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CIRCULATION DE LA MATIÈRE DANS LES ORGANES

I^s êtres vivants ne continuent à vivre qu'à la condition de se renouveler sans cesse. Pour tout ce qui vit et même pour tout ce qui a cessé de vivre , l'heure du repos ne doit jamais sonner. Pendant la vie, les éléments des corps changent constamment; après la mort, ils changent encore, et leurs principes transformés servent bientôt à la constitution de nouveaux êtres.

L'échange de la matière au sein des organes s'opère avec une rapidité considérable. On peut se rendre compte facilement des

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f)ortos que subissent normalement les tissus en voyant ce qu'ils de- Nii'imcnl (|iiand ces pcilcs ne sont pas réparées. Vn vertébré soumis à une abstinence complète vit quinze jours environ et meurt après avoir perdu les quatre dixièmes de son poids*. En admettant que cette pei'te put se proh^nger sans que la mort arrivât, on voit, par un calcul fort simple, qu'un animal vertébré, tel ([ue riiomme par exemple, aurait, en trente-sept jours, consommé la totaliti' de son coqjs.

Chez l'intlividu (jui répare ses pertes complètement, l'échange de la matière s'opère plus vile que chez l'individu épuisé par l'abstinence ; aussi évalue-t-on à moins d'un mois le temps nécessaire il la rénovation complète de la plus grande partie du corps. Pendant les sept années qui, d'après la vieille croyance populaire, sont nécessaires pour le renouvellement complet du corps, les organes changent en réalité près de cent fois.

En tant que matière, l'homme se renouvelle donc constamment. Un événement que nous avons vu il y a quelques années a été vu en réalité par un être n'ayant rien de nous-même, mort depuis longtemps, et dont aujourd hui aucune puissance humaine ne pourrait découvrir la trace. La forme seule qui change aussi , mais pas assez pour suivre la matière dans son évolution rapide , conserve à l'être vivant l'individualité sans laquelle il ne serait qu'un agrégat confus d'atomes. Si un homme arrivé à la fin de sa carrière pouvait fixer dans l'espace tous les éléments (jui ont fait partie de ses organes et leur restituer leurs formes, il aurait devant les yeux les

* Les expériences de Chossat sur l'inanition ont prouvé que tous les tissus ne disparaissaient pas avec une rapidité égale. Les tissus graisseux et musculaire sont ceux qui s'usent le plus vite. Au moment de la mort le premier a perdu les neuf dixièmes, le second la moitié de son poids; les os, les deux dixièmes seulement. On peut se rendre compte de l'importance de ces pertes en examinant la composition approximative d'un homme pesant 70 kilogi'ammes. Elle peut se répartir approximativement di- la façon suivante :

Muscles 28 kilognnuiiK's.

Squelette 12 >'

Graisse 10 "

Peau 5 »

Viscères 6 >>

Sang 9 >i

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spectres d'une longue série d'êtres successivement animés par lui. L'amitié pieuse qui fait embaumer les restes d'êtres chéris pour soustraire à l'insatiable main du temps l'image de ceux qui ne sont plus, ne lui ravit qu'une bien minime fraction des formes revêtues par eux dans le cours de leur existence. Arrivé à 70 ans, l'homme, d'après les calculs indiqués plus haut, s'est renouvelé plus de huit cents fois*.

La vitesse de l'échange au sein des organes est, du reste, trèsvariable. Le travailleur et le penseur se renouvellent plus vite que l'homme oisif. L'activité fiévreuse de la pensée use promptement les tissus. L'adulte se renouvelle aussi plus rapidement que le vieillard. L'exercice méthodique, la gymnastique par exemple, accélèrent considérablement la rénovation des éléments. Ils les rajeunissent en réalité, en ne leur laissant pas le temps de vieillir.

On comprend facilement la nécessité d'une rénovation rapide des éléments quand on sait combien sont abondantes certaines sécrétions. Un homme perd en vingt-quatre heures 1 kilogramme d'eau par la peau et plus de 1 kilogramme d'urine par les reins. Il sécrète dans le même temps 1 kilogramme 1/2 de salive, 1 kilogramme de bile, 12 à 13 kilogrammes de suc gastrique. Un fumeur qui n'avale pas sa salive peut, comme le fait remarquer Moleschott, cracher en une journée la 85'' partie de son corps.

L'animal ne peut emprunter directement au sol et à l'atmosphère les éléments jadis vivants dont il se nourrit. Il est obligé de les demander à d'autres animaux ou aux plantes chargées d'amener par une série de transformations progressives à l'état de matériaux complexes les matières très-simples, telles que l'eau, l'ammo-

* Ce principe de la science moderne, d'après lequel les êtres vivants se forment anx dépens des matériaux qui les entourent et y retournent après leur mort pour servir à la formation de nouveaux êtres, semble avoir été pressenti par les philosophes des époques les plus reculées. Nous en retrouvons la trace dans la doctrine de la métempsychose, la plus savante des religions antiques. Nous le trouvons nettement formulé aussi dans les dodrines des philosoj)hes indoux. Considérant l'univers ccmme composé de cinq éléments, lorsqu'ils voulaient indiquer qu'un homme était mort, ils disaient: << l'homme est retourné dans les cinq éléments et rentré dans le sein de Brahma. » Dans une des fables de V Hitopadésa, le sage Capila, parlant à un père de la mort de son fils, lui dit : «Ne sais-tu pas que le corps, composé de cinq éléments, retourne dans le Pautchatouani (quinquité) et se résout dans chacun de ses principesy»

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niaque, l'azote, l'acide carbonique, etc., dans lesquelles, après leur mort, se résolvent en dernière analyse tous les êtres. Ces matériaux complexes, lentement élaborés par les plantes et devenus assimilables jiour ranimai, sont bientôt l'amenés par lui, apF'ès une nouvelle ^erie de mclamorphoses [descendantes cette l'ois), à leur état primitif. Chanij;emenls jjerpéluels, dont l'origine remonte aux âges lointains oîi, sur la surface inanimée de notre planète, la vie conunenra à se manifester.

La série des métamorphoses que subit la matière dans les organes est mal connue. Les matériaux nutritifs sont composés de principes peu nombreux présentant la plus grande analogie chez le végétal et l'animal. Des transformations qu'ils subissent entre leur entrée dans les tissus et leur sortie, nous ne connaissons que quelques termes. Sans doute, il est démontré que les corps gras et sucrés se transforment finalement en eau et en acide carbonique, et les corps azotés en urée. xMais entre les corps gras ou sucrés et l'acide carbonique et l'eau, il y a toute une série de termes intermédiaires dont (luelques-uns seulement, tels que les acides lactique, butyrique, acétique, etc., ont été isolés. De même, entre les corps azotés, tels que l'albumine ou la fibrine, et l'urée — terme ultime de l'oxydation des tissus — les transformations sont nombreuses et quelques-unes seulement (la créatinine, la xanthine, l'acide urique, etc.) ont été reconnues. Les progrès de la chimie pourront seuls compléter cette étude.

Laissant de côté les dépenses et les recettes des forces, que nous aborderons dans d'autres chapitres, nous venons d'étudier, dans la première pai'tie de cet ouvrage , la balance des recettes et des pertes matérielles des organes. En recherchant l'origine et la fin des éléments qui constituent les êtres vivants, nous avons vu que, nés du sol et de l'atmosphère, ils leur empruntent pour leur rendre, après un temps très-court, les matériaux de leurs transformations incessantes. Sorti de la poussière, tout ce qui vit retourne à la poussière.

Mourir c'est changer, et comme les êtres vivants changent toujours, ils meurent en réalité sans cesse. Quand leurs organes ne se

renouvellent plus, leurs éléments retournent à leur source première et leur personnalité disparaît. Mais cette mort, en apparence définitive , la seule que connaisse le vulgaire , n'est que le prélude d'une vie nouvelle. Ramenés par des décompositions successives à leur état primitif, les éléments des corps vont bientôt servir à la formation de nouveaux êtres.

Les éléments qui constituaient les êtres d'hier forment donc ceux d'aujourd'hui. Ces populations étranges, dont nous séparent des périodes de siècles infinies et dont la science moderne est parvenue à reconstituer l'image , furent formées des mêmes matériaux que ceux qui constituent les êtres d'aujourd'hui. Combien serait curieuse l'histoire des molécules intégrantes de notre corps, si cette histoire pouvait être écrite! Que d'êtres innombrables et divers elles ont dû traverser,, que de pays elles ont du voir depuis le jour où la vie les anima une première fois ! La poussière d'un César, comme le dit Hamlet à Horatio dans la scène du cimetière, la poussière d'un César sert peut-être aujourd'hui à boucheries fentes d'un vieux mur pour empêcher les vents d'hiver.

Dansée perpétuel changement des choses, la matière seule, comme les forces qui en émanent, semble soustraite à la main du temps. Immuable dans son essence, invariable dans son poids, mais toujours changeante dans sa forme, son éternelle jeunesse semble défier les âges.

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