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bout du fusil, rouge de sang ; il me regardait d’un air effaré, et claquait des dents; ses genoux tremblaient. « Dieu garde, qu’astu, Senter ? » lui dis-je. Et lui, essuyant la sueur froide sur son front, me répond: « Cette nuit, pendant qu'on se prenait au corps, un Russe m'a tiré un coup de fusil à bout portant ; il m'a manqué : moi, je lui ai piqué mon coup de baïonnette dans la poitrine; il est tombé. Ah! Jacob! en tombant, il a crié « Chemd, lisroël (1)! Il tendait les mains comme cela, vois-tu, comme cela! Je l'ai vu mourir; le sang lui sortait de la bouche, et il n’a pas eu le temps de dire son Chem tout entier ! C’est le premier coup de baïonnette que j'ai donné ! Oh, Jacob, pourquoi n’ai-je pas donné ce coup à un autre ! »
Le vieux Reb Chmoül soupira profondément, et dit à son fils : « Le soldat russe tué par Senter est en paradis, car son dernier cri a été une invocation à Dieu et un cri de piété. Bénies soient Îles œuvres pacifiques des hommes! »
C'est le lendemain, je m’en souviens, que je quittai Schirrhein; le fils avait déjà fait couper sa longue moustache, et revêtu sa blouse bleue pour conduire la vache au pré : car le juif d'Alsace qui vit aux champs ne porte pas la houppelande ou la veste allemande, mais la blouse du Welche, la blouse gauloise. Depuis ce temps, je n'ai plus revu la maison forestière, son toit de chaume, ses rideaux quadrillés de blane et de rouge; je n’ai plus revu la grande forêt où les trones d’arbre sont droits comme des colonnes, où une couche épaisse d’aiguilles de pin étouffe le bruit des pas; je n'ai plus revu le ruisselet qui coule devant la maison de Reb Chmoül, tout au bout du village, le ponceau fait de trois merrains qui conduit à sa porte, la grève de cailloux blancs sur laquelle Sarah la Gentillette courait nu-pieds; mais j'ai pensé souvent qu'après la vareuse du soldat de marine, le plus beau des vêtements, c’est la blouse du paysan français.
(1) « Écoute Israël, » — C'est le commencement du Credo juif, de l’In manus. C'est l’exclamation de la terreur, de l'extrême pitié, de l'enthousiasme et du dévouement.
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Reb Chmoûl s'était done décidé à quitter Schirrheim et à venir à Hochfeld. C’est la saison de Chebouoth (1) (Chefouess, comme on prononce à l’alsacienne), et les blés jaunissent déjà. La route poudroie, dans la plaine d’Alsace, et Reb Chmoûl regrette, sous le soleil de juin, l'ombre de la forêt de Schirrheim et les grands bois noirs. Les Juifs qu'il rencontre sont gens grossiers, abôtis par la matière : leur jovialité Le fâche et leur indiscrétion l’exaspère. Ce sont des toucheurs de bœufs, des marchands de grains, des rustres épais, à face rougeaude; ils sont dehors toute la semaine, demimarchands, demi-paysans, et ne rentrent au village que le vendredi soir, pour la « bonne journée », pour le repos sabbathique. Les voyez-vous se hâter? Ils craignent de dépasser l'heure canonique, et d’être surpris, marchant et trafiquant, lorsque la loi pieuse interdit toute peine et tout trafic. Mais, au fond, ce n’est pas le respect de la loi, n1 la méditation dévote qui leur trouble l'esprit ; c'est la crainte d’être aperçus en flagrant délit de péché : ce sont des hypocrites. Ils ne pensent pas aux effusions, aux élans de dévotion que la fête doit agiter dans les cœurs, mais aux bons repas qu'ils vont faire, à l’argent qu'ils ont gagné. Quandils seront au village, ils Ôteront la blouse de travail, et la casquette à couvre-nuque et à couvre-oreilles ; ils mettront la chemise blanche et coïfferont le bonnet de coton des jours de fête, et, les bras ballants, la pipe à la bouche, en bras de chemise, le col déboutonné, sans cravate, ils échangeront des railleries et médiront du prochain, en attendant l’heure du repas. Reb Chmoül rougit des propos grossiers qu'il entend : d’un côté à l’autre de la rue du village, les épaisses ménagères s'interpellent : « Où est la planche à nouilles? — Derrière le lit, dans la fiente des poules! — Et toi, ton Kouguel (2) vat-11? — Il jute comme une tête de teigneux bien savoureuse et bien mure |! »
Un troupeau rentre au village; le marchand et ses garçons l’ac-
(1) Pentecôte.
(2) Pudding à la graisse.
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Imp. Dorval
Mur LEER
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