‹ La vie inconsciente et les mouvementsChapitre 18 sur 24 · Deschamps, Les Maladies de l’énergie, p. 284. (F. Alcan · texte numérisé non relu

Deschamps, Les Maladies de l’énergie, p. 284. (F. Alcan

tionné à la décharge comme une pile ordinaire, il serait régénéré par un courant nerveux qui constitue la charge. Le corps humain, supposé parfait, serait capable de fournir sous un minimum de poids et de volume la plus grande quantité de force motrice. » L’homme réel en est loin; chez lui, il y a des fuites et des pertes. L’énergie pénètre dans son organisme sous deux formes : l’une intérieure (les aliments) ; l’autre extérieure (les excitations sensorielles); mais son organisme ne transforme pas cette quantité d’énergie reçue en une quantité égale d’énergie libérée. On sait qu’à l’état normal, les énergies efficientes circulent dans le sang, sont mises en réserve dans les tissus, et constituent la plus grande part des énergies organiques. Elles sont le produit d’un mécanisme physiologique que nous n’avons pas à étudier. Les processus physico-chimiques entretiennent cet état de tension, de contraction automatique qu’on appelle le tonus musculaire, qui est d’ailleurs sous la dépendance des centres nerveux moteurs de tous les degrés : médullaires, basilaires (cervelet, noyau rouge), corticaux. Tout ce mécanisme agit suivant la constitution innée ou acquise de l’individu ; il vaut ce qu’elle

vaut. Il peut varier d’un léger affaiblissement dans la production ou la distribution de 1 énergie jusqu’à la disparition presque totale de l’énergie potentielle.

« Tout dépend du terrain. Pour paraphraser un mot célèbre, on pourrait dire : L’homme s’agite et son hérédité le mène. Pourquoi certains cerveaux comme ceux de Gladstone et de Thiers peuvent-ils fournir pendant soixante ans une somme de travail considérable — et le plus énervant de tous, la besogne politique — sans jamais éprouver la moindre lassitude? Et pourquoi Darwin ne pouvait-il travailler plus de deux heures par jour, à la campagne, loin du bruit des villes? Les généraux et les soldats qui firent toutes les campagnes de la République et de l’Empire étaient également doués d’un système nerveux impeccable. Il est évident que les candidats à la neurasthénie restèrent en route »

Remarquons en passant qu’il peut se produire une augmentation du tonus musculaire et vasomoteur dans une région avec diminution dans une autre; ce qui n’est peut-être pas sans rapport

. 1. Deschamps, ouv. cité, p. 83.

avec les apathies ou inerties partielles. La tendance au moindre effort a donc des racines dans les conditions physiologiques. Elle est l’efTet d’une insuffisance dont elle dénote tous les degrés.

2° Parmi les causes psychologiques, la plus évidente sinon la plus importante est Vaversion naturelle pour la peine ou la douleur. L’état de conscience devient le facteur principal ou du moins paraît tel : il est l’expression psychologique de la fatigue. Tout le monde se fatigue, même ceux que l’on qualifie d’infatigables; mais il y a des degrés. La fatigue peut être surtout physique ou surtout mentale, l’une n’existe pas sans l’autre.

Malgré des travaux nombreux et très connus, les conditions de la fatigue physique sont loin d’être déterminées scientifiquement. Pour les uns, son origine est périphérique; pour les autres, elle est centrale; il y a des physiologistes qui admettent les deux. Les changements chimiques dans l’organisme sont aussi diversement interprétés. Sans entrer dans des détails qui n ont pas d intérêt direct pour notre sujet, rappelons qu on constate une usure des matériaux

azotés et carbonés, des troubles dans les échanges, une intoxication par élimination insuffisante des déchets : toutes conditions d’une mauvaise énergétique. Hodge a montré qu’une cellule ganglionnaire excitée pendant six heures se rétrécit de près d’un cinquième, que le noyau et le nucléole changent déformé.

La fatigue mentale, toujours accompagnée de fatigue physique générale ou localisée, se traduit par une sensation spéciale d’origine organique, par l’affaiblissement de l’attention, de la volonté, de la mémoire et des facultées intellectuelles. Au fond, la fatigue mentale n’est que l’expression psychique d’une fatigue physiologique ; mais parce qu’elle est connue, elle devient une cause prépondérante dans la tendance au moindre effort. La conscience étant un instrument de sélection, ne choisit pas l’effort qui est la fatigue, qui est la douleur. Fidèle à son rôle ordinaire (il y a des exceptions) d’être l’indice d’une désorganisation, la douleur détourne de l’effort. Cependant il faut remarquer qu’elle n’est pas une cause primaire du premier moment comme l’insuffisance d’énergie, elle est un second moment, supposant l’expérience acquise. Dans un cas, l’acti-

vite diminue par manque de force; dans l’autre cas, parce qu’en raison des conséquences prévues, on répugne à la provoquer.

3° Une cause primaire — la plus importante peut-être des causes psychologiques — c’est Vabsence d'intérêt. Ce mot emprunté à la psychologie populaire est vague et demande à être précisé. L’intérêt est un état complexe qui exige une analyse.

Il implique l’attention, mais n’est pas tout entier dans l’attention. Il y a beaucoup de cas où l’on est attentif, sans être intéressé. Il en est ainsi toutes les fois que l’attention, au lieu de se produire spontanément, est forcée, obligatoire; (celle du comptable qui aligne ses chiffres, de l’horloger qui étudie une montre, etc.).

Outre l’attention, l’intérêt exige un coefficient affectif qui n’est pas toujours agréable (quoique l’opinion commune semble l’admettre), mais souvent pénible. Une personne, un objet, un récit, une nouvelle peuvent nous captiver par le plaisir : un obstacle imprévu, les agissements d’un rival, le malheur d’autrui, nous intéressent désagréablement. Toutefois, l’élément sentimental inclus dans l’état d’intérêt, doit être d’une intensité

moyenne. Le choc émotionnel, la violence de la passion supplantent l’intérêt, en annihilant l’attention. Un drame, même fictif, s’il nous touche, suscite un état très différent de l’intérêt ; larmes, terreur, désespoir, colère — et dont les conditions physiologiques sont tout autres.

C’est sans doute parce qu’il peut vivre seulement dans une zone tempérée que l’intérêt a été classé par divers psychologues parmi les sentiments intellectuels. Une meilleure raison, c’est qu’il est intimement lié au désir de connaître, à la curiosité puérile ou réfléchie *. il oriente dans une direction, il fixe et maintient l’attention. —Au reste, l’importance du facteur intellectuel dans la genèse de l’intérêt n’est pas douteuse. En voici une preuve entre beaucoup d’autres. Ordinairement, le nouveau, 1 étrange nous captivent, mais on sait que les primitifs, mis pour la première fois en contact avec les inventions de nos civilisations raffinées, restent indifférents, ne s’y intéressent pas ; parce qu ils ne comprennent pas.

En résumé, l’état d’intérêt participe du connaître, du sentir et de l’agir. Telle est son analyse qualitative. Quant à la détermination

quantitative de ces trois éléments, il serait chimé rique d’y aspirer. Pourtant il semble qu’il est surtout affectif et moteur. Finalement, si l’on descend jusqu’aux sources dernières de l’intérêt, on les trouve dans les instincts, tendances, dispositions qui constituent la nature active de l’homme, réagissant aux excitations qui leur sont spécifiquement adaptées.

L’état appelé d’intérêt n’est donc qu’un effet et l’absence d’intérêt résulte d’un affaiblissement général ou partiel des tendances motrices : d’où la répugnance à l’effort. Faute d’énergie suffisante les tendances restent impuissantes ou avortent, produisant l’inertie, l’atonie, l’apathie, formules diverses pour marquer les aspects divers d’un même état, — général dans la paresse franche, dans la faiblesse sénile, chez les asthéniques ; — partiel, limité à une seule tendance, si l’organisation ne fléchit que sur un point. La fuite de 1 effort est la conscience de cette débilité organique.

Sous une autre forme, Bald’win me paraît soutenir la même opinion ; « Les premières formes de 1 intérêt, dit-il, correspondent pour une grande part aux besoins organiques, les premières déter-

minations dans la vie de l’enfant... Tout reste neutre pour lui, aussi longtemps que rien n’impressionne ses appétits, ses instincts, ses tendances natives, ses susceptibilités organiques. Mais aussitôt que quelque chose vient à le toucher, tout change. Immédiatement un élément de l’expérience le détourne du panorama indifférent qui se déroule autour de lui. Ce qui se produit semble être simplement un événement qui frappe l’esprit et par lequel un quelque chose se dégage du milieu d’indifférence et reçoit cette marque de valeur qui s’attache aux objets de l’intérêth »

L’influence de l’intérêt, — positive ou négative, invitant à l’effort ou détournant de l’effort — est si grand que j’ajoute quelques remarques empruntées à un auteur qui a écrit de bonnes pages sur ce sujet^ : « Évidemment, l’intérêt représente le côté spontané, dynamique de notre constitution psychique. Le moi se reflète réellement dans ce qui l’intéresse. Il serait plus vrai de dire que les réactions affectives d’une personne révèlent ce qui l’intéresse que de dire, comme on le fait . quelquefois, que ses états affectifs provoquent en

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