CHAPITRE XL
Jesus en Dgcapole.
Le voyage que Jesus avail a faire entre le pays de Sidon et la Decapole etait long et difficile. 11 lui fallul franchir le Liban qui alors etait sauvage, traverser la plaine de Cuelesyrie et 1'Abilene, passer dans la fenle que creusait entre le grand Hermon et 1' Anti-Li ban le torrent du Barada, pour deboucher enfm dans la plaine de Damas.
Que Jesus ait visite 1'Abilene est un fait qui ressort manifestement de 1'evangile de saint Luc. Tres parcimonieux pour les indications de noms d'hommes, saint Luc Test encore plus pour les indications des lieux geographiques oh se sont deroules les evenements de la vie de Jesus 1 . Pourquoi, des lors, dans le passage ou il detaiile la geographic politique de la Palestine au moment ou Jesus commenQa sa carriere publique, auraitil mentionne la province lointaine d'Abilene, si Jesus n'avait jamais du y paraitre 8 ? Or, comme
1 Voir, par exemple, Jes passages V, 12; VI, 12; VIII, 1; IX, 18, 28, 52; X, 58; XI, 1; XII, 1; XIII, 10 et 22; XIV, 1 et. 25.
2 Luc, III, 1.
on ne voit pas d'autre occasion oil Je*sus aufait pu se trouver dans 1'Abilene, il faut placer sa presence en ce pays au cours du voyage qui le mena de Sidon en Decapole.
La Decapole etait primitivement une confederation de dix villes de civilisation hellenique que Pompee, apres avoir pris Jerusalem en 1'an 65 avant notre ere, avail detachees du territoire juif et declarees autonomes sous la suzerainete de Rome 1 . Sauf Scythopolis qui etait situee sur la rive occidenlale du Jourdain, pres la frontiere meridionale de Galilee, ces villes s'egrenaient sur la rive orientale depuis Damas au nord jusqu'a Philadelphie (Rabbath des Ammonites) au sud; elles formaient done des enclaves dans les tetrarchies de Philippe et d'Antipas. Jesus traversa plusieurs de ces enclaves, apparemment celles de Damas 'et de Diurn, et finit par rejoindfe le lac de Tiberiade dans celle de Hippos 8 .
Arrive la il monta sur une eminence deserte 3 ; il aimait a s'isoler sur les hauteurs pour prier. Mais comme pendant son voyage Jesus avait toujours etc precede par des groupes de deux disciples char-~ ges de lui pre"parer les voies*, sa presence ne pouvait elre ignoree; et dans le voisinage de Hippos la curiosite des habitants a 1'egard de Jesus etait
1 Le norabre des villes decapolitaines fut variable.
2 G'est ce que dit. le texte de saint Marc en prenant dans sa signification stride le mot Sptov : a II alia vers la mer de Galilee a travers le milieu des limites de la Decapole , avoc (ISTOV twv 5pi>v
3 MATTHIEU, XV, 29. a Btant montS sur la montagne .
4 Luc, X, i.
beaucoup plus vive qu'elle avail el6 aux elapes pr<> cedenles. Nous nous souvenons, en effet, que 1'hiver precedent, pres de Guerguesa, un peu au nord de Hippos, Jesus avail gueri deux dangereux possedes el que le plus considerable des deux avail, sur rinvilalion de Jesus meme, public dans toule la region le miracle donl il avait ele 1'objel; or lous ceux qui avaienl entendu son recil elaienl demeures dans Tadmira lion 1 . Aussi, quand on sul a Hippos que Jesus elail dans le voisinage, on se demanda si des guerisons ne pourraienl pas encore elre oblenues de lui, el beaucoup 2 vinrent a lui, amenanl avec eux un homme a qni une congestion ou un aulre accidenl avail embrouille la parole et complelement fail perdre 1'ouie 5 . Jesus ful prie de guerir eel homme en lui imposanl la main sur la I6le*; on savart que par 1'imposilion des mains il avail, precedemmenl gueri bien des malades 8 . Mais celle fois il prefera agir d'une maniere differenle; il pril a 1'ecarl 1'infirme, el, quand il ful a une cerlaine dislance des spectaleurs, il entra un de ses doigls dans chacune des oreilles de eel homme, puis ayant crache dans sa main il pril un peu de salive dont il lui toucha la langue. Alors levanl les yeu'k au
8 Saint Marc parle d'une foule 6'xXo? (VII, 33); mais dans 1'Evangile ce mot est souvent employe par hyperbole.
5 Saint Marc dit : un sourd parlant difficilement, xwipbv ^oytXaXov (MARC, VII, 32). Le mot y.axpds, qui veut dire exactement privt d'un sens, signifie sourd-muet cbez les autres evangelistes (MATTIHEU, IX, 32 et 35; XII, 22, et XV, 31 ; Luc, I, 22). Mais saint Marc, dans son e"vangile, rend i'idee de uce-par aXodoc, qui ne parle pas (VII, 37; IX, 17 et 25).
MARC, VI, 5, el Luc, IV, 40 /
ciel il fit une priere ardenle 1 et .il'-dit a I'homme : Ouvre-toi . Saint Marc tient a faire remarquer (Hie dans ce milieu purement grec Jesus parla arameen : Ephphata* . Aussitdt les oreilles de 1'homme s'ouvrirent et le lien qui embarrassait sa langue fut rompu, L'homme parlait correctement son idiome 3 .
De loin, les spectateurs n'avaient rien perdu de la scene. Jesus allant a eux leur recommanda, ainsi qu'a rhomme qu'il avail gueri, de ne rien dire de celte guerison; car il desirail ne pas etre, en cet endroit oia il voulait prier, i'objet de~ nombreuses sollicitations. Mais plus il recommandait le silence, cl plus haul ces hommes admiraient ce qui vena it de se passer; etils allaient dans les environs en repandre le bruit. Comme 1'etat de 1'infirme gueri etail connu pour incurable, tous ceux qui-apprirent sa guerison soudaine en furent extraordinairement frappeV, et de tons cotes sur le territoire de Hippos on exallait Jesus en disant : 11 a bien fait toutes choses, il fait entendre les sourds el parler les muets 5 .
Le resultat de cet enthousiasme fut que des foules nombreuses se halerent de venir aupres de Jesus sur la montagne ou il s'etait monienlanement etabli ; et
1 Saint. Marc dit : <rrvae, il se lamenta. On a expliqu6 ce mot de di-verses manieres ; le sens le meilleur nous parait 6tre : il pria avec I'ardeur de quelqu'un qui est dans la peine.
1 MA c, \II, 54.
5 lUnc, VII, 35 : U parlait correclement. Si cet homme cut etesourdmucl de naissance, il n'aurait pas inslantanement connu une langue, a mpins de supposer que le miracle lui conferant la parole ait 6te accompagne du don instantan4 d'une langue.
" MAKC, ibidem : Tous xwipou? Ttotei dcxoueiv xa't TOU a>.aXou;
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oil lui amenait des boiteux, des aveugles, des.sourds, de's estropie*s, et encore d'autres atteinis de maux divers 1 . On jetait ces malheureux a ses pieds; et lui, voyant que I'isolement ne lui etait plus possible, les guerissail lous sans opposer de resistance a leurs prieres. Aussi toute cette foule etait dans 1'admiration, et bien qu'elle fut pai'enne, elle glorifiait le Dieu de Jesus, leDieu d'Israel 2 .
Cette affluence durait depuis trois jours 3 . Captives
par le charme de ses paroles et 1'ascendant de toute
sa personne, ces gens ne pouvaient se decider a se
separer de lui ; et comme on etait au commencement
de septembre, la nuit ne les engageait pas a regagner
leurs demeures; its dormaient a la belle etoile,
couches sur le sol rocaillc.ix. Mais bient6t les vivres
o 1 u'ils avaienl apportes furent consommes, et sui
celte montagne inhabitee et inculle il etait excessive-
ment difficile de renouveler ceux-ci. Jesus voyait
que ces gens commenc.aient a se ressentir de ce long
jeune; appelant a lui ses disciples, il leur dit : J'ai
pitie de cette foule; car voila deja trois jours
qu'elle reste pres de moi et elle n'a pas de quoi
manger. Si je les renvoie a jeun dans leurs
. demeures, ils defailleront sur le chemin, d'autant
que quelques-uns d'enlre eux qui sont venus de loin
ont une grande distance a parcourir .
1 MATTUIEU, XV, 30.
5 MARC, VIII, 1 : 'Ev ^xc'vai Tat; ^iponi; 7T(Air6XXou 6'xXou ovto. ces jours-la la foule etant fort nombreuse. Une autre legon porte : 7ra).tv udXXou 6'xXou oyco;, la foule etant de nouveau nombreuse; cette le^on est moins bonne, car on ne \oit pas claireraent a quoi se rapporte le rnot m&iv, de nouveau,
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Mais comments, objeclerent les apolres, nous procurer en cette solitude 1 assez de pains pour nourrir tout ce monde? Negligeant 1'objection, Jesus tranquill emenl leur demanda : Combien avez-vous de pains? II nous en reste sept, plus quelques petits poissons seches , re"pondirent-ils 8 .
Alors Jesus fit passer parmi la foule 1'ordre de s'etendre a lerre en vue d'un repas 3 . Puis prenant les sept pains et les poissons, il prononca la formule ordinaire d'actions de grace; il rompit les pains, en rait les morceaux dans les hauls paniers* de ses apotres et dit a ceux-ci de distribuer ces morceaux dans la foule. Alors se renouvela le miracle qui avait eu lieu six mois auparavant pres de Bethsaide Julias, les morceaux de pain se reformaient dans les paniers au fur et a mesure de la distribution. Jesus benit et lit distribuer. de meme les petits poissons, qui, eux aussi, se mulliplierent selon le nombre des personnes elendues sur le sol. Or il y avait la quatre mille hommes, et, en outre, quelques enfants en has age et quelques femmes. Quarid tout ce monde eut etc rassassie, Jesus le congedia; les apotres cependant ramassaient les restes du repas; des morceaux ils
1 MATTHIEU, XV, 33 : 'Ev epY)(ji(a, dans nne solitude; MARC, VIII, 4 : en, lpy|(x{a?, au milieu d'une solitude. Les traducteurs francais rendent pY](i.(a par dttsert; ce qui est fautif. Le traducteur de saint Matthieu, de meme que saint Marc disent %pi\\>.o<; quand ils parlent de desert (MATTHIEU, III, 1 et 3; IV, 1 ; XT, 7. MARC, I, 3, 4 et 12).