APRES
juive. Il passait une partie de ses nuits en prières, consacrant ses journées à l'instruction, à l’édification, à la défense des Juifs mayencais, vivant de peu, jeûnant souvent, donnant aux pauvres la dime que lui payaient les riches. C'était un juste du vieux temps, et mon père, sans l'avoir vu, me l’a décrit bien souvent, avec sa mine douce et sévère, son regard intrépide devant les forts et caressant pour les humbles, sa longue barbe, sa haute taille, sa noble démarche. Il avait dompté en lui le sang emporté dont on dit : « Cohanim Raksanim (1) », et s’il lui restait quelque fierté, ce n’était que dans l’âme. Son dernier élan d’orgueil fut quand, se se sentant près de mourir, il pria Dieu de lui montrer, en vision, quel voisin il aurait en paradis. Le Seigneur lui apparut en songe et lui dit : « Vat’en à Prague, ville sainte : tu y trouveras un tailleur que j’ai choisi pour ton voisin, quand je t’aurai recueilli dans le séjour des justes. »
Notre bon ancêtre se réveille, dit adieu à sa famille, monte à cheval malgré son grand âge, chevauche, chevauche. Dans toutes les communautés juives où 1l passe, on veut le retenir; mais il prend seulement le temps de consoler l’un, d’amender la conduite de l’autre, de les bénir tous; il ne s’arrète nulle part : il chevauche, chevauche, et arrive à Prague.
Vous pensez qu'il était impatient de voir quel pouvait être ce tailleur que Dieu lui assignait pour compagnon en paradis! Un tailleur, compagnon dans le séjour de la justice et de la rétribution définitives, un tailleur, compagnon pour l'éternité d’un descendant d'Esdras qui fut l'ami de Cyrus et rebâtit, l'épée au côté, le temple de Jérusalem! Écoute, Israël! pourquoi pas un grossier marchand de bœufs, un Amhorets, un «illettré » banquier ! Un tailleur! Est-il au moins Lévy? Pour sûr, il ne peut être moins, et il descend de quelque martyr, mort pour la foi.
Notre ancêtre entre dans Prague sur son cheval fourbu, et s’en va tout droit au quartier juif. Il se nomme; tous l’entourent, se
(4) Les Cohanim rageurs.
pressent autour de lui, le conduisent chez le rabbin de la sainte eité. Ce vieillard vénérable se précipite à la rencontre de son pieux émule. « O grand rabbin, 6 grand docteur de la loi, lui dit-il, sur quelle matière ardue venez-vous conférer avec moi? Vos ouailles de Mayence sont-elles exposées à la persécution de nos cruels ennemis? Non, je le vois bien, car vous ne les eussiez pas abandonnées au moment du danger. Me faites-vous l’honneur de vouloir consulter avec moi, sur quelque point épineux de la loi, sur une interprétation du Talmud, sur un mystère de la Cabbale ? Parlez, maitre ! Que me demandez-vous ?
— Rien autre, répondit notre ancêtre, que le nom des tailleurs les plus pieux de votre pieuse communauté, »
Le rabbin s’inclina, présenta le plus jeune de ses disciples au rabbin de Mayence, et le lui donna pour guide. Huit jours durant, notre ancètre parcourut la grande cité; c'était justement l’époque de la foire annuelle. Il vit des tailleurs de Bohème, des tailleurs d'Autriche ; il vit des marchands d’étoffes polonais ; des marchands de soieries italiens ; il vit des drapiers flamands; il vit des Orienfaux et des Occidentaux; des Russes et des Français ; des Espagnols et des Égyptiens, et jusqu'à des Indiens et des Persans. Cependant le rabbin de Prague s’enfonçait dans l'étude de la Cabbale, et la nuit, un cierge à la main, il parcourait d'immenses manuscrits afin de découvrir quel étonnant avantage pour la foi notre saint ancètre pourrait bien trouver chez un tailleur de Prague. |
Le huitième jour, qui était un jeudi, notre ancêtre revint chez le rabbin : il était fort découragé.
« Pieux et savant ami, lui dit-il, j'ai vu tous les tailleurs de Prague que m'a indiqués votre disciple, ceux de la ville et ceux de la foire; ceux de la cité et ceux du Hradschin. N’en connaissezvous point d’autres?
— Maitre, répondit le disciple, j'ai négligé de vous conduire chez un seul, si chétif, si misérable, qu'il ne vaut pas la peine qu'on le voie. Le pauvre diable ne vient que très rarement à la synagogue ;
il y prie sans élan ni ferveur, ne parle à personne, et quitte toujours le temple à la hâte et comme à la dérobée.
— Je veux le voir à l'instant, dit notre ancètre. Quoi! 1l est pauvre, il est chétif, il est infirme, me dites-vous, et ce n'est pas chez lui que vous m'avez conduit d’abord! Allons sans tarder. »
Au bout d’une rue tortueuse, devant une maison à demi croulante de vétusté, sous une porte basse, au pied d’un escalier vermoulu, gluant d'humidité, le disciple s’arrêta.
«Maitre, dit-il, c’est ici. Je vais quérir une lanterne, et avec l’aide d’un étudiant de mes amis qui demeure près d'ici, je vous ferai gravir ces degrés perfides, jusqu’au quatrième étage, où demeure notre homme.
— Point n’est besoin d’aide! » s’écrie notre ancêtre.
Et, laissant devant la porte et l’entrée noire le disciple hésitant et stupéfait, avant que celui-ci eût seulement trouvé à tâtons la corde graisseuse qui servait de rampe à l'escalier, le rabbin de Mayence avait déjà franchi les cent six marches des quatre étages, sans chandelle ni lanterne. Mais mon père m'a dit qu’un ange l’éclairait.
Il ouvre la porte, et il voit, dans un galetas, un petit tailleur les jambes croisées sur son établi, poussant vivement l'aiguille, et raccommodant un vieil habit à la lueur d’une lampe fumeuse. Devant l’établi était un berceau, et de temps en temps, le petit homme quittait l'aiguille, pour pousser le berceau, et berçait, en chantant d’une pauvre petite voix fêlée :
Aiane,
Popaïie.
Aïele Popaiele
Was rappelt im Stroh?
S'Kätzele esch gschtorvé On's Miselé-n-esch froh (1).
Puis il se remettait bravement à l'ouvrage.
« Que fais-tu là? dit notre ancêtre. Tu es un bon homme de
(1) Aïane, Popaïe, Aïele Popaïele. — Qui grouillé daus la paille. — Le petit chat est mort. — Et la petile souris est contente.
Ed Monnier et ce Edit | Imp. Dorval LE SACRIFICATEUR
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bercer ton enfant, et sans doute, tu ne veux pas éveiller ta femme, à l'heure où tout le monde dort, et où tu veilles en besognant.
— Qui êtes-vous? dit le petit tailleur en mettant la main devant ses yeux, pour mieux voir notre ancètre dans l’ombre.
— Je suis le grand rabbin de Mayence, répondit celui-ci, et je viens de loin, tout exprès pour te voir!
— Prenez cette chaise, mon maitre; prenez garde qu’elle n'a que trois pieds, et je n’en ai pas d’autre. Je voudrais bien vous faire plus d'honneur, mais je suis un pauvre homme, simple et illettré, dénué des biens de ce monde. Il faut que j’achève de rapetasser, avant demain, vendredi, l’habit de mon voisin le chef des men-
diants, afin que ce digne homme puisse demander décemment l’au-
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mône demain soir, à la synagogue. De cette aumône 1l me payera ma peine, et je pourrai nourrir, pendant deux jours, pendant trois jours, la bonne créature qui dort dans ce berceau.
— Pauvre homme! dit notre ancêtre, les larmes aux yeux.
Et vite il s’'approcha du berceau, et glissa sa bourse sous l’oreiller de toile grossière, oubliant qu’elle contenait tout ce qu'il possédait, et qu'il serait forcé de mendier lui-même pour rentrer mourir à Mayence.
En se penchant sur le berceau, il vit, au lieu d’un enfant, une petite vieille, toute sèche et ridée, qui bavait entre ses gencives édentées.
« Au nom d'Israël, qu'est ceci, mon frère ? dit-il au tailleur, en lui montrant le berceau. Dieu t'a-til puni d’un pareil enfant? »
Le petit homme se leva, et, regardant l’affreuse vieille d’un regard tendre et avec une grimace souriante, il répondit :
— Monsieur notre maitre, c'est ma mère : elle est tombée en enfance. Je la nourris de mon travail comme elle m’a nourri de son lait : elle m’a bercé, je la berce, et je lui chante la chanson qu’elle me chantait pour m’endormir, quand j'étais enfant. N’est-1l pas écrit dans la loi et les dix commandements, que nous devons honorer notre père et notre mère ?
— Gloire à Dieu! louange à l'Éternel! s’écria notre ancêtre. Béni soit le Roi des Cieux, qui donne la première place aux humbles, parmi ses saints ! Que sa sainte volonté soit bénie ! ainsi soit-il, amen |
Et devant le tailleur qui ne comprenait pas, le fier et noble rabbin de Mayence baisa respectueusement le front de la vieille infirme. Puis il serra le tailleur dans ses bras, et au moment où le disciple, l'étudiant et les gens du quartier ouvraient la porte et le saluaient, ils le virent tenant la main du petit homme bancal, et furent bien étonnés de l’entendre lui répéter, à deux reprises
«Je ne vous dis pas adieu, mon bon frère, mais au revoir. A bientôt, et au revoir, dans un lieu dont l'échelle est plus ardue que