‹ La vie juiveChapitre 17 sur 36 · OUR · texte numérisé non relu

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celle de votre escalier, mais qui est mieux éclairé et plus spacieux que votre logement. »

Notre ancêtre revint à Mayence et mourut, le propre jour où moururent le petit tailleur de Prague et sa vieille mère. Le rabbin de Prague et son disciple méditèrent longtemps sur les paroles qu'il avait dites en quittant le tailleur, et, après avoir beaucoup argumenté pour et contre, ils conelurent, par un syllogisme et dans les règles d’Aristote, que le logement à l'escalier si ardu dont il avait parlé, était le paradis.

CATENACEI »

RAS Mes N croira, sans peine, que le festin de Pâques fut beau chez Anselme. Cest là qu'on pouvait encore voir les cérémonies conformes à la vraie tradition :

c’est là qu’on entendait chanter, comme

il faut, sans une fioriture et sans une

NS SFA R I fausse note, le véritable cantique « A7/0- PS N20) noë, Kiloïoé », dont la musique n’est autre que celle de la Marche des légions romaines : « Pilumnoé, poploé (L)», et dont le refrain pourrait bien être l’antique 206, évoé, des fêtes de Bacchus. Le bon homme Anselme est un érudit : qui se douterait qu’au fin fond d’une bourgade d’Alsace végète un instituteur juif, latinisant et hellénisant ? Il vénère la haute antiquité de ses rites, et son cœur s'épanouit, lorsqu'il songe, vaguement, à l'origine et à la noble parenté de ces mystérieuses, graves et joyeuses solennités, à ce cérémonial aussi vieux que la guerre de Troie, précieusement conservé, pieusement transplanté des pays du soleil jusque dans le brumeux Occident. Le vin qui rit dans le vermeil de sa timbale d'argent reflète, à ses yeux charmés, un rayon de pourpre et d’opale venu d'Orient. Je ne jurerais pas qu’en ce moment le pauvre homme ne soit un peu payen, et qu'à la forte pensée du Dieu unique et de la fête si fière et si noble de la sortie d’esclavage, de la liberté, il ne mêle les douces et riantes imaginations de l’hellénisme. Ah! erand Dieu, braves gens juifs qui vivez de votre honnête labeur sur le pavé humide de Paris ou de Strasbourg, sous les nuages pluvieux qui glissent au-dessus des hautes maisons et attristent les murailles grises et les toitures ternes, et font descendre la lourde fumée noire des cheminées, vous ne saurez Jamais combien il a fallu de vertu à vos frères pour se défendre contre le joli culte d’Astarté, contre les adorables séduc-

tions de Pallas-Athènè, de Mylitta, de lacchos. Vous êtes des

(4) Peuple armé du pilum.

Mr

barbares du Nord, maintenant : que pouvaient contre vous les brutalités d’autres barbares, contre vous qui aviez résisté, sans fléchir, aux caresses de la voluptueuse Phénicie et à la grâce victorieuse de l’'Hellade! Voyez-vous la prétention d’un gros capuein d'Allemagne, voulant convertir les descendants de ceux qui passaient avec un sourire dédaigneux devant les déesses du Panthéon et les dieux d’Olympie, et tenaient les rhapsodies de leurs héros et de leurs prophètes pour plus harmonieuses que celles d'Hésiode et d'Homère! Allez donc faire manger de la choucroute au lard à des gens qui ont dédaigné la céleste cuisine de Delphes et d'Athènes, et tächez de les éblouir par vos pompes, eux qui se vantent d’avoir vu Alexandre de Macédoine sacrifier dans leur temple, sur l’autel de leur Dieu (1)!

Le festin des Pâques alsaciennes ne ressemble pas à celui qu’on faisait au temps d'Alexandre : pourtant, les antiques cérémonies sont scrupuleusement observées. Au milieu de la table, la mère a dressé tout un édifice; elle a mis dans un plat trois grands pains sans levain, plus épais et plus durs que les autres, et les a recouverts des deux plus belles serviettes damassées de la maison. Sur les serviettes sont disposées coquettement des soucoupes et des petites tasses contenant les entrées symboliques de la Pâque, du persil, du raifort, du vinaigre, de la laitue, un mélange d'amandes et de pommes pilées, et l’Agneau pascal, représenté, pour plus de commodité, par un os grillé; vous pensez bien que personne ne songe à manger cet agneau en effigie. Un vrai agneau pouvait être un très bon plat, jadis, en Judée ; mais en Alsace, on a mieux aimé le figurer dans une soucoupe, et le remplacer en réalité par un solide consommé aux quenelles de pain sans levain et par un succulent morceau de bouilli; viendront après deux carpes à la

sauce judaïque, matelotte admirable; leurs tranches à chair blanche

(1) Légende rabbinique. — Les Juifs, sommés d'envoyer leur contingent, auraient refusé de porter les armes contre les rois de Perse, leurs bienfaiteurs, et auraient pris le deuil de Darius ; sur quoi, le héros macédonien, touché de leur fidélité, serait venu, en personne, offrir un sacrifice sur l’autel du temple de Jérusalem, et adorer le vrai Dieu.

PT ANS et ferme sont emprisonnées dans une gelée transparente, et sur cette tranche d’un vert doré, la bonne ménagère a disposé les morceaux de laitance couleur d'ivoire, et les morceaux d’œuvé d’un blond orangé qui fait venir l’eau à la bouche. Un peu d’intolérance ne messied pas devant cette œuvre d’art, devant cette œuvre pieuse, et tout à l’heure, quand madame Anselme savourera ces laitances moelleuses et cette gelée fondante, quand elle ne verra que visages épanouis, bien qu’on ne doive pas parler en mangeant du poisson, de crainte des arêtes, elle dira volontiers : « Voilà un plat qu'il ne faut pas enseigner au Go! »

Mais, avant de manger, il faut sancüfier le repas, et célébrer dignement cette solennité, la fête de la liberté conquise, de la religion fondée. Chacun des enfants recevra du père une pincée des herbes symboliques, du persil trempé dans le vinaigre, qui doit le faire penser à l’aigreur de la servitude, du raifort, dont l'âcreté lui fera faire la grimace, et lui mettra en mémoire les amertumes par lesquelles il faut passer pour sortir d’esclavage ; cet enseignement naïf, le rythme des courtes prières qui l’accompagnent, le bon regard du père, la gaieté de la table sur laquelle sont rangés les pieux symboles, de cette table, autel sacré de la famille, toutes ces choses pénétrantes sans morgue, douces sans fadeur, pieuses sans raideur, respectueusement intimes, on ne les oubliera jamais, non, jamais. Quand le père rompra le pain consacré, chacun de ses enfants conservera, jusqu’à la Pâque prochaine, une parcelle du morceau que le père a partagé avec lui, du pain qui représente la communion religieuse, et la communion, plus sacrée encore, du foyer paternel, de la famille.

« Ah! mes enfants, dit le père en souriant, les larmes aux yeux, quand je ne serai plus ici, ne m'oubliez pas, n'oubliez pas le lien du sang; respectez votre mère et aimez-la, quand elle me remplacera. Et quand elle m’aura rejoint, en souvenir de ces Pâques, et de ce pain que je partage avec vous, pour l’amour de vos

parents qui vous aiment, restez toujours unis ! »

Te

Et les enfants promettent doucement à leur père de rester toujours unis, et un bon sourire sèche de douces larmes; on apporte la soupière fumante ; le père boit un coup de vin, et fait circuler la coupe; chacun prend sa serviette, sous laquelle

était placée d'avance la Æaggode, le petit

livre d'office de Pâques; tout ce petit monde parle et mange à la fois et boit son vin non trempé, pendant que le père et la mère se le montrent lun à l’autre, d’un regard attendri.

Le petit David boit comme un trou: ce scélérat va se griser. Frâle est émue ; Clem dit des joyeusetés, pour faire rire papa et maman. Seule, la sœur ainée reste grave, et mange peu. Savez-vous ce qui la rend sérieuse ? C'est qu’elle veut garder la pureté de sa belle voix, pour mieux chanter les cantiques, après le dessert. Voyezvous, la vaniteuse !

Et maintenant qu'on a desservi, chacun prend son Haggode, C’est le moment de chanter, à pleine voix, les vieux chants de délivrance. On se sent heureux de vivre, de s'aimer. Plus d’angoisses ! les jours sombres sont passés. On peut célébrer la Pâque sans trembler, sans craindre que soudain, dans la nuit, les torches ne s’allument, que les pierres n'enfoncent les volets, que les portes brisées ne soient arrachées de leurs gonds, et qu’un peuple furieux ne fasse irruption dans la chambre, la hache levée et Le couteau tiré. C’est d’une voix émue que le bonhomme Anselme racontera devant ses enfants, la Révolution, que son père a vue, et leur nommera le curé Lorrain, Grégoire, le grand catholique, qui le premier éleva la voix en faveur d'Israël. Béni soit-1l !

C'est avec de graves pensées qu'il leur récitera la chanson de

la fin, vieille complainte chaldéenne, étrange, mystérieuse (1) :

(1) Cette complainte ne se chante qu'au deuxième soir de la Pâque.

Un agneau, un agneau!

Mon père l'achela; Deux liards valut l'achat. Li:

Un agneau, un agneau! | | Ts Voici que vint, plein de fureur et de rage, Le chat qui le mangea,

L'agneau, l'agneau.

Un chien qui se fâcha De voir couler le sang innocent | Accourut, vite comme une flèche, ê l LCD En fureur déchira le chat.

Un bâton était près du chien +318 Que depuis longtemps il menaçait; CIS Il le frappa dans le même instant, À MEL TS ; "0 Le chien, il l'assomma. } , ‘ de Sur le foyer de l’âtre enflammé be RE Le bâton rencontra un vengeur: : .

La flamme le dévora, | | Et, vite, il fut consumé. + - 22" | 400

+ * ! - De: Voici qu’une source jaillit, “17e L'eau s'écoule à flots ; an - 28e Elle coule vers le foyer de l’âtre, | | -.

Elle éteint le feu. ‘7 12e

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