un mécanisme interrompant le courant de façon à ne pas le faire passer à travers les organes plus de 60 fois par minute. Les intermittences des appareils d'induction qu'on trouve actuellement dans le commerce sont infiniment trop rapides et il faut que ce soit la main de l'opérateur qui fasse l'office d'interrupteur.
M. Duchène, de Boulogne, a proposé de pratiquer la respiration artificielle avec les courants d'induction en électrisant le nerf phrénique sous la dépendance duquel le diaphragme est placé. Il suffit, pour cela, de placer les deux pôles de l'instrument sur les côtés du cou, sur le bord interne du sterno-mastoïdien, et de faire passer
* L'élément cuivre de cette pile est constitué par un fil de cuivre dont la partie inférieure, enroulée en spirale, repose sur le fond du vase qui le contient. Sa partie verticale est enveloppée d'un tube de verre. L'élément zinc est formé par un simple cylindre de zinc, occupant le tiers supérieur du vase, sur le rebord supérieur duquel il s'appuie. Pour mettre la pile en activité, on la remplit d'eau et on y jette quelques cristaux de sulfate de cuivre. Elle jieut fonutioiiiicr Jilus d'un mois sans qu'un ail besoin d'y loucher.
le courant quinze ou dix-liuit fois par minute. On obtient ainsi, comme, du reste, avec les courants coutlmis, la contraction du diaphragme et, par suite, la dilatation de la poitrine; mais, ainsi que je l'ai déjà dit, cette méthode ne présente pas d'avantage sur les procédés de respiration artificielle précédemment décrits.
Le même auteur est parvenu chez l'homme, dans un cas très-intéressant, à stimuler les mouvements du cœur par électrisation de la région précordiale au moyen des courants d'induction — ce qui est conforme à nos expériences précédemment citées. — Il a vu dans le même cas — point sur lequel je n'ai pas expérimenté — qu'en électrisant le thorax dans la portion correspondant à la face postérieure du poumon, on excitait la force do l'expiration et facilitait l'expulsion des mucosités bronchiques- Quel est le degi'é d'utilité de l'électricité dans l'asphyxie? Les courants d'induction et continus ont été employés avec succès par divers expérimentateurs contre les accidents produits par le chloroforme. Mais, quant à leur effet contre l'asphxyie, notamment contre l'asphxie par submersion, je dois dire, tout en souhaitant vivement de voir d'autres expérimentateurs plus heureux que moi, que je n'en ai obtenu que des résultats fort minimes et inférieurs souvent à ceux produits par d'autres moyens, comme je le démontrerai plus loin en faisant voir que des asphyxiés soumis inutilement pendant une demi-heure à des courants d'induction ont pu ensuite être ramenés à la vie.
Les courants continus sont ceux sur lesquels j'avais fondé d'abord les plus gi-andes espérances. Depuis les recherches d'Aldini en 1804, leur action contre l'asphyxie n'avait pas été étudiée, et dans les ouvrages les plus récents, Hiffelsheîm, Tripier, Remak, Legros et Onimus, etc., on ne trouve aucune expérience à ce sujet. Les seules publiées, à ma connaissance, sont celles d'Aldini, qui se borne K dire, du reste, en quelques lignes, dans son Essai sur le galvanisme, «qu'il a toujours réussi à ra- «mener à la vie avec la pile les asphyxiés par submersion, sauf dans les cas oà,2>(i^ "Une submersion trop prolongée, V animal avait entièrement cessé de vivre. »
C'est là, comme on le voit, une indication fort vague; elle se résume à dire qu'on ramène à la vie par la pile les noyés qui ne sont pas restés trop longtemps sous l'eau, ce qui peut s'appliquer à tous les autres moyens connus, y compris l'abstention. Pour vérifier l'utilité des courants continus dans l'asphyxie, notamment dans celle par submersion, j'ai fait, avec la grande pile dont j'ai parlé plus haut — et que j'avais fait construire pour cet objet — des expériences variées, qui m'ont démontré le peu d'efficacité de ce moyen. Jamais je n^ai réussi à ramener à la vie un lapin adulte resté 4 minutes sous Veau. J'ai pu, comme je l'ai dit plus haut, faire battre le cœur d'animaux morts depuis une heure et les faire respirer; mais je n'ai pas réussi à les ramener définitivement à la vie quand la durée de l'asphyxie avait dépassé les limites que je viens d'indiquer. Ce que j'ai obtenu de plus net de mes expériences, c'est, d'une part, d'avoir mis en évidence la cause, dont je parlerai plus loin, pour laquelle les individus restés sous l'eau un certain temps ne jjeuvent revenir à la vie; et, d'autre part, d'avoir découvert, ainsi qu'il en sera également question plus loin, un moyen plus puissant que l'électricité dans certains cas d'asphyxie. Elles ont démontré, en outre, la similitude des effets des courants induits et continus sur la respiration et la circulation, et la possibilité de les employer pour réveiller les mouvements du cœur complètement éteints ; indication qui pourrait certainement être utile dans diverses maladies.
Je suis loin de croire, du reste, le sujet épuisé par mes expériences. L'électricité est un agent puissant, que nous ne savons pas encore manier. Il serait facile de tracer un programme de recherches sur son application au traitement dos diverses formes d'asphyxie, et si ces recherches ne conduisaient pas au résultat voulu, elles
conduiraient sûrement à quelques résultats nouveaux, car il n'y a guère d'expérience qui ne soit instructive pour celui qui sait observer. Si je ne me suis pas avancé plus loin dans cette voie, c'est que des investigations de cette nature sont malheureusement fort onéreuses pour un savant ne possédant que ses seules ressources.
Emploi de la chaleur contre l'asphyxie. — Les anciens auteurs recommandent généralement de réchauffer les asphyxiés en les frictionnant avec des linges chauds; mais ce moyen n'a sans doute pas fourni de grands résultats, puisque les auteurs les plus modernes n'en parlent pas ou n'en parlent que pour le proscrire complètement. Le docteur Perrin, dans son grand article Asphyxie du Dictionnaire encyclopédique (1867), n'en fait même pas mention. Robin, dans la dernière édition de son Dictionnaire de médecine (1866), dit que «toute chaleur d'origine étrangère est plus nuisible qu'utile tant que la respiration n'est pas rétablie,» ce qui semble être, du reste, l'opinion du Conseil de salubrité, qui recommande formellement, dans son instruction de 1835, de ne pas chauÔer au delà de 17 degrés le local où on donne des soins aux asphyxiés. M. Paul Bert, dans ses Leçons sur la respiration (1871), n'est pas moins explicite et recommande d'éviter de réchauffer les asphyxiés, en se basant sur ce fait, que des chats noyés dans des vases pleins d'eau à différentes températures meurent d'autant plus vite que l'eau est plus chaude.
Malgré la valeur de ces témoignages, qui ne reposent, du reste, sur aucune expélience, j'étais peu convaincu, car un grand nombre d'obsci-vations m'avaient prouvé que la température des asphyxiés baissait rapidement de 4 à 5 degrés, et, sachant combien un abaissement pareil est considérable chez les mammifères, dont la température ne varie, comme on le sait, que dans des limites fort étroites, je pensais que ce refroidissement de l'animal devait être une des causes gênant le plus le retour des fonctions vitales. Il me semblait, par suite, que la première chose à faire pour ramener les asphyxiés à la vie était — seul moyen de réchauffer un être vivant chez lequel la circulation est suspendue — de les placer dans un milieu d'une tempérarature égale à celle que leurs tissus possèdent à l'état normal, c'est-à-dire de 37 à 40 degrés, sans négliger, bien entendu, d'employer en même temps les autres moyens connus pour rappeler la circulation et la respiration.
Les recherches que j'ai faites pour vérifier l'exactitude de cette hypothèse m'ont amené à des résultats aussi cui-ieux qu'imprévus. Ne pouvant pas reproduire ici toutes mes expériences, je citerai seulement les plus frappantes. Elles eurent lieu sur trois chats de la môme mère, âgés de neuf jours.
Le premier fut plongé dans de l'eau à la température du laboratoire (16"^ environ) et maintenu 10 minutes dans ce liquide. Au sortir du bain, la température de l'animal, qui était de 38° dans l'aisselle avant l'immersion, n'était plus que de 29°,?. Après avoir pratiqué sur lui la respiration artificielle pendant 10 minutes sans succès, je le soumis pendant 25 minutes à l'action intermittente d'un courant d'induction, amené graduellement à être assez énergique pour que la main ne piit le supporter. L'animal ne se ranima pas. L'avis des assistants fut qu'il était absolument mort, puisque les moyens les plus énergiques avaient été impuissants à le rappeler à la vie. Je le plongeai alors jusqu'au cou dans un bain d'eau dont la température fut portée de 38 degrés centigrades à 48'' environ (température dont plusieurs expériences précédentes m'avaient montré l'action stimulante). L'effet fut réellement extraordinaire. Après une minute cle séjour, l'animal faisait quelques mouvements respiratoires; après 2 minutes, les mouvements s'élevaient à 15 par minute; après 12 minutes, à 27, et l'ayant abandonné — comme but d'expérimentation, car la prolongation du bain était alors plus nuisible qu'utile — à cette température considérable pendant 20 minutes, les mouA'ements s'élevèrent à 75 dans le même temps.
iivciiiM'; Di: LA i;i:si'i i;a rioN, 407
Jo répétai la mûmo oxpérioiico avec lo mémo succès sur un (louxiùuic chat, frùrc du précédent, et sur d'autres animaux du momc fige; seulcun^nt, (juaud l'animal était resté plus de 10 îi 12 minutes sous l'eau, il m'était impossible di; le ranitner, mémo en joignant à l'emploi de la chaleur celui des autres moyens, tels (|UC la respiration artificielles, l'éleetrieité, etc.
Dos expériences précédentes il 8einl)lait découler cette conséquence ]nim nette, que, do tous les moyens connus, la chaleur est lo j)lus énergique! contre l'aspliyxic. Mais en pliysiologie les généralisations sont trompeuses. Sachant que la résistance des animaux adultes ;i l'asphyxie est bien moindre que celle des animaux fort jeunes, j'ai répété mes exjjériences avec des animaux de la même espèce, mais plus âgés, et j'ai vu alors que la chaleur, de même que tous les moyens précédemment décrits : respiration artificielle, électricité, etc., n'était utile que lorsque l'asphyxie, notamment celle par submersion, n'avait duré ({u'un temps fort court et qu'on pouvait en réalité se demander, avec ce moyen comme avec les autres, si l'animal abandonné il lui-même ne serait pas revenu aussi bien à la vie. Quand l'asph^'xie avait été assez prolongée pour que l'animal ne pût revivre, c'est-à-dire quand elle avait duré 3 ou 4 minutes seulement, une température de 45° ne faisait que provoquer très-rapidement la rigidité cadavérique. Cependant il m'a toujours semblé qu'en plaçant l'animal dans un bain à la température normale du corps, la respiration artificielle, l'électricité et les autres méthodes en usage agissaient plus efficacement que lorsqu'on n'essayait pas de le réchauffer.
Quoi qu'il en soit, j'ai prouvé, je crois, par ces expériences, que la chaleur est, chez les animaux jeunes, le moyen le plus énergique que nous puissions employer contre l'asphyxie , puisqu'il réussit après que les autres ont échoué. Par analogie, nous pouvons croire que cette méthode sera la plus puissante que nous possédions pour ramener à la vie les nouveau-nés en état de mort apparente. Avant de les plonger dans un bain à une température de 40 à 45 degrés, il serait prudent de les mettre d'abord dans un bain ne dépassant pas 35° et de n'élever graduellement la température que s'ils ne se ranimaient pas.
Causes de la difficulté de ramener certains asphyxiés à la vie. Quand on ouvre, peu de temps après la mort, le cadavre d'un animal asphyxié, on trouve que les organes de la respiration et de la circulation présentent des dilTérences assez notables, suivant le mode d'asphyxie auquel l'animal a succombé. Dans l'asphyxie par l'oxyde de carbone — asphyxie qui n'est, du reste , comme nous l'avons vu , qu'un empoisonnement des globules — on trouve le sang que le cœur contient, rouge et parfaitement fluide. Dans l'asphyxie par l'acide carbonique, on le trouve noir et également liquide. J'ai constaté qu'on le trouve liquide encore^ bien qu'un peu épaissi, dans l'asphyxie par l'air confiné.
Dans l'asphyxie par submersion j'ai reconnu, par de nombreuses expériences, que le sang présentait un aspect tout différent. Lorsqu'un mammifère adulte, un lapin par exemple, est resté seule-
ment h ou 5 minutes sous l'eau, sans avoir pu respirer, les cavités du cœur contiennent toujours des caillots noirs volumineux*. Et c'est, selon moi, cette cause qui rend inutiles les moyens que l'on peut employer pour ramener la vie. Ranimer les mouvements du cœur qui ne bat plus est, comme nous Favoris prouvé, chose facile; mais forcer les caillots énormes que cet organe contient, et qui font l'office de véritables bouchons, à franchir le cercle de la circidation, est évidemment, dans F état actuel de nos connaissances , tout à fait impossible. Tant qu'on ne trouvera pas un moyen de liquéfier ces caillots, tous les procédés employés contre l'asphyxie par submersion seront tout à fait illusoires, pour peu que l'asphyxié ait séjourné plus de 4 à 5 minutes sous l'eau **, s'il est adulte^ ou, ^'11 est fort jeune, un temps un peu plus long, mais qui , dans tous les cas, est très-restreint.
Pourquoi le cœur des asphyxiés par submersion contient-il des caillots? J'ai fait sans succès diverses expériences pour trancher celte question. Est-ce simplement parce que la circulation s'est arrêtée? Mais alors on devrait trouver aussi des caillots dans le cœur des animaux dont on arrête immédiatement la respiration et la circulation en les faisant rapidement périr. Or, en tuant brusquement des lapins par luxation des vertèbres cervicales, j'ai constaté, dix minutes, une demi-heure, une heure et deux heures après la mort, que le cœur ne renfermait pas de caillots et que le sang y était fluide. J'ai constaté aussi que le sang était encore fluide, bien qu'à un degré moindre, chez des lapins tués en les faisant
* Ayant toujoitrs trouvé immédiatement après la mort par submersion des caillots noirs très-résistants, dans le cœur des mammifères lorsqu'ils avaient séjourné sous l'eau quelques minutes, et cela même quand le cœur battait encore, je ne puis m'expliquer l'affirmation des auteurs qui disent pour la plupart que le sang contenu dans le cœur des noyés est toujours liquide, qu'en admettant que ce liquide a eu le temps de se décomposer ou de subir quelque altération susceptible de le liquéfier dans l'intervalle, généralement assez long, qui sépare les autopsies de la mort.
** On cite cependant quelques exemples d'individus rappelés à la vie après un séjour d'une heure sous l'eau. Ces faits fort rares et qui n'ont rien de bien authentique peuvent s'expliquer peut-être en admettant que l'individu plongé dans l'eau a éprouvé immédiatement, par frayeur ou autrement, une brusque syncope, c'est-à-dire que les mouvements du cœur et la respiration se sont suspendus, ce qui l'a empêché de faire des efforts pour respirer et l'a soustrait, par suite, aux effets de la submersion.
séjourner dans une atmosphère confinée et qui avaient cessé de respirer depuis un (|uart d'heure.
Les caillots contenus dans le cœur des noyés par submersion n'étant pas produits par l'arrêt de la circulation, nous devons chercher ailleurs la cause de leur formation. Je pensais d'abord pouvoir l'attribuer à un empoisonnement du sani^ par rétention des gaz que ce liquide doit éliminer par les voies respiratoires, rétention qui n'a pas lieu quand le mouvement et toutes les forces dont le développement produit l'usure des tissus et, par suite, la formamation décomposés gazeux, s'arrêtent immédiatement, comme dans la mort par lésion de la moelle par exemple, au lieu de ne s'arrêter qu'au bout de quelques instants, comme dans la mort par submersion.
Mais, pour que cette explication fût vraie, il aurait fallu trouver des caillots dans le cœur des animaux asphyxiés dans l'air altéré par leur propre respiration, car alors il eut été probable que c'était bien l'accumulation dans le sang des produits de l'usure des tissus qui déterminait sa coagulation. Or j'ai reconnu, au contraire, comme je l'ai dit, que le sang contenu dans le cœur des animaux ainsi asphyxiés était seulement un peu épaissi , mais non réduit en caillots. Il m'a donc fallu renoncer à mon hypothèse.
Quoi qu'il en soit de la cause de la formation des caillots dans le cœur des asphyxiés par submersion, c'est principalement à leur présence, j'insiste sur ce point, ignoré, je crois, jusqu'à mes recherches, qu'est due la difficulté de les ramener à la vie, quelque énergiques que soient les moyens employés. Alors qu'on ramènera facilement à la vie un lapin adulte qui serait resté ^0 minutes dans de l'acide carbonique, on échouera complètement s'il est resté 4 Fninutes seulement sous Feau.
Ainsi, quelques minutes de privation de la respiration sufiisent pour détruire la vie sans retour. Cependant, dans ces organes qui vivaient il y a un instant, nous ne pouvons découvrir aucune modification essentielle qui puisse les empêcher absolument de revenir à la vie. Une science plus avancée réussira-t-elle un jour à les faire revivre? Ce résultat ne serait pas plus surprenant, sans doute, que
de rendre la vie à un membre séparé du tronc et dans lequel la rigidité s'est déjà manifestée, ce qui nous est facile. Au point de vue physiologique, la différence entre la vie et la mort est minime, et on comprend parfaitement la possibilité — largement démontrée, du reste, par l'expérience pour certains animaux inférieurs — de faire repasser l'individu mort à l'état vivant, c'est-à-dire de dépasser ces limites que la tradition semble avoir toujours considérées comme infranchissables pour la puissance humaine.
Aucun sujet, nous l'avons dit déjà , n'a été moins étudié que la mort; bien peu seraient cependant plus dignes de nos méditations et de nos recherches. Parmi ce petit nombre de certitudes que l'homme possède, la plus inexorable de toutes est celle qu'il doit mourir. Mais si ce terme fatal qui attend tous les êtres doit toujours venir, au moins serait-il bien souvent possible d'en retarder le jour. Ce n'est que d'hier que la science a soulevé le voile qui recouvre ce redoutable problème, et si le phénomène par lequel les êtres cessent de vivre nous est trop peu connu encore pour qu'il nous soit souvent possible d'arrêter l'œuvre de destruction, les résultats déjà obtenus nous permettent au moins d'entrevoir l'importance de ceux à obtenir. La science, sans doute, a ses limites; mais qui serait assez hardi pour fixer les bornes qu'elle ne pourra franchir ?