CHAPITRE XXXIV
Retour a Capharnaiim. Annonce de 1'Eucharistie.
Cependant, de 1'autre cole" du lac, quand le jour fut yenu, la foule, de laquelle Jesus s'etait esquive, le cherchait de tous coles. Elle avail observe qu'il n'y avail eu la veille au'rivage qu'une seule barque, celle qui avail emmene les apolres ; or Jesus n'etail pas parti avec eux; apres leur depart, la foule 1'avail encore vu quelque lemps parmi elle. Qu'elail-il devenu 1 ?
Or, landis que la foule poursuivait ses recherches clans lous les environs, il arriva de Tiberiade un certain nombre de barques qui aborderenl au.pied de la colline sur laquelle Jesus avail mulliplie les pains 2 , fividemmenl ces barques ne venaienlpas en cet endroil ecarle pour un bul de negoce; elles avaienl ele envoy ees par Herode Anlipas qui, informe du deparl de Jesus el de la direction prise par lui, voulail savoir ce qu'il elail alle faire dans ces parages. Qui sait?~peul-etre avail-il donne a ses
emissaires 1'ordre de s'emparer de Jesus et de 1'amener a Tiberiade; un dessein semblable lui fut prete quelques mois plus tard par certains pharisiens 1 .
Quoi qu'il en soit, les gens de Tiberiade ne trouverent pas Jesus sur la c6te de Gaulanitide et s'etant convaincus, d'apres les renseignements de la foule, qu'il serait oiseux de faire de plus amp les recherches, ils prirent le parti de retourner a Tiberiade ; au lieu de Jesus, ils emmenerent dans leurs barques les Capharnaiotes qui se trouvaient la et qu'au passage ils deposerent a Bethsa'ide 2 ; les autres, beaucoup plus nombreux, qui etaient verms des divers bourgs ou villages de la cote galileenne, retournerent chez eux a pied, ainsi qu'ils etaient venus.
Jesus etait rentre a Capharnaum avant ceux que ramenaient les barques de Tiberiade; ces derniers, comme de raison, eurent comme premier soin, a peine arrives, de s'enquerir si Jesus avail ete vu. Ils n'eurent pas de peine a le trouver, et, 1'ayant aborde, ils lui dirent : Rabbi, comment es-tu venu ici? Jesus, au lieu de faire une reponse directe a leur question, leur adressa la remarque suivante : En verite, en verite je vous dis, yous me cherchez non parce .que vous avez vu des signes de Dieu, mais parce que vous avez mange de ces pains et que vous avez ete rassasies. Travaillez a avoir, non pas la nourriture perissable, mais la nourriture qui reste eternellement vivifiante et que le fils de l'homme vous donnera; car c'est lui, que le pere, Dieu, a marque de son sceau .
1 LDC, XIII, 51. a JEAN, VI, '25.
Le mot travaillez * parait avoir intrigue les auditeurs : Que ferons-nous , demanderent-ils, pour travailler aux oeuvres de Dieu? L'o3uvre voulue par Dieu , repondit Jesus, est que vous croyiez en celui qu'il a envoye .
Les Capharnaiotes comprirent bien que Jesus se proclamait envoye de Dieu ; mais s'il etait le Messie predestine a regner sur Israel, pourquoi, la veille, s'etait-il derobe a eux quand ils avaient voulu avec tant d'autres Galileens 1'acclamer comme roi? Dans letir deconvenue, ils ne faisaient plus aucun cas de la multiplication des pains, et ils adresserent a Jesus celte etrange question, on pourrait dire cette sommation : Quel miracle fais-tu done pour que nous voyions et que nous croyions en toi? Que fais-lu de reel 2 ? Nos peres ont mange la manne dans le desert, ainsi qu'il est ecrit dans un de nos psaumes 3 : II (Mo'ise) leur donne a manger du pain venanf du ciel .
Dans le psaume, le sujet de la phrase est Dieu (lahve) ; mais les Gapharnaiiotes quinteux mettaient a 1'actif de Mo'ise le don de la manne au peuple hebreu ; et ainsi ils laissaient entendre que, a leurs yeux, Mo'ise avait ete un thaumaturge bien plus puissant que Jesus.
Celui-ci rectifia leur dire : En verite, en A r erite, je vous le dis, Mo'ise ne vous donna pas le pain venant du ciel ,(c'etait Dieu qui le donnait). Mais
s, JEAN, VI, 27.
2 T{ lpYa?fl, JEAN, VI, 30.
3 Psaume, LXXV1I, 24. Saint Jean abrege le texte : Dieu leur fit pleuvoir de la manne pour qu'ils mangeassent, et il leur donna du pain du ciel .
aujourd'hui mon pere vous donne le vrai pain du ciel, le veritable. Gar le pain de Dieu est celui qui descend du ciel et qui donne vie au monde .
Sur quoij ils lui dirent non sans ironie : Sei^gneur, donne-nous toujours ce pain-la .
C'est moi , repondit Jesus, qui suis le pain de la vie. Qui vient a moi n'aura jamais faim et qui croit en moi n'aura plus jamais soif . Puis, faisant retour a la demande qu'ils avaient exprimee tout a Theure de le voir falre un miracle, Jesus ajouta : Je vous ai deja dit ces deux choses : et que vous m'avez vu agir, et que pourtant vous ne croyez pas 1 .
Dans le recit de saint Jean, le seul des evangelisles qui nous rapporte ce qui se passa alors a Capkarnaum, aucune coupure n'intervienl entre cette douloureuse constatation faite par Jesus et le resle des paroles qu'il prononga ensuite dans cetle ville sur sa mission ici-bas; mais saint Jean nous dit un peu plus loin que les plus caracteristiques de ces paroles furent prononcees dans une synagogue un jour ou Jesus en seignait, c'est-a-dire unjourde sabbat*. Or
1 Cette parole, que saint Jean nous presente comme ayant ete en une aulre occurrence adressee deja par Jesus aux habitants de Capharnaum, n'est rapportee dans aucun passage anterieur des evangiles. Les evangelistes, sans doute, ne jugerent pas utile de raconter 1'episode qui y donna lieu. Peut-etve aussi peut-on dire que Jesus faisait allusion a un passage A'Isate que beaucoup a Capharriaiim devaient bien connaitre (IsAi'B, VI, 8) : Le Seigneur me dit : Ja, et tu diras a ce peuple : Bcoutez attentivement, et ne comprehez pas; voyezla vision et ne la dhcernez pas ; Jesus, parlant a ses disciples, avait applique ces mots aux Capharnaiotes, alors qu'il expliquait le motif de son recours a 1'enseignement par paraboles (MATTHIEU, XIIF, 14; MARC, IV, 12; Luc, YI1I,18). Voir plus haut, page 538.
~DE N.-S. JESUSrCHRIST. 39i
le jour de son retour ne pouvait etre un jour, de sabbat ; il n'aurait pas enfreint la loi du repos sabbatique par une navigation sur le lac et une longue course a pied. Nous devons done logiquement supposer que le jour de son retour a Capharnaum, jour de parasceve, Jesus n'eut que quelques explications preliminaires avec les habitants revenus du territoire de Bethsa'ide Julias ; ce fut settlement lelendemain, jour de sabbat, que, enseignant selon sa coutume dans une synagogue, il dechira tous les voiles et annonga l'Eucharislie.
Ce sabbat correspond au samedi 2 avril 29 de notre computation moderne. Ce jour-la, Jesus, pour remplir son ministere, ne se rendit pas a la synagogue principale de Capharnaum, celle que frequenlaient les pharisiens et dans laquelle il avail ete en butte de la part de ceux-ei a des attaques violenles. II choisit une synagogue secondaire, ou il ne devait avoir pour audileurs que des gens s'etant declares plus ou moins chaudement ses adherents 1 . Mais parmi ceux-ci il en etait qui^ayant suivi Jesus en Gaulanitide etaient revenus meconlenls de Tissue de cette course.
Apres avoir lu une citation d'un prophete, Jesus, reprenant la these qu'il n'avait fait qu'effleurer la, veille, adapta au texte lu les paroles suivantes : Tout ce que me donne le pere viendra a moi ; et
1 JEA>',YI, 59: TauTasTitev EV <ruvaY<*>YV) osSaaxtov iv KaTvepvaii(Ji, ildit ces choses, enseignant dans une synagogue, a Capharnaum. Si la synagogue choisie par Jesus avail ete la principale de la ville, saint Jean aurait employe 1'article defini pour la designer, ainsi que font les autres evange"listes quand ils parlent d'elle (MARC, I, 21 et 29; III, 1; Lcc, IV, 33 et VI, 6). '
celui qui vienl a mpi je ne le rejetterai pas dehors; car je suis descendu du ciel non pour faire ma volonte, mais celle de celui qui m'a envoye. Or c'est la volonte du pere qui m'a envoye, que je ne perde rien de ce qu'il m'a donne, mais que je le ressuscite au dernier jour. Oui c'esl la volonte de celui qui m'a envoye que quiconque voit le fils et croit en lui ait la vie eternelle et que je le ressuscite au dernier jour . L'affirmation par Jesus de^son pouvoir de ressusciter les morts ne pouvait surprendre aucun des assistants; tous avaient eu connaissance des resurrections faites par lui du jeune homme de Nam et de la fille de Jair; au contraire, 1'insistance qu'il mettait a se proclamer non seulement envoye 'de Dieu, mais son fils, choqua plusieurs d'entreeux 1 ; ils rapprochaient cette revendication d'origine divine des paroles que Jesus avaient prononcees la veille : Je suis le pain de la vie descendu du ciel 8 . El ces Juifs (sous la plume de saint Jean ce riom est presque tou jours pris en mauvaise parl) 3 , ces Juifs murmuraient entre eux et se disaienl : N'est-ce done pas la Jesus le fils de Joseph? nous connaissons son pere et sa mere. Comment peut-il dire : Je suis descendu du ciel?
i Jesus s'etait plusieurs fois deja presente comme fils de Dieu, par exemple quand il chassa du Temple les vendeurs a la Paque de 1'an 27 (JEAN, II, 16) ou dans le sermon sur la Montagne (MATTIHEU, VII, 21); mais les auditeurs avaient donn6 a ce litre un sens metaphorique.
8 Saint Jean reunit ici en une seule phrase deux phrases distincles prononcees par Jesus, coupees meme par une interruption des Caphar-nai'otes : Le pain de Dieu est celui qui descend du ciel et qui donne la vie au monde , et C'est moi qui suis le pain de la vie (JEAN, VI, 53 et 35).
3 JEAK, IT, 18; HI. 25; V, 16; VII, 1 ; VII, 11 et suivants; VIII, 31,52 et 57; IX, 16.
Jesus enlendit ces murmures et les reprima. Ne murmurez pas entre vous , commanda-t-il ; puis, reprenant son expose dogmatique, il renouvela son affirmation : Nul ne peut venir a moi, si le pere qui m'a envoye ne 1'attire pas ; et moi je ressusciterai celui-la au dernier jour. II est ecrit chez les propheles : 11s seront tous enseignes de Dieu 1 . Quiconque a entendu la voix du pere et a appris d'elle vient a moi. Non qu'aucun homuie ait vu le pere, si ce n'est moi, celui qui est de Dieu. Celui-la a vu, le pere. En verite, en verite, qui croit en moi a la vie eternelle .
G'est moi qui suis le pain de la vie. Vos peres dans le desert ont mange la manne et ils sont moris. Mais voici le pain qui descend du ciel ; celui qui en mange ne meurt pas. Je suis le pain vivant, celui qui est descendu du ciel; si quelqu'un mange de ce pain, il vivra eternellement ; et le pain que je donnerai c'est ma chair, je la donnerai pour la vie du monde .
A ces paroles, les memes Juifs se recriaient entre eux : cc Comment celui-ci peut-il nous donner sa chair a manger? Jesus vit leur agitation et, bien qu'il n'eut pas ete interpelle, il repliqua,: En verite, en verite, je vous dis, si vous ne mangez la chair du fils de Thomme et ne buvez son sang, vous n'aurez point la vie en vous. Qui mange ma chair et
1 ISAIE, L1V, 13 : a Tous tes fils (de Jerusalem) seront disciples de lahve . JEREMIE, XXI, 34 : Tous me connajtront depuis le plus petit d' entre cux jusqu'au plus grand, dit le Seigneur . Jofit, II, 28 : ale repandrai mon esprit surtoute chair, vos fils et vos filles prophetiseronl; vos \ieillards auront en songe des r6\41ations; et vos jeunes hommes seront des voyants .
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boit mon sang a la vie eternelle, et je le ressusciterai au dernier jour. Car ma chair est vraiment nourriture et mon sang est vraiment breuvage; qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi, et moi en lui. De meme que le pere vivant m'a envoye et que je vis par le pere, ainsi celui qui se nourrit de moi * vivra par moi . Et, pour conclure, Jesus proclama pour la troisieme fois en se montrant lui-meme : Yoici le pain qui est descendu du ciel, non tel que la manne mangee par vos peres qui sont morts ; celui qui mange ce pain que je vous presente .vivra eternellement -.
L'office etait termine ; celebre devant un assez petit nombre de personnes, il n'avait en somme ete trouble que par quelques murmures auxquels Jesus, d'autorite, avait impose silence. Mais a la sortie de la synagogue, n'etant plus retenus par le respect du lieu etpensant que Jesus ne les entendait pas, beaucoup, meme parmi les disciples assidus de Jesus, eclaterent en propos iridignes : Ce langage est violent 2 ; qui peut patiemment 1'ecouter?
Jesus connut en lui-meme queses disciples etaient choques de ses paroles ; sortant a son tour de la synagogue, il s'adressa au groupe des mecontents : Ce que j'ai dit vous scandalise? Et si vous voyiez le fils de Thomme remonter la ou il etait precedemment, seriez-vous encore scandalises? C'est 1'esprit qui vivifie; la chair ne sert de rien; or les paroles que je vous ai diles sont esprit et vie. Mais
1 Litteralement : Celui qui me mange, 6 Tptiywv y.& (JEAN, VI, 57).
2 Sy.Xvipoc, le sens propre du mot est : rendudur par la s6cheresse\ le sens ici est metaphorique : difficile a accepter (JEAX, VI, 60).
il en est parmi vous certains qui ne croient pas .
Comme glose a cette derniere phrase et pour indiquer qu'un de ceux qui s'indignaient le plus etait Judas, saint Jean insere dans son recit la remarque : Jesus savait des le principe qui etaient ceux qui ne croyaient pas et quel etait celui qui le trahissait 1 .
Si restreint qu'ait pu e"tre le nombre des auditeurs de Jesus dans la petite synagogue, le langage qu'ii y avail tenu fut vite connu dans toute la ville el lui aliena bien des sympathies; ceux qui voulaienl le perdre* avaient done une occasion particulieremenl favorable pour agir contre lui sans o Censer 1'opinion publique ; certainement ils se haterent d'avertir Antipas et le presserenl de prendre ses mesures pour se saisir de Jesus.
Mais Jesus etait resolu a se derober a la vue m&ne de ce souverain ruse ; et, en consequence, des que la chute du jour eut mis fin au repos sabbatique, il s'eloigna rapideraent de Capharnaum.