CHAPITRE XXV
Guerison de 1'esclave d'un centenier a Tiberiade et resurrection d'un jeune homme a Nain.
Quatre ou cinq heures de marche separenl le Mont des Beatitudes de Capharnaum; Jesus rentra done le jour meme dans la petite ville. En le voyaiit revenir aceompagne d'unefoule enthousiaste, les pharisiens durent immediatement comploler quelque moyen de mettre a execution conlre lui leurs mauvais desseins. Mais ils n'en eurent pas le temps; car Jesus allait s'eloigner de nouveau.
En eflet, tres tot apres son retour, probablement des le lendemain, Jesus recut de Tiberiade une requete qui I'amena a prendre le chemin de cette ville. (In paien, chef d'une compagnie de cent soldals apparlenant aux troupes particulieres du tetrarque Antipas 1 , avait un serviteur, esclave sans
ATTHIEH, VIII, 5; LOG, VII, 2). La (reduction ~que la Vulgate a faite de ce mot grec par le mot latin centurio a amene bien du monde a voir dans cet officier un centurion remain. De fait jl n'est pas impossible que les autorites romaines de Syrie aient, pour un motif quelconque, entretenu alors dans les domaines d' Antipas un ou plusieurs detachemenls militaires. Mais il est beaucoup plus vraisemblable que ce centenier etait au service d'Antipas, dont les troupes etaient composees de Syriens, pai'ens pour la plupart.
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doute', qu'il affectionnait beaucoup et cc serviteur se mourait d'un mal qui, tout en le paralysant, le faisait eruellement souffrir, apparerament le letanos. A Tiberiade, meme parmi les pai'cns, le bruit des guerisons faites dans les environs par Jesus etail certainemenl parvenu; il etait impossible notamment qu'un officier herodien n'eut pas appris comment le fil's de Tintendant Ghouza avail ete a grande distance, alors qu'il etait a Capharnaum, gueri par un mot que Jesus avait prononce a Cana 5 . Aussi le cenlenier avait-il congu Tespoir que son serviteur pourrait etre gueri de meme.
Mais etant pa'ien il n'osa pas aller personnellement presenter sa requele a Jesus. 11 pria quelques anciens 3 de la communaute juive de Tiberiade d'aller trouver Jesus et de solliciter son intervention en faveurdumalade i .Les anciens accederent a ce desir; car ils avaienl de grandes obligations a cet officier paien qui leur avail toujours temoigne beaucoup de bienveillance, qui avait meme fait batir pour eux une synagogue 5 . Ils vinrent done a Jesus el lui transmirenl dans les termes suivants la requete du centenicr. Seigneur, mon serviteur est couche a la
1 Les mols Ttai; (MATTHIEU, VIII, G) et SoO.o; (Luc, VII, 2) le donuent a penser.
2 Voir pages 214 ct 215.
3 npeuS'jTspou;. Le mot s'applique ici a des adminislrateurs de la communaute civile juive et non a des marguitliers de synagogue.
* "OTtw; >,0o)v Siaufio"/) YOV 8ou)>ov autou, a/in qu'dtant venu il sauvdt son serviteur. Le mot e),0wv diant venu fait difficulte; car il est manifesto, d'apres la suite du i % ecit, que le centenier n'osa pas demander a Jesus de se deplaccr; il faut done, par une extension de sens, traduire : elanl intcrvtnu (Luc, VII, 3).
8 Luc, VII, 5.
maison, paralyseYet il souffre horriblement '. Puis ce message transmis, les anciens ajouterent : Gel liomme merile que tu fasses pour lui cette guerison ; car il aime noire nation el c'est lui qui a construil pour nous la synagogue *. Jesus se laissa allendrir : Je vais alien guerir cet homme , dit-il, el il se mil en route pour Tiberiade avec les anciens.
Beaucoup de gens avaient remarque la demarche de ces derniers, et voyant Jesus partir avec eux ils le suivirent, les apotres elant, cela va de soi, les premiers. Comme une marche rapide n'elait pas possible au milieu de celle affluence*, un messager put prendre les devanls et, ayant vile parcouru les trois lieues quiseparaient les deux villes, il apporla a Tiberiade au centenier la nouvelle que Jesus etail en marche pour venir chez lui. Confus de celte bonte loul a fait inaltendue, le cenlenier reunit vile un second groupe d'amis et les envoya au-devant de Jesus pour le dissuader d'aller plus loin. Seigneur , lei elait le message qu'il chargea ses amis de dire a Jesus, ne prends pas tant de peine, car je ne suis pas digne que In entres sous mon toil, et c'est a cause de celle indignil6 que je ne me suis pas permis de venir personnellement a toi, mais commande d'un mot, et
1 Saint Matthieu, qui dans son evangile s'attache beaucoup plus a incttre en relief les paroles de Jesus qu'a raconter avec precision les eveneraents, supprime dans son rdcit toute l'entremise des anciens ; et il presente le dialogue comme ayant eu lieu tete a tele entre le centenier et Jesus (MATTUIBU, VIII, 5-10). Le recit de saint Luc montre clairanent que les choses ne se passerent pas de cette maniere.
2 Saint Luc (VII, 5) dit expressement la synagogue, T/JV <TuvayaY^; ce qui montre que dans 1'endroit habile par le centenier il n'y en Jivait qu'une.
3 Saint Luc (VII, 9) mentionno qu'une foule suivait Jesus, Cf. MAT- TIIIKO, VIII, 10.
mon serviteur sera gueri 1 . Je ne suis qu'un subor-" donne ; ayant cependant des soldals sous moi je dis a 1'unm, el il va; a 1'autre mens* et il vient. Et je dis aussi a rnon serviteur fais ceci, et il le fait . Et la conclusion tacite de ce message elail : a plus forte raison, toi qui es tout-puissant, tu peux donner des coramandements qui seront obeis.
Jesus approchait de Tiberiade quancl il rencontra les amis du centenier 1 . Ayant en tendu de leur bouche le nouveau message de ce dernier il fut pris d'admiration pour cet homme 3 , et se tournant vers la foule qui le suivait : Je vous le declare, en verite, je n'ai jusqu'a present trouve nulle part en Israel autant de foi. Aussi je vous dis, beaucoup viendront d'Orienl et d'Occident et prendront place avec Abraham, Isaac et Jacob dans le royaume des cieux, tandis que les ills du royaume seront jetes dans les lenebres exlerieures. La il y aura les pleurs et le grincement des dents . Alors, a travers I'espace, Jesus, parlant de loin au centenier, lui dit : Ya et qu'il t'arrive selon que tu as cru .
El a cette heure meme 1'esclave fut gueri 4 . Les deux groupes d'amis que le centenier avail delegues aupres de Jesus le constaterent; car, e*tant retournes a Tiberiade, ils retrouverent completement rendu a la vie celui qu'ils avaient laisse moribond b .
1 Saint Matthieu, vu le retrecissement qu'il fait subir a 1'episode, est oblige d'abreger le message du centenier; il lui fait dire : <t Seigneur, je ne suis pas digne que tu entres sous mon toit, mais dis seulement une parole, et mon esclave sera gueri (MATTHIEU, VIII, 8).
* Luc, VI, 6.
3 Luc, VII, 9. 'E0aiVa<rev OWTOV. Cf. MATTHIEIT, VIII, 9.
* HATTHIEU, VIII, 13.
5 Luc, VI, 10.
I/opinion commune place a Capharnaiim meme 1'episode que nous venons de relater en combinant les donnees des deux evangelistes; mais cette localisation ne tient pas devant le. simple examen des faits. Si le chef d'un detachement militaire avail eu sa residence a Capharnaiim il y eut etc connu de tous et ses intercesseurs n'auraient pas eu besoin de faire ' valoir ses merites devant Jesus qui, humainement parlant, etait pleinement au fait des etres de cetle petite ville. Comment, notamment, Jesus aurait-ii pu ignorer qu'une des synagogues de celle-ci 1 avait ete construite par le centenier pa'ien qui y tenait garnison? En outre, les details du recit fait par saint Luc montrent qu'il fallail, pour se rend re de la maison ou se trouvait Jesus a celle ou se mourait 1'esclave, un temps considerable ne correspondarit pas a la distance qui pouvait separer Tune de 1'autre deux maisons sises a Capharnaum; et les termes memes donl se sert I'evangelisle pour depeindre la marche de Jesus ne sauraient s'appliquer a une simple course dans une petite ville 4 .
Si Ton place, aucontraire, comme nous a Tiberiade la residence du centenier, 1'episode ne presente plus
1 Saint Luc dit (II, 2) : C'est lui qui nous a construct la synagogue , corame si elle tait la seule dans la ville. Or nous savons qu'a Capharnaum il y en avait plusieurs. II est vrai que dans plusieurs passages les evangelistes parlent de la synagogue de Capharnaum (MAM, I, 21 et 29; III, 1 ; Luc, IV, 33 et 38, et VI, 6). Mais nous savons qu'en parlant ainsi, les evangelistes voulaient designer la synagogue oil Jesus avait pris 1'habitude d'enseigner, celle que saint Matthieu aflccte aux pharisiens (XII, 9) et saint Marc peut-etre aux scribes (I, 23).
'0 ok 'lYjaou; eitops'isto <ruv ayiotc, J6sus faisait route (voyageait) avec les anciens (envoyes par le centenier). Luc, VII, 6. "H3>j 5k OIUTOW o'J (laxpav dus'/ovTo; aitb TYJ? otxiac, lorsque d6ja il ri etait plus eloigne d'une grande distance de la maison du centenier (Luc, VII, 6).
302 LA VIE 11ISTORIQUE
rien qui cheque la vraisemblance. La construction de Tiberiade par Herode Anlipas venait a peine d'etre achevee et le tetrarque avait eprouve beaucoup de difficulles a peupler la nouvelle ville; en eflet, comme il vivait en dehors des observances mosaiques, il ne s'etait pas fait scrupule de choisir pour I'emplacement de celle-ci un lieu oil se Irouvaient de nombreux tombeaux; or, d'apres la loi de Moise, celui qui touchait un tombeau devenait impur pour une dure"e de sept jours et n'etail quitle de. sa souillure qu'apres avoir ete asperge d'une eau luslrale melangee aux cendres d'une victime d'expiation 1 . Le resuttat de eette inadvertance d'Antipas fut que les Juifs pieux eurent grande repugnance a entrer dans Tiberiade de peur d'y marcher sur quelque ancien tombeau; et le tetrarque pour peupler sa ville fut oblige de faire venir un ramassisd'etrangers, d'aventuriers et de misereux sensibles a 1'appat de concessions gratuites de maisons et de terrains de culture 8 . Quelques Juifs pieux pourtantse risquerent a la fin a habiter dans la ville; la construction pour eux d'un lieu de priere 3 devint necessaire et ce serait cette construction que le cen-
1 Nombres, XIX, 16 et suiv. Cf. Saint PAUL, fipilre aux Ittbreux, IX, 15.
4 FLAVIUS JOSEPHE, Antiquites hebrdiqucs, livre XVIII, chap, n, par. 3.
3 IIpo<Tu/Yi, oratoire moins important qu'une synagogue. Nous savons par I'historien Josephe ( Vie de Flavins Josdphe, par. 54) qu'il en existait un de gi'andes dimensions 4 Tiberiade au commencement du soulevement des Juirs conlre les Romains en ,1'an 66. Mais il n'est pas sur que cette grande maison pouvant recevoir beaucoup de monde ait elds la synagogue construite par le centenier, celle-ci devait 6tre petite, vu le petit nombre de Juifs fideles qui residaienl a Tiberiade en 1'an 28; elle pul etre agrandie quand le nombre de cos fideles s'accrut.
' . DE N.-S. JfiSUSrCHRlST. 303
tenier pa'ien se serait charge de faire par amilie pour la nation juive.
Mais comment, dira-t-on, Jesus, qui connaissail la situation de Tiberiade, se serail-il mis dans le cas de conlrevenir a la loi mosa'ique en se rendant dans une ville ou 1'on elait expose a fouler aux pieds des tombeaux ?
Ne venait-il pas, deux jours avant, de proclamer sur le Mont des Beatitudes qu'il n'etait pas venu abolir, mais parfaire la loi? L'objeclion n'est pas difficile a ecarler : pour parfaire la loi il fallait 1'epurer dc toutes les interpretations injudicieuses et despratiquesexagerees dbnt elle avait ele chargee apres sa promulgation; et Jesus, nous le verrons par la suite, n'hesitait pas a toucher un cadavre, contrairement a la letlre de la loi 1 , du moment qu'il s'agissait de faire le bien; a plus forte raison ne pouvait-il se laisser arreter par la crainte de marcher sur quelque ancien tombeau.
II est, d'ailleurs, possible que 1'insistance du cenleaier a delourner Jesus de venir jusqu'a sa maison ait ete inspiree par le souci de ne pas imposer a un Juif une souillure legale. An surplus, nous 1'avons dit, Jesus s'arreta avant d'arriver a Tiberiade, seuls les habitants de cette ville y rentrcrent; et, si nous savons qu'ils y trouverent 1'esclave completement revenu a la sante, nous ne savons pas comment le cenlenicr temoigna sa gratitude a Jesus.
N'ayant plus de raison pour enlrer dans Tibe-
1 IVK, VIII, 54.
50i U VIE HiSTORlQUE -V ' -
riade, ville presque eritierement pa'ienne, Jesus pourtant ne retourna pas sur ses pas vers Capharnatim; mu par un motif que ne nous fait pas connaitre 1'Evangile, il prit une direction opposee, vers le Sud-Ouest.
Jl arriva le jour suivanl 1 , nous dit laconiquement saint Luc, que Jesus fit route vers une ville appelee Nairn, et ses disciples en n ombre suffisant* firent route avec lui ainsi qu'une grande foule .
De Tibe riade a Nain, la distance est d'environ six lieues. Jesus qui avail du passer la nuit en plein air aux ab'drds de Tiberiade parcourut facilement en un jour cette distance, malgre la foule qui le retardait, et vers le declin du jour il fiit en vue des murailles de Nain. Justement, selon 1'usage d'apres lequel les enterrements de morls se faisaient le soir, un cortege funebre sortait de la porle de la ville. .C'etail celui d'un jeune homme, fils unique, qui par son travail faisait vivre sa mere demeuree veuve. La mere, abimee de douleur, suivait le corps; et par compassion pour elle un assez grand nombre 3 de personnes de la ville Taccompagnaient.
Chez les Juifs la couturne etait d'envelopper les morts avec des bandelettes de linge enduites de parfums* ; mais dans les families pauvres, la toilette morliiaire se reduisait a peu de chose. Le jeune
1 'Ev TYJ $-7|? (sous-entendu vjtilpa). Luc, VII, 11.
2 'Ixavot (Luc, ibidem], Cette epithete est singulierc; faut-il en conclure que les apotres ne furent pas au complet ce jour-la?
3 Saint Luc emploie encore ici 1'epithete 'Ixavo; pour qualifier le nombre des personnes qui formaient le cortege funebre.
> JEAN, XIX, 40. Cf. JEAM, XI, 44.
Nainite elait sans doule reste dans ses v&ements; tout au plus, sa tete avail^elle ele couverle d'un suaire, ct il etail porle, expose aux regards, sur une simple civiere 1 .
Lor^que Jesus aperc.ut la mere qui marchail desesperee derriere le corps de son fils, il vint a clle et lui dit : Ne pleure pas . Puis, allant a la civiere, il posa la main sur elle pour indiquer aux porteurs qu'ils devaient s'arreler. 11s obeirent; alors Jesus avec autorite interpella le defunt : Jeune homme, je te le commandc, reveille-toi *.- Aussilot !e mort se souleva sur son scant et se mil a parler, paroles que 1'evangeliste ii'a pas rapporteesy mais qui claient cerlainement des louanges a Dieu. Jesus alors le fit descendre de la civiere et, selon le mot Ires express] f de saint Luc, il le donna a sa
mere 3 .
La stupeur avait saisi lous les spectateurs; depuis ks jours des prophetes Elie et Elisee*, c'esl-a-dire depuis plus de huit cents ans, aucune resurrection n 'avail plus eu lieu en Israel ; et tout d'un coup la fotile voyait Jesus rend re la vie a un jeune liomme mort dont le cadnvre elait sur le point d'etre mis en lerre. Aussi lous s'unissaient pour glorifier Dieu et
1 Lc mot aopos employe par saint Luc (VII, 4), de meme que le mot <c.. lus pav lequel la Vulgate 1'a traduit en latin, s'applique en general un cercueil ferm^; mais il est clair, d'apres le r^cit evangeliqie, 'jii'lci le cei-cueil ne pouvait etre autre chose qu'une civiere.
- Luc, VII, 14.