‹ La vie juiveChapitre 18 sur 36 · KA · texte numérisé non relu

KA

Un bœuf altéré survient, Vite, il court à la source ; en I boit sans s'arrêter, Jusqu'à ce que la source soit larie. De ñ

| Le : 1 à Voici que le bœuf est saisi Par le boucher avec force; Le couteau était aiguisé: | | Sans tarder, il fut égorgé.

* Fu

Du boucher s'approche en silence L'ange de la mort :

Il frappe en même temps,

Et le boucher tombe inanimé.

Dieu juge le monde et les êtres,

Les bons comme les méchants :

Au tueur il donna la mort pour récompense, Parce qu'il avait tué le fils de l'homme

Qui avait conduit à l'abattoir

Le bœuf, qui avait bu l’eau,

Qui avait éteint le feu

Dans lequel le bâton avait rencontré un vengeur; Le bâton, qui, sans droit ni procès

Avait tué sur place le chien,

Qui dans sa furie avait déchiré le chat,

Qui avait mordu l’agneau innocent ; L'agneau était à mon père,

Il l'avait acheté pour deux liards.

Un agneau, un agneau!

el L

’ANGE de la mort, qui a frappé le boucher, n'est-il pas la Révolution française ? N'est-ce pas en 1793 qu'on a entendu le battement de ses ailes ?

Peut-être n’a-t1l pas encore passé.

Peut-être il plane, invisible, ici mème,

sur la terre d'Alsace, le glaive tiré,

sur le point de faire justice. Partout, à tout instant, la foudroyante épée peut arrèter le compte des siècles, avant qu'on ait même vu briller son éclair : est-elle tirée du fourreau ? La suprême

Justice est-elle déjà faite, ou guette-t-elle le boucher, au fond du

noir avenir ?

Bah, les enfants du bon instituteur de Hochfelden ne pensent pas

à l’Ange de la mort, mais, les yeux un peu plus brillants que

d'ordinaire, ils remercient le père et la mère de la fête qu'ils leur

ont donnée.

—#« 50 =— E vieux Chmoül (Samuel), frère aîné d’Anselme, a cédé aux 1E supplications de la famille : il s’est décidé à quitter pour quelques jours son village de Schirrheim et sa maison couverte

de chaume. Il n’a fallu rien moins que linitiation

religieuse de son neveu, pour arracher à sa solitude et à sa chère forêt ce vieillard grave et un peu morose. Sa femme l’accompagne; sans elle, il n’oserait pas affronter la corruption et le bruit d’une grande ville de quatre mille âmes, comme Hochfelden. Reb Chmoül, car tout le monde donne

à ce vieux le titre de rabbin et de maitre, est

| un ancien d'avant la Révolution. Il a

encore vu les jours d’opprobre et

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2 hf d’oppression, puis les jours meilleurs; mais, à vrai dire, l’époque présente ne lui plait guère; toutes ces nouveautés lui paraissent dangereuses. Il aimait mieux le temps où Israël souffrait pour ses péchés, le temps où, misérables et persécutés, les Juifs, garantis, par la haine populaire, de tout contact et de toute tentation mondaine, pouvaient attendre, à chaque instant, l'honneur du martyre. La foi de Reb Chmoïül est äpre, orgueilleuse, égoïste. Et puis, on lui à pris son fils! Oui, en ce siècle d’affreuses innovations, un beau jour, le fils ainé a dû partir avec les autres conscrits du village : on l’a fait impudiquement déshabiller en public, devant des gendarmes grossiers comme paille de fève; l'enfant de l’ascète, élevé dans les grands bois, était dur et fort; on l’a choisi pour l'infanterie de marine. Il est maintenant sur la grande mer, loin, si loin que depuis six mois on n’a eu de ses nouvelles; il est dans le pays où pousse le poivre, et où les loups se disent bonsoir en plein midi. Que Dieu le garde! Quels contacts impurs ce pieux garçon doit subir! Dit-il ses prières? Al gardé les fephilines (1) et le livre d’offices que son père a mis dans son sac, au moment de la séparation? S'il meurt, y aura-t-il près de lui quelque camarade juif pour dire les dernières paroles, ou ne rendra-t-il pas l’âme au milieu des ennemis de sa foi, livré sans défense à un curé qui profitera de son agonie pour le baptiser ? Dur est le sort du pauvre soldat juif: hélas! le fils de Reb Chmoül n’a pas même de sarieness pour l'ensevelir (2)! Une chose rassure le père, c’est la ferme dévotion de son garcon. Ne lui a-t-1l pas écrit, dans sa dernière lettre, qu'à Yom- Kippour (3) passé, comme les marsouins de l’Aréfhuse avaient erand'faim et venaient de recevoir des vivres frais, lui, il a jeté sa ration dans la mer, pour ne pas être tenté de rompre le jeûne. |

Vraiment, je le vois d'ici, le fils de Reb Chmoëül, tel que je l'ai

(1) Lanières de cuir qu'on roule autour du front et du bras droit, à la prière du matin.

(2) Robe mortuaire, en toile blanche, qui sert de linceul. (3) Jour de confession publique et de grand jeûne.

th

vu à son retour de Crimée. Je vois d'ici ses galons de fourrier, sa médaille, ses joues couleur de brique, sa longue barbiche châtain clair; grand, sec, maigre, comme ce dur troupier était humble et timide sous le regard sévère du père! Mais comme il regardait tendrement sa petite sœur, Sore-Nettele (Sarah la Gentillette) ! Tous les gens du village, catholiques, protestants et juifs, aimaient la vaillante fillette ; tous ne l’appelaient pas autrement que Veftele tout court, et plus d’un gars chrétien, quand il la voyait passer, alerte et gaie, sortant du bois avec son fagot ou ramenant la vache du pré, pensait tout bas : « Quel dommage que la Gentillette soit juive ! »

Elle aussi, il me semble qu'elle est devant mes yeux: je vois son teint hâlé, ses yeux bleus, son regard honnète, ses cheveux coupés à la garçconnière : des cheveux d’un blond vif, comme en ont les filles de forestiers, de flotteurs, les filles qui vivent nu-tête au grand air, dans les bois ou sur l’eau. Il y a longtemps de cela : elle avait bien treize ans : je la vois déjà grandelette, avec son corsage étriqué, lacé par derrière, sa jupe d’une couleur passée, descendant à demi-mollet, ses jambes et ses pieds nus; je me rappelle ma surprise de Parisien, quand elle marchait sans bas et sans souliers, sur les cailloux au bord du ruisseau et à travers les ronces des haies, rapportant sa charge de pommes de pin. Elle avait l'air à la fois grave et gai, le sérieux d’une fille de treize ans qui remplace, dans la maison, la mère infirme, et les fils au régiment ou aux champs. Je ne l’ai plus revue depuis. On m’a dit qu’elle n’avait pas trouvé de mari, car son père était trop fier pour la donner à un marchand, et trop pauvre pour trouver mieux; elle demeure avec son frère, l’ancien fourrier de marine, qui vit noblement du revenu d'un petit troupeau et d’un bout de pré, comme vivaient jadis ses aieux. Reb Chmoûl n’admettait, pour un homme de sa race et de sa naissance, que deux gagne-pain : l’aumône, qu’il considérait comme une dime payée à sa science religieuse et un hommage à sa piété, ou le produit de la terre, à condition qu'il n’exigeñt aucune besogne vile ou impure. La vente de quelques volailles, d’un peu

de laitage, d’une douzaine d’agneaux dont il se séparait à regret, les offrandes des villageois juifs, quand il prêchait un sermon ou résolvait un cas de conscience, suffisaient à l’entretien de la maison. Que s'est-il passé dans le cœur du fils à son retour? On aurait bien voulu revoir, au régiment, ce garçon sobre, ferme, silencieux, un peu fier, mais soumis, modestement aristocrate. L'épaulette lui était assurée, sans compter que la prime de rengagement eût été une fortune pour le père; mais de cette fortune, le père ne voulait pas. « La prime de rengagement, disait-il, est le prix du sang des hommes, et le métier de soldat est un métier d’assassin. Maintenant, fils, tu vivras pieusement : quand je serai mort, tu diras pour moi le Kaddich (4) à chaque anniversaire, et quand tu mourras, tu seras enterré près de moi, dans ton sarteness blanc. Béni soit le nom de Dieu, roi des cieux ! »

Et le fils souriait, caressait sa barbiche et regardait Sarah- Gentille qui revenait de la source avec un grand seau d’eau; Gentille souriait aussi, posait son seau dans la cuisine, et allait reprendre son tricot, comme une grande fille doit faire.

C'était un dimanche soir, je me souviens. Le père nous avait servi un festin, un morceau de bœuf à la casserole : on avait mis du vin sur la table, et du sucre blanc dans le café. Le fils faumait sa pipe et racontait les batailles de Crimée. La figure du père s’éclaira, quand son garçon lui dit comment, après l’assaut, lorsque le bataillon, couché à plat ventre, attendait que les mines eussent fini d’éclater pour se relever et repartir en avant, au milieu des explosions qui tonnaient à droite et à gauche, brisant les membres des uns et couvrant les autres de poussière, lui se prit à penser à son père et à sa religion, tira son livre de prières de dessous sa capote et le baisa, et quand les clairons sonnèrent « Levez-vous!» avant de commander « En avant! » à sa section, il ne manqua point de prononcer la prière de « Gaouel » (2).

(1) Prière des enfants pour les parents morts. (2) Prière d'actions de gràces quand on vient d'échapper à un danger de mort.

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