CHAPITRE XXXI
Guerison de I'hemorroisse et resurrection de la fille de Jair.
Une, au moins, des barques qui avait suivi vers Guerguesa celle de Jesus, etait revenue a Bethsa'ide plus vite que la sienne; et ceux qui la montaienl avaient repandu dans le petit port la nouvelle de la guerisori des dangereux demoniaques. Aussi quand il aborda a Bethsa'ide, probablement dans la matinee apres une traversee de nuit, Jesus trouva sur le rivage une foule nombreuse qui 1'attendait et qui le refut en Tacclamant 1 ; grace a lui, en effet, le trafic avec Guerguesa cessait d'etre dangereux. Cependant il resulte d'un mot de saint Matthieu que plusieurs, dans cette foule, reslaient animes de desseins malveillants contre Jesus, et qu'a son debarquement ils 1'assaillirent de questions captieuses; celles-ci portaienl sur quelque acfe de Jesus qui avait choque les prejuges pharisiens 2 . Jesus fut done amene a
1 Luc, VIII, 40. -
2 Pour introduire 1'^pisode relatif a Ja'ir, saint MattMeu (IX, 18} fait la remarque : Comme il lew disait ces chases. Or, les clioses qui precedent dans ce chapitre de saint Matthieu sont les re"ponses qu'il fit chez L6vi aux pharisiens et aux johannites qui lui avaient reprpche,
s'asseoir sur le rivage et a faire a ces malveillants une lecon dont le sens etaiN chaque chose eh son temps .
II n'avait pas fini de parler qu'un homme nomme Ja'ir vint, en fendant la foule, se jeter a ses pieds et lui adressa cette priere : Ma fille, encore enfant, esl 5 Unite extremite; viens lui imposer les mains a fin qu'elle soil sauvee et qu'elle vive 1 . Ce Jair, si nous reunisspns les diverses indications que donnent a son sujet les evangelistes, etait a la fois chef de la synagogue pharisai'qiie de Capharnaiim et magistrat civil de la communaute se rattachant a cette synagogue 2 . Quoique pharisien, il n'eut qu'une pensee quand il se yit menace de perdre sa fille unique,, enfant de douze ans 3 : courir a Jesus et implorer son secours. Jesus fut touche de la confiance que cet homme, jusqu'alors malintentionne, mettait tout a coup en lui ; il se leva vite et emmenant avec lui ses apotres il se fit conduire par Jair a la maison de celui-ci*.
les premiers, de manger avec des publicains et des pecheui-s; les seconds, de ne pas obliger ses disciples a jetiner (MATTIUEO, IX,15-17).
1 MABC, V, 25. Saint Matthieu (IX, d8) fait dire a Jair : o Ma fille est morte tout a 1'heure : voulant etre concis, il supprime une grande partie des details de T episode.
z Saint Matthieu (IX, 18) donne a Jair le simple litre d'ap-/wv, archonte, magistrat civil; Saint Marc (V, 22) le nomme etc TWV apxiffuvaytiyiov, un des chefs de synagogue; saint Luc (VIII, 41) ap^wv TTjs avvaywyvi;, magistrat de la synagogue. L'article dSfini employ^ par saint Luc montre qu'il s'agit de la synagogue dont il a dcja parle (IV, 35 et VI, 6). Bien qu'il put y avoir plusieurs chefs pour une seule synagogue (Actes des Apdtres, XIII, 14 et 15), ce fait elaitsi exceptionnel qu'il vaut mieux voir dans le mot de saint Marc, un. des chefs de synagogue, la confirmation de I'existence a Capharnaum de plusieurs synagogues. "
3 LTJC, VIII, 42.
358 LA VIE HISTORIQUB '
Gette scene avait eveille la curiosite des assistants ; aussi une foule nombreuse le suivit, a vide de voir ce qu'il allait faire, et elle se pressait sur lui avec une telle force que, selon le mot de saint Luc, elle Fetouffait 1 .
Or dans cette cohue s'etait glissee une femme qiii, depuis douze ans, squffrait d'un ecoulemenl continu de sang 2 . D'apres la loi mosaique, elle n'aurait pas du se meler a la foule; car son mal la rendait impure et elle communiquait sa souillure, pqur un jour seulement il est vrai, a quiconque la touchait 3 . Cette malheureuse avait depense tout son bien a se faire soigner; elle s'etait adressee a de nombreux me"decins dont les traitemenls 1'avaienl fail beaucoup souffrir, mais sans aucun benefice pour sa sante; an contraire, son mal avail plutot empire*. Ayant entendu parler des cures mervei Ileuses faites par Jesus, eile s'etait dit : Si je puis seulement toucher son manteau, je serai guerie 8 , et elle 6tait venue de loin, cherchanl une occasion de 1'approcher 6 .
La loi mosaique prescrivait aux Israelites de coudre aux quatre coins de leurs manleaux, qui g6n6ralement etaient de couleur sombre, des bandelettes de couleur bleu-hyacinthe, faisant houppes ; celles-ci par leur teinle vive frappaient les yeux et devaient ainsi rappeler aux fideles les commandements for-
1 Luc, VIII, 42.
3 Sans doute une metrorrhagie. MATTHIKU, IX, 20; MARC, V, 25; LOT, VIII, 43.
3 Levitiquc, XV, 25 et suivants.
* MARC, V, 2;Luc, VIII, 43.
5 MATTIHED, IX, 21 ; MARC, V, 28.
6 Une tradition tres ancienne veut quo celte femme ait .etc originaire de Cesaree de Philippe, I'actuelle Banias.
mules par Dieu dans le Decalogue 1 . Jesus, obeissant a la loi mosaique, portait a son manteau de telles houppes, et 1'une de celles-ci terminait le pan qu'il avail rejete sur son dos. C'est elle que toucha la femipe quand elle eut reussi a se glisser a travers la, foule jusqu'a Jesus.
A peine 1'eut-elle touched, elle senlil son flux de sang s'arreler; elle etait guerie. Elle avait cru son geste imperceptible; mais Jesus se rendit comple qu'une force curative etait sortie de lui : Qui m'a louche? dit-il en se retournant 8 . Chacun pres de lui de s'en defendre; et Pierre, don 1 1'opinion etait appuyee par les autres apotres, faisait remarquer : Maitre 3 , la foule te serre et te pousse, et tu demandes : qui m'a touche? Quelqu'un m'a intentionnellement touche , repliqua Jesus, car j'ai senti qu'une vertu est sortie de moi* . Et il regardait autourde lui, scrulant le visage de chacun. Alors la femme qui avait cherche a s'esquiver se vit decouverte; toute tremblante elle se rapprocha et, s'agenouillant devant J6sus, elle avoua a haute voix pourquoi elle avait touche la houppe de son manteau 6 , et comment elle avait ele instantanement guerie,
Bien loin de blamer cette femme de sa hardiesse a se libe"rer des rigueurs de la loi, Jesus la reconforta :
1 Notnbres, XV, 38-40.
* MARC, V, 30; Luc, VIII, 45.
I'Cc, VIII, 45. Le mot francais maitre rend imparfailement. le sens du mot grec kmis^&rt^ cpii ne renferme aucune idee d'enseignement, mais seulement 1'idee de suprmatie.
* MABC, .V, 30'; Luc, VIII, 46.
5 MARC, V, 33; Luc, VIII, 47.
Courage, ma fille, ta foi t'a sauve"e; va v en paix, et sois pure de ton mal 1 . Quand Jesus 1'annee precedente avail a Chorazain gueri un lepreux, il lui avait enjoint de se rendre a Jerusalem pour y satisfaire a tous les rites de la purification legale 8 ; il s'etait affirme alors-strict observateur de la loi; aujourd'hui a Bethsai'de il se met au-dessus d'elle, en proelamant de sa propre autorite I'hemorroisse pure de sa souillure et libre de rentrer directement chez elle; il s'attribuait un pouvoir purificaleur q.ue la loi reservait aux seuls p'retres. Personne ne releva cette revendication de Jesus.
A ce moment, d'ailleurs, ou la femme congediee en paix se retirait, survinrent quelques personnes arrivant de la maison de Jai'r 5 ; elles annoncerent a celui-ci la mort de,,sa fille et ajouterent : A quoi bon importuner davantage le maitre*? Jesus enten.dit le message et la reflexion qu'ajoulaient ceux qui 1'ayaient apporle; il ne voulut pas que Ja'ir, sur ces paroles, fut accable par le desespoir : Ne crains pas , lui dit-il vite, crois seulement et ta fille sera sauvee .. Et il se remit en route vers la maison de Ja'ir 8 .
Mais il ne voulut pas que ce qu'il allail y faire fut un spectacle donne a la curiosite de la foule. II enjoignit done a celle-ci de se disperser; meme il ne
1 MATTJIIETT, IV, 22; MARC^ V, 34; Luc, VIII, 48.
2 Yoir plus haut, pages 225-225.
3 MARC, V, 35. Saint Luc (VIII, 49) ne parle que d'une settle personne, celle sans doute qui enonca a Jai'r le message.
4 Ces personnes, a la difference de Jai'r qui n'a salue Jesus d'aucun titre, traitent celui-ci de maitre otSao-xaXoc; ce n'etaient done pas des pharisiens. ~
5 MARC, V, 36; Luc, VIII, 50.
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voulut pas; que tous ses ap6tres Paccompagnassent ; J ^ ;
il prit seulement avec lui Pierre et les deux fils
de Zebedee, Jacques et Jean; et c'est en leur seule - *
compagnie et en celle de Ja'ir qu'il arriva a la x ;
maison de celui-ci 1 . Or tous ces incidents avaienl
pris un certain temps, tant-de temps meme que les
ceremonies funebres etaient deja commencees a la :
maison lorsque Jesus y parvint. Deja etaient presents ~ 1 :
les joueurs de flute et les pleureuses qui, chez toutes.
les families juives aisees, etaient Paccompagnement - :
obligatoire d'un grand deuil*. Tout ce monde reuni
dans la grande salle de la maison y faisait grand
tapage 3 avec force pleurs et force cris*.
Entrant dans la maison, Jesus dit a ces gens : Pourquoi faites-vous tout ce bruit? et pourquoi j. "
pleurez-vous? Relirez-vous ; Penfant n'est pas morte, elle dort 5 . Ces gens avaient compte gagner un bon salaire pour leurs bruyantes demonstrations de douleur; ils furent fort mecontents d'etre invites a. se retirer et ils n'en .voulaient rien faire. Ils se moquaient meme de Jesus, en lui objectant qu'ils :
savaient mieux que lui ce qu'il en etait de la jeune fille et qu'elle etait bien morte . Mais Jesus avail, quand il le voulait, un ton d'aulorite auquel on ne ,
resistait pas; il eut vile fait de chasser les musiciens et les pleureuses. . \
Alors prenant avec lui Ja'ir, la femme de celui-ci
8 MATTIHEU, IX, 25.. ~
3 opu6ou(Asvov (MATTIHEU, IX, 25). '
4 MARC, V, 38; Luc, VIII, 52.
5 MATTIHEU, IX, 24; MARC, V, 59; Luc, VIII, 52. " ' --
6 MATTIHEU IX, 24; 5Uac, V, 40; Luc, VIII. 55. . \
et les trois apotres, il-entra dans la charribre ou e"tait elendue Tenfant morte. II prit la main de celle-ci, et lui dit : Jeune fille, leve-toi 1 . Aussitdt 1'esprit revint a 1'enfant, elle se leva de son lit funeraire, et elle marchait dans la chambre. Les parents elaient hors d'eux de joie 2 , et, dans leur egarement, ils n'avaient plus aucun sens de la conduite a tenir. Jesug les rappela a la realile materielle en les invitant a servir a leur fille quelque chose a manger 3 . En meme temps, il recommanda aux parents et aux trois apolres qui venaient d'assister a cette resurrection, de garder sur cet evenement uri silence absolu.
A premiere vue, celte recommandation surprend, puisque la veille meme, a Guergue"sa, Jesus avait invite le demoniaque a publier hautement le miracle de sa liberation; pourquoi aujourd'hui recommander le silence touchant un bien plus grand miracle? G'est qu'a Guerguesa on etait en Decapole, en territoire romain, tandis qu'en Galilee on etait dans la tetrarchie d'Antipas. Or nous savons que sur 1'inst}gation des pharisiens, les herodiehs machinaient la perte de Jesus 8 . Jnsqu'alors leurs menees n'avaient pas ete tres dangereuses en raison de Tabsence du
1 On ne s'explique pas bien pourquoi saint Marc a tenu 4 inserer ici dans son recit grec les mots arameens que prononca Jesus : Talitha Koumi. Cf. Actes IX, 40.
2 'EcrTTicrav exaTacrEi (AeyaXY) (MARC, V, 42). Ils furent hors d'eux paltin grand egarement. Cf. Luc, VIII, 56. Les tracluctions francaises commettent, en general, un faux sens en parlant de slupeur et d'dtonnemenl; Jai'r no pouvait s'elonner d'une resui'rection qu'il avait imploree.
3 MARC, V, 45 ; Luc, VIII, 55.
4 MARC, V, 43; Loc, VIII, 55.
, DE N;-S; JfiSllS-CHRIST. 365 "
te"trarque qui se trouvait ait loin dans le Sud, a Machero; ses fonctionnaires, en effet, n'osaient rien perpetrer de grave sans un ordre de lui. Mais Antipas venait de rentrer a Tiberiade, et il avail etc" vite informe" de I'activite" de Je"sus en Galilee 1 . Get homme ruse et mefiant allait-il voir en celui-ci un perturbaleur dangereux qu'ii fallait supprimer? et allait-il prendre a sa charge I'execution du meurtre desire par les pharisiens? Jesus connaissait le peril ; Ja'ir meme put lui en parler. La prudence humaine commandait done de ne pas exciter davantage 1'attention d'Anlipas, de garder, par consequent, le plus possible dans 1'ombre les prodiges accomplis dans sa tetrarchie. Yoila pourquoi Jesus recommanda le silence a Ja'ir et aux trois apdtres.
Comme il sortait de la maison du chef de synagogue pour rentrer dans celle qui lui donnait abri a Capharnaum, Jesus fut suivi par deux aveugles; ces hommes avaient connu sa presence chez Ja'ir et ils etaient venus Tattendre a la porte. Des qu'ils 1'entendirent sortir avec ses trois disciples, ils lui crierent : Fils de David, aie pitie" de nous . Mais Jesus ne voulant pas les guerir en pleine rue lit serablant de^ne pas les e"couter; sans se retourner, il gagna vite sa demeure qui sans doute etait proche. Aucun curieux ne parait avoir remarque cette petite scene ; des aveugies poussant des cris pour implorer la pitie des passants, c'etait alors en Palestine une occurrence si. frequenteM
Mais ces deux aveugles etaient lenaces, ils pene-
1 MARC, VI, 14; Luc, IX, 7.
trerent derriere Jesus dans la maison, et la* quand il se -fat arrete, ils insisterent pour obtenir de lui leur guerison. A 1'abri des regards curieux, Jesus .n'avait plus a tenir compte des considerations de la prudence humaine ; il demanda aux deux hommes : Yous croyez fermement que j'ai le pouvoir de faire cela pour vous .. Certainement, Seigneur , rependirent-ils. Sur cette declaration de leur foi en lui, Jesus de ses doigts toucha leursyeuxen disarit : Qu'il YOUS soit fait selon yotre foil Et les yeux des hommes furent instantanement degages de leur voile 1 . .. :
A eux aussi, Jesus commanda le silence : Faites en sprte que personne ne le sache , leur dit-il severement. Mais les deux hommes, des qu'ils furent sortis, annoncerent partout leur guerison, en disant qu'ils la devaient a Je*sus; ils propagerent metne la nouvelle dans le pays environ nan t d'oii ils etaient venus a Capharnaiim 2 , et ou ils retournerent , Saint Marc 5 place ici le recit d'un voyage de Jesus a Nazareth. Nous croyons qu'il y a la encore un anachronisme; le voyage qu'il relate se confond avec celui que saint Luc a place au commencement de 1'aunee 28. S'il s'agissait d'un second voyage, Jesus
. * 'Aveoix9'0 <Tav ' furent ctevoitts, MATTIIIEU, IX, 30. Vraisemblablement il s'agit de taies que Jesus fit disparaitre. -
2 MATTIHEU, IX, 31. .
? MARC, VI, 1-6, MATTHIEU, XIII, 53-58. Le recit de la visite de Jesus a Nazareth est place par saint Matthieu a la suite dc renseigneinent donn4 en paraboles, 1'excursion a Guergue'sa et la resurrection de la fille de Jai'r ayant ete racontees quatre chapitres auparavant; mais, nous le rappelons, dans le classement des faits, saint Matthieu n'a aucun souci de 1'ordre historique. '
n'aurait pas pu Sire surpris, comme le dit saint Marc 1 , de rincredulite des Nazarethains ; ces derniers n'avaienl-ils pas voulu le tuer en le precipitant du haul d'un rocher escarpe", parce qu'il n'avait pas voulu operer de miracles chez eux*? II leur avail echappe miraculeusement; mais ce fait, loin de les ramener a leur admiration premiere pour sa puis- 1 sance, avail du les exasperer da vantage contre lui. Jesus, on peut le soutenir hardiment, ne retourna pas a Nazareth.
8 Luc, IV, 29. Voir plus haut, -pages 211 et 212.