CHAPITRE XIII
Les noces de Gana et le premier sdjour a Gapharnaum.
Quand Jesus arriva a Cana, il s'y celebrait des noces; aussi bien c'est a cause d'elles qu'il avail voulu prendre ce petit bourg comme premier but de .son voyage de retour en Galilee 1 . C'etaient des noces de gens pauvres, mais qui neanmoins s'etaient mis en frais pour faire parliciper a leur joie leurs parents et leurs amis. Comme leur .installation etait trop exigue pour leur permettre d'y recevoir tous ceux-ci, ils s'etaient adresses a un traiteur* qui possedait une salle a louer, et ils 1'avaient charge d'organiser deux banquets. Cela fait, ils avaient lance dans Gana et les environs de nombreuses invitations.
Ainsi Marie, qui etait en relations intimes avec les maries 3 , etait venue de Nazareth; meme elle avail
1 Les terraes employes par saint Jean (I, 44) denotent bien que le voyage 6tait combine d'avance : II voulut parlir pour la Galitte, e8i),-/)<7ev 6 IvjaoO? ^e^OeTv el? TVJV r),tXiav. L'appel de Barthelemy, habitant de Cana, peut aussi Stre un indice du dessein qu'avai! Jesus de se rendre dans ce bourg.
8 .Tel nous parait etre le vrai sens du mot ocpxtTpCxXivot (maitre de la salle a manger, JEAN, II, 8).
s Nous la verrons un peu plus loin donner des ordres aux serveurs comme une personne pouvant se substituer aux e'poux.
160 " LA -VIE HISTORIQJJE
amene avec elle les quatre neveux qu'elle avail continue d'heberger depuisla mort de Joseph 1 .
Des que la presence de Jesus a Cana fut connue, les nouveaux maries s'empresserent de 1'inviter au second banquet qui devait avoir lieu le jour meme, et par egard pour lui ils inviterent egalement les cinq disciples qui I'avaient suivi 2 . Malheureusement ce second banquet s'annoncait mal; la modeste provision de vin, d'ailleurs vin de mediocre qualite, que les epoux avaient faite pour feter leurs invites, avait ete epuisee par le premier banquet; et les epoux n'etaient pas a meme de renouveler cette provision. Marie, qui avait dans ce milieu une grande autorite, fut immediatement avisee de cette situation, et, desireuse de tirer ses h6tes d'un humiliant embarras, elle alia a son fils et lui dit : II n'y a pas de vin 5 . Cette parole prononcee sur un ton chagrin equivalait a une priere pour que Jesus remedial a la situation penible dans laquelle allaient se trouver les epoux obliges d'avouer que pour cause d'indigence ils ne pouvaient plus servir de vin a leurs invites.
Autant que nous pouvons le deduire des informations tres sommaires que contiennent les evahgiles sur les annees passees par Jesus dans le domicile de sa mere, celle-ci n'avait jamais encore vu son fils
1 JEAN, II, 1 et 12. -
a JEAN, II, 2. Simon-Pierre, Andre, Jean, Philippe et Barthelemy. 3 JEAN, II, 3. La leeon vulgaire dit seulement : Et le vin ayant manque, la mere de Jesus dit a celui-ci : . Ils n'ont pas de vin s. Nous preferons suivre la lecon plus detaillee qui se trouve dans plusieurs manuscrits. Ils n'avaient pas de vin, parce que le vin achete" pour les noces etait epuise. Alors la mere de Jesus lui dit : II n'y a pas de vin . Ka\ oivov our. ei^ov, o'rt ffuvsteXIffOv] 6 oTvos TOU yafxov- Etta ).syet T| [j,-^T'(jp TOU 'Iy)<roii Tcpb? auto'v otvo; W
faire usage de son pouvoir surnaturel; mais elle ne doutait pas qu'il ne possedat un tel pouvoir et elle souhaitait qu'il 1'employat en ce moment. Jesus jusqu'alors s'elait conslamment montre soumis a sa mere ' et dans le fond de son coeur il etait decide a condescendre au voeu de celle-ei. Mais, sur le point d'entrer dans la parlie active de sa mission sur terre, il se devait d'affirmer sa pleine independance en face de toutes les affections humaines, fut-ce celle de sa mere ; il se devait aussi d'affirmer son absolue liberte de choisir, pour raccomplissement de ses actes, tel moment qu'il verrait opportun. G'est pourquoi il dit a Marie : Madame, qu'avons-nous a faire ensemble? Mon heure n'est pas encore venue* .
Malgre le mauvais succes de sa demarche, Marie ne se laissa pas deconcerter; elle restait pleine de confiance dans le pouvoir et la bonte de son fils. Se tournant vers les serveurs et leur montrant son fils, elle leur donna cet ordre : Tout ce qu'il vous dira de faire, faites-le .
Or il y avail, rangees contre le mur a la porte de la salle, six grandes urnes de pierre qui avaient ele remplies d'eau, pour que les convives pussent avant le repas faire les ablutions regie men taires. II etail
1 Luc, II, 51.
2 JEAN, II, 4. Tel est, d'apres les meilleurs interpretes, le sens a donner a riigbrai'sme : Tt l[/,o\ xaV aoi, f yvai. Cette meme locution se retrouve en grec avec le meme sens chez les auti'es evangelistes (MARC, I, 24, et V, 7; Luc, IV, 94, et YIII, 28). II convient de ne pas en exagerer la rudesse, comme le font la plupart dcs traductions fran- (faises. C'est pourquoi nous ri'avons pas traduit litteralement le mot grec yuvai par femme 1'appellation femme etant en Irancais tout a fait discourtoise, ce qu'elle n'etait pas en grec. Le francais du moyen &ge donnerait la meilleure traduction : ch&re ou genlille dame.
162 LA VIEjnSTORIQUE .
en effet de tradition chez les Juifs, a 1'epoque de Jesus, quetoute personne, venant de la rue et entrant dans une piece oft le sol etait convert de naites, devait se dechausser et se layer les pieds; en outre, le lavement des mains etait absolument obligatoire avant chaque repas 1 .
Saint Jean, qui dans son evangile fait tons ses calculs en mesures greeques 2 , nous dit que chacune de ces urnes contenait une quantite d'eau variant entre deux ou trois metretes (approximativement entre&0 et 120 de nos litres 3 ). Mais, vu le grand nombre des invites qui en arrivant puisaient dans les urnes pour leurs ablutions, elles avaient etc presque completement videes.
Jesus avail entendu 1'ordre donne par sa mere. A son tour, il se tourna vers les serveurs et leur dil : Emplissez d'eau les urnes . Les serveurs obeirent sans faire aucune remarque et remplirent les urnes jusqu'au bord. Puisez maintenant , poursuivit Jesus, et portez au maitre de la salle ce que YOUS avez puise . Ainsi firent les serveurs.
Le maitre gouta le breuvage et constata que c'etait du vin, tres sup6rieur en qualite a celui qui avail ete servi la veille. II fut surtout surpris de la quantite considerable qui se trouvait tout d'un coup a la
1 MARC, VII, 3. Cf. MATTHIEU, XV, 2.
2 Par exemple, il compfe les distances en stades (JEAN, VI, 10; cf. Apocalypse, , XXI, 16) et non en coudees; les poids en livres (Afrpa, JEAN, XII, 3, ct XIX, 39) et non en sides et en talents. Get attachement de saint Jean a se servir des unites grecques et non des unite's hebrai'ques de poids et de mesures vient a 1'appui de noire these qu'il compfait les heures selon la mode grecque, non selon la mode hebra'ique. .
5 La metrete valait exactement 38 litres 80.
- DE N.-S. JESUS-CHRISL 163
disposition des maries 1 , et il se demandail d'ou vena it ce vin. Les serveurs qui avaient rempli les urnes savaient bien que la transformation de 1'eau en vin avail ete operee par Jesus, mais ils ne revelerent pas le fait au maitre. Gelui-ci alors crut pouvoir se permettre d'interpeller 1'epoux : Tout homme , lui dit-il, sert d'abord le bon vin; puis, quand les convives ont le palais emousse, il sert le vin de qualite inferieure ; mais toi tu as garde le bon vin jusqu'a ce moment 1 . II va de soi que, grace a cette intervention bienfaisanle de Jesus, le banquet eut lieu dans des conditions joyeuses et qui firent honneur aux nouveaux epoux ; mais 1'evangeliste ne nous le dit pas; il se borne, pour conclure son recit des noces, a cette simple remarque : Ge miracle 3 , le premier des miracles de Jesus, fut fait par lui a Cana de Galilee, il y manifesta sa gloire et ses disciples crurent en lui * .
Les cinq disciples que Jesus avaienl amenes avec lui au banquet devaient, en eflet, avoir ete a ses cotes quand Marie lui avait annonce 1'epuisement de la provision de vin, et ils avaient vu le miracle par lequel Jesus avait remedie a cette situation critique. Auparavant ils croyaient certes bien que Jesus etait
1 On peut e"valuer a 500 ou 600 litres la quantite de vin qui se trouva dans les urnes.
3 Saint Jean dit exactement signe (ffop-fov). C'estle motqu'il prefere pour qualifier les miracles de Je"sus (Cf. JEAN, VI, 26; IX, 16; XI, 47; XX, 30). On en a conclu que les miracles rapportes par lui ont un caractere symbolique; nous n'avons aucune autorite pour e"tudier cette these. JEAN, II, 11. Ka\ ETrdrreua-av e! aorbv oJ [iaOofoi avtou. Le verbe grec T:ITE>SW n'a pas la nettet^ de noire verbe croirc; il marque menfe plus souvent la confiance que la fm.
le Messie supreme, un fils de Dieu appele a relever le royaume d'Israel 1 ; maintenant ils constataient que ce Messie avail le pouvoir de faire des miracles, et nous pouvons supposer que, guides par le docte Barthelemy, ils rapprocherent ce qui venait de se passer devant eux et la prophetic d'lsai'e sur un festin oii tous les peuples recevraient un vin pur de toute lie *. Or Isaie avait termine cette prophetic par ces mots : Yoici, c'est notre Dieu; nous 1'avons attendu, et il nous sauvera 3 .
L'effct produit sur les cinq disciples s'etendit-il a quelques autres temoins? C'est fort douteux; nous savons que tout au moins les freres de Jesus resterent alors completement insensibles a la puissance de celui-ci; plus de deux ans apres, saint Jean nous les presente comme ne croyant pas encore en Jesus*.
Jesus ne dut pas s'attarder a Gana; L'evangeliste, sans nous preciser un motif special de depart, nous dit que, apres cela , c'esl-a-dire apres le banquet, Jesus descendit a Capharnaiim et qu'avec lui allerent sa mere, ses freres et ses disciples 8 . La suite des evenements montre que Marie transporta alors son domicile dans cette ville 6 ; il est done naturel de penser que son fils voulait Tassister en ce changement de residence.
Au surplus, le sejour que fit alors Jesus a Caphar-
* ISAJE, XXV, 6.
s ISAiE, XXV, 9.
8 JEAN, II, 12, Metot TOUTO xateSv} ei; Knepvaoii(ji. s A partir de la P&que de 1'an 27, jusqu'a la Paque de 1'an 30 qui fut celle de la Passion, nous ne la trouvons plus qu'a Capharnaum.
natim fut court, car les fetes de la Paque approchaient*.
La declaration que la lune du mois de Nisan elait apparue fut, en 1'an 27 de notre ere, faite au Temple a Jerusalem le 26 mars; par consequent, le repas pascal, qui d'apres la loi mosa'ique* devait avoir lieu au soir du quatorzieme jour suivant, se trouva fixe au soir du 9 avril. Mais les fideles devaient des le dixieme jour 3 se trouver a Jerusalem pour se procurer 1'agneau pascal; cette prescription semble, il est vrai, n' avoir plus ete rigoureusement observee au temps de Jesus; les provinciaux qui n'etaient pas portes a allonger le sejour a Jerusalem avaient la faculte de n'y arriver que le quatorzieme jour de Nisan el de se procurer 1'agneau juste au moment ou il fallait le faire immoler dans le Temple*. Jesus en 1'an 27 se prevalut-il de cette faculte? Nous savons qu'il observait scrupuleusement la loi mosaiique, a moins que les minuties de celle-ci ne se trouvassent en contradiction avec son ideal superieur 5 ; nous avons done lieu de penser que le dixieme jour de Nisan (5 avril 27) Jesus fut a Jerusalem.
Gela etant, le temps passe alors par Jesus a Capharnaiim ne put pas exceder une duree d'un mois'. Pendant cetle duree, ses disciples sans doute
1 Saint Jean, qui ecrivait pom- des Grecs, dit : la Piique des Juifs (JEAN, II, 13).
a Exode, XII, 6.
3 Exode, XII, 3.
* Yoiv par example le recit des pi'eparatifs qui furent fails par les ap&tres Pierre et Jean pour la derniere cene (voir tome II, chap. i.xv).
8 MATTHIEU, V, 18; Luc, XVI, 17.
6 JEAN, II, 12 : Us n'y demeurerent pas de nombreux jours .
retournerent chacun a leurs occupations respectives 1 , et lui-meme s'occupa de ['installation de sa mere; mais, toul en ne se livrant pas encore a la predication, et emtant, par consequent, tout concours de peuple aupres de lui, il eut 1'occasion de faire de grandes choses , si grandes meme que la renommee s!en repandit dans les environs jusqu'a Nazareth 2 ; ces grandes choses consistaient en guerisons; en particulier il rendit la vue a plusieurs personnes qui 1'avaient perdue et il remit sur pied plusieurs autres qui avaient ete victimes d'accidents 5 .
1 Nous verrons plus tard que les trois disciples pecheurs reprirent leur metier apres des courses Ires longues faites avec Jesus. Mais on a pretendu que Philippe, qui etait le seul a avoir recu au debut 1'ordre forme I suis-moi , ne quitta plus Jesus jusqu'a 1'abandon general de celui-ci dans la nuit de la Passion. Gette assertion est osee, car il est certain que Pierre et Andre, Jacques et Jean, apres avoir recu le meme appel a suivez-moi (MATTHIEU, IV, 18 et 21 ; MARC, I, 17 et 20), retournerent bientot a leurs filets ; ce n'est qu'apres le secon'd appel (Luc, Y,ll ) qu'ils s'attacherent definitivement a Jesus. (Voir page 221.)
8 Luc, IV, 23. "Ocra vj^oiiffaixev yvO|Xva V r?) KaTtspvao'jjj, Ttoi'UffOv xa\ wSs, ces grandes choses que nous avons entendu etre arrivees a Capharnaiim, fais-les aussi ici , diront a Jesus les gens de Nazareth dix mois plus tard. Le mot grec'oo-a pourrait aussi etre traduit par ces nombreuses choses.
3 Le fait que Jesus, durant ce sejour a Capharnaiim, guerit des aveugles et des blesses est prouve par la particularite suivante que nous rapporterons en detail un peu plus loin, page 198. Ayantlu dans le texte hebreu une prophetie d'Isaie sur ce que fera le Messie sur terre (ISAI'E, LXI.l et suiv.), Jesus qui s'appliquait cette prophetie en.^changea la teneur dans la traduclion en arameen qu'il fit pour 1'assistance ; il ajouta aux bienfaits enumeres par Isai'e : rendre I'agiliU aux blesses i> et il transforma uproclamer I'ouverturede la prison aux prisonniers en proclamer le recouvrement de la vue aux aveugles . II est vrai que cette derniere transformation avait deja ete faite par les Septante dans leur traduction. Mais Jesus, qui (nous aurons occasion de le dire) ne voulut jamais parler grec, traduisait directement le texte hebi^eu en arameen ; le changement qu'il apporta au texte d'lsa'ie ne fut done pas inspire par la version des Septanle, mais voulu de son initiative personnelle. Saint Luc, en le rapportant, a simplement, par raison de
'' ' DE'N.-S. jtiSUS-CHRIST. " * 167
Alors dans ces contrees, vu le pea de soin que prenaient les parents pour proteger les yeux de leurs enfants, soil centre les rayons du soleil ou le serein, soit smiout centre les mouches et aulres insectes, les maladies d'yeux etaienl fort frequentes, et etant ineplement trailees elles avaient trop souvenl pour resultat la cecite. Jesus cut pitie des malheureux ainsi frappes qu'il rencontra dans Capharnaum et il les guerit; nous ne savons par quels actes*.
De meme le nombre des infirmes par suite d' accidents etait fort considerable; car la chirurgie etait chez les Juifs encore moins avancee que la medecine; Jesus dut done rencontrer dans Capharnaum bien des estropies et a leurs membres malades il rendit 1'agilite.
Des les premiers jours d'avril Jesus quitta Capharnaum pour gagner Jerusalem ; il emmenait certainement ses cinq disciples 1 ; mais le texte de 1'Evangile, quoique assez imprecis, laisse entendre qu'il emmena egalement. sa mere et ses cousins 3 . Pour ces derniers,
commodite, transcrit les mots grecs des Septante; lout le commence- . ment de sa citation est, au surplus, copie surle texte grec de ceux-ci.
1 Le mot 'Ava6XetJ/i?, recouvrement de la wte, signiiie, d'apres nous, que les personnes gueries n'6taient pas aveugles de naissance; s'il s'e'tait agi du don d'un organe visuel jusque-la inexistant, le mot propre cut ete o^ti;. On pent objecter que saint Jean, dans le recit de la guerison a Jerusalem de l'aveugle-ne, a employ^ le verbe ccva6Xlmo (JEAK, IX, 11 et 15) pour dire que cet liomme vit pour la premiere fois dans son existence; sans attribuer a saint Jean une negligence de style, on peut repondre que le prefixe iva a, -dans ce cas, donne au verbe pXeuw voir non pas 1'idee accessoire de repetition, mais celle d'admiration ; 1'aveugle-ne vit avec admiration la lumiere du jour et les clioses qui etaient autour de lui. (Voir page 471.)
5 JEAN, II, 12 et 13 : a Apres cela, Jesus descendit a Capharnaum avec sa mere, ses freres et ses disciples, mais ils ne resterent pas la
le fait est plus que vraisemblable, car Us avaient tous les quatre atteint 1'age oil tous les jeunes Juifs devaient accpmplir le devoir pascal. Quant a Marie elle n'etait pas tenue, vu son sexe, a aller celebrer la Paque a Jerusalem; mais nous sayons qu'elle avait regulierement accompagne Joseph dans ses pelerinages pascaux; elle put accompagner de meme son fils lors de la Paque de 1'an 27 .
beaucoup de jours. El la Paque des Juifs etait prochc; et Jesus monta a Jerusalem .
GHAPITRE XIV
La Paque en Tan 27.
Pour ajlar fie Gapharnaum a Jerusalem a la Paque de Tan 27, Jesus, pensqns-nous, s'isola pour la premiere fois des grandes caravanes qui partaient de Galilee chaque annee en vue de la celebration de celte fete; il chemina seul avec ses disciples et ses parents, maniere de faire qu'il suivra desormais jusqu'a la fin de sa,carriere terrestre dans tous ses voyages a Jerusalem.
Quand il arriva dans cette ville, il alia se loger sur le Mont Sion; dfr nombreux passages de 1'Ancien
Testament autocisent a dire, eri effet, qu'il choisit ce
>0 quartier de Jerusalem, de preference a tout autre,
pour en faire sa residence pendant ses sejours 1 . Puis, a peine arrive, il se rendit au Temple, non pas afm d'y faire 1'achat de 1'agneau necessaire pour le repas pascal, mais aim de donner tout de suite a ses nouveaux disciples un grand exemple du respect du a Dieu et a sa maison .
Par un abus qui se renouvelait chaque annee a
1 Psamnes, LXXHI, 2; LXXV, 3; CXXX1, 15 et 14; Ecdcsiastique, XXIV, 15.
1'epoque de la Paque, le parvis des Gentils, lorsque .- Jesus y penetra, se trouvait transformc en un veritable champ de foire. De tons cotes, des marchands v avaient installe des enclos remplis de betail;
. . . Mr*
d'autres avaient edifie des volieres remplies de co-r lombes; et les uns et les autres, offraient, a la criee, a la foule des pelerins, les animaux qu'il leur fallait avoir pour les sacrifices dont ils etaient redevables 1 et pour le repas pascal; En outre, comme les Romains en prenant possession de la Palestine y avaient introduit leur monnaie, beaucoup de pelerins ne. possedaient pas les sides hebreux (shekel) qui seuls avaient cours dans 1'enceinle du Temple 1 ; des changeurs avaient done apporte leurs comptoirs et se livraient avec grand fracas a leur negoce usuraire. Le bruit public voulait que beaucoup de memores du sacerdoce, nleme parmi les plus eleves en dignite, fussent interesses a tous ces trafics; el c'est pour cette raison que ceux-ci encombraient en toute liberle le parvis des Gentils, an lieu d'etre refoules hors de Tenceinte sacree.
Jesus, aux precedentes Paques, avait certainement vu ce champ de foire, et il en avait deplore 1'existence. Mais il etait alors sous Tautorite de Joseph
et il n'avail pas vqulu, par un eclat violent, attirer &
1 Comme la grande majorite des pelerins ne venaient a Jerusalem qu'au moment de la Paque, ils s'acquittaient a ce moment des nombreux sacrifices que leur imposait la loi mosai'que en raison d'evenemenls divers survenus dans leur vie privee, sacrilices d'expiation, de purification ou de gratitude (L6vitique, chap, i vii). "- Exode, XXX, 13; Levitique, XX.VII, 3 et 25; Nombres, III, 47. L'etalon du side, comme les etalons de tous les poids et de toutes les mesures, etaient sous la garde des pretres dans le Temple (I Paralipomenai, chap, xxm, 29).
DE-N.-S. jtiSUS-CimiST. 171
celui-cr-des difficuites. Maintenant, devenu libre de seslictes, il n'hesita pas a sevir. S'emparant d'un certain nombre de longes qui avaient servi a allaclMr du belail, il s'en fit un fouel a lanieres et se mit a fustiger les vehdeurs et les animaux jusqu'a ce qu'il les eut mis en deroute et que lous eussent deguerpi du Temple. Puis, renversant les comptoirs des changeurs, il fit rOuler loule leur rnonnaie sur les dalles du parvis; el, s'adressant, pour finir, aux marchands de colombes : Emportez d'ici vos volieres , leur dit-il ; ne faites pas de la maison de mon pere une maison de trafic .
Evidemment, parmi les pelerins qui se trouvaient sur le parvis, le plus grand nombre vit avec une reelle sympathie ces actes de vigueur contre del usuriers et des intrus; peut-etre me'ine plusieg.rs aiderent a Texpulsion de ces gens. En tout cas, celle-ci s'opera tres vile et sans autre resistance que des injures.
Tout en s'abstenant de caracteriser Tattitude qu'eurent les cinq disciples, saint Jean nous laisse entendre qu'ils resterent immobiles, ebahis de ce qui se passait. C'est seulement apres le fait, quand ils se furent -repris, qu'ils saisirent la haute portee de 1'acte de Jesus; ils se souvinrent , nous dit I'evangelisle, qu'il est eerit : le zele de la maison
me clevore *. Jesus avail voulu venser Dieu des
' )(T^ outrages de ceux qui rinsultaienl* .
Quant aux freres du Seigneur , si Ton rapporle
1 Psaumes, LXVIII, \evset 10. Le lexte exact est : lezele deta maison m'a A&vori.
* Psaumes, LXVIII, ibidem.
a 1'expulsion des vendeurs du Temple tout le passage, de psaume que saint Jean n'a cite qu'en partie, ils trouverent deplacee et mauvaise 1'intervention de Jesus. Je suis devenu un objet d'hostilite pour mes freres, et un et ranger pour les fils de ma mere, parce que le zele de ta maison m'a devore et que les outrages de ceux qui t'insultaient sont tombes sur moi 1 .
La police du Temple 8 avait forcement vu toute la scene, mais elle ne fit rien pour en empecher le developpement; et les autorites superieures du Temple 3 ne furent prevenues que lorsque 1'incident etait termine. Elles furent, on le comprend, Ires irritees; de quel droit, en dehors d'elles, un inconnu s'ingerait-il de purifier le grand parvis? Comment dans ses paroles osait-il faire du Temple la maison de son pere? Prelendait-il done d'etre le dominateur dont le prophete Malachie avait annonce la venue dans le Temple 4 ? Ces pretres 6 irrites vinrent
1 Psaumes, LX.YIII, 9 et 10. /
2 Ces homines de police, que saint Jean dans son evangile fait plusieurs fois apparaitre (VII, 32 et 45; XVIII, 3), sont nommes par Iui uTtriperat, litteralement : rameurs en sous-ordre et par extension mercenaires en sous-ordre; la Vulgate traduit ce mot par minister; les traductions fran<;aises disent arch'-rs ou bien sergenls. Ces hommes qui etaient des levites (Premier livre des Paral'qjomenes, XXVI, 12-18) n'etaient probablement annes que de batons (MATTHIEU, XXVI, 47; MARC, XIV, 45; Luc, XXII, 52). Les porteurs d'eptes dont les evangelistes parlent dans ces passages sont. les soldats remains.
3 Dans ce cas. les autorites etaient les pretres de service et les pretres charges de l'administration interieure du Temple, ceux que saint Luc nomine strateges.
4 MALACIITE, HI, 1-3: Anssitot viendra dans son propre Temple le dominateur que vous desirez.... Qui pourra soufenir le jour de son avenement? II sera comme un feu qui fond les metaux... il purifiera les fils de Levi et les coulera comme Tor et 1'argent, et alors ils offriront au Saigneur des sacrifices dans la justice .
K Saint Jean dit : les Juifs (II, 18). Nous avons deja fait remarquer
a Jesus et lui demanclerent : Quel signe nous montres-tu pour te permettre d'agir ainsi?
Mais Jesus ne voulait pas acceder, en faisant quelque miracle, a 1'injonction de ces hommes malintentionnes pour lui. II leur repondit par une prediction qui fut pour eux une enigme incomprehensible : Detruisez ce sanctuaire 1 et en Irois jours je le releverai . II parlait, nous explique 1'evangeliste, du sanctuaire qu'etait son corps, et il annomjait que plus tard, lorsqu'il aurait ete mis a mort par les Juifs , il ressusciterait le troisieme jour. Comme de raison, les cinq disciples ne comprirent pas plus . que les pretres ce que signifiait cette reponse de Jesus; ce ne fut qu'apres la resurrection, que, se rappelant ces paroles, ils les rapprocherent des predictions contenues a ce sujet dans 1'Ancien Testament* et ils crurent , ajoute saint Jean, a ce qu'avait annonce 1'Ecriture et que Jesus avail conflrme par sa parole 3 .
que chez lui ce mot a un sens defavorable; il 1'applique tres souvent aux autorites sacerdotales hostiles J J6sus (V, 10; VI, 41; VII, 1;.YII, 48 et 57).
1 Le mot vab; que saint Jean emploie ici est reserve" par les e'vangelistes aux batiments du Temple qu'on appelait le Saint et le Saint des Saints. Pour designer I'ensemble du Temple on disait lepov.
1 A part le livre du prophete Jonas que saint Matthieu et saint Luc presentent comme r^cit all^gorique de la mort et de la resurrection de Jesus (MATTHIEU, XII, 39 et 40; LDC, XI, 30), il n'y a comme references vraiment claires a la resurrection que le verset 10 du psaume XYI, Tu ne laisseras pas mon ame dans 1'enfer et tu ne permettras pas a ton saint de subir la corruption ; et un passage A'Osde (VI, 3) : II nous rendra la vie apres deiix jours; au troisieme jouril nous ressuscitera . Y avait-il dans les parties aujourd'hui pei-dues de la Bible d'autres allusions a la resurrection? Plusieurs passages du Nouveau Testament autorisent a le supposer (Loc, XXIV, 26 et 27; JEAN, XX, 9; saint PAUL. Premitre aux Corinthiens, XV, 4).
Quant aux pretres, .ils jugerent absurde la reponse de Jesus : Voila quarante-six ans que Ton travaille a construire ce sanctuaire 1 ; et en trois jours tu le releverais ! Dedaigneusement ils s'eloignerent, comme s'ils ne voulaient pas perdre leur temps a discuter avec un insense; mais la parole de Jesus avait ete notee; plus tard elle sera alleguee contre lui; des temoins subornes la produiront, en la deformant, comme un chef serieux d'accusation*.
Pour le moment le dedain inspire aux pretres par la reponse de Jesus eut pour lui cette consequence heureuse, qu'il ne fut aucunement inquiete cette annee-la durant ses sejours a Jerusalem. II mangea la Paque avec ses disciples en toute tranquillile, et pendant 1'octave il frequenta dans 1'enceinte du Temple toutes les parties accessibles aux non-levites, sans que personne, autant que nous sachions, lui ait cherche querelle a propos de 1'expulsion des vendeurs, ni a propos de 1'enseignement qu'il donnait en public 3 . Gar Jesus, pendant cette octave, commerica son oeuvre de predication : Faites penitence , disait-il; le royaume des cieux approche* } et
1 JOSEPHE (Antiquites hdbraiques, livre XV, chap, xi, par. 1) dit qu'en la 18 e annee de son regne (juillet 20 h juillet 19 avant notre ere), Herode le Grand entreprit la transformation complele du Temple. Quarante-six annees comptees de cette date nous menent justement a 1'annee 27 de notre ere.