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compagnent : ils croisent un gros homme en cabriolet, et lui crient leurs salutations : « Masel tov (1), bonjour à ta femme! »
Cependant le jour baisse. Et maintenant, à la tombée de la nuit, Reb Chmouül voit passer un pauvre colporteur juif; ses fortes épaules retiennent les courroies du lourd ballot. Sa blouse est
fanée; son visage bronzé s’encadre dans un collier de barbe grise.
Il allonge le pas, et sa bouche grimace, pour serrer la grosse pipe où il fume du tabac de cantine. Le pauvre porte-balle vient de loin; depuis le matin il marche bravement, et il ne s'arrêtera qu'à la nuit, à l’auberge près de Mommenheim ; il y sera le bienvenu, car les protestants. de Mommenheim savent qu'//zig (2) est un brave homme, qui ne surfait pas le prix de ses almanachs, de son fil, de ses aiguilles, de ses mouchoirs à carreaux; on ne lui refu-
(1) Bonne chance.
(2) Isaac.
Res
sera pas la botte de paille pour se coucher, et le verre de vin pour se rafraichir. Le pauvre Itzig est bien las, et pourtant il ira, de ce pas, trafiquant et faisant son petit gain, jusqu’à Paris : oui, jusqu’à Paris ! Car il est inquiet, le pauvre homme. Sa sœur est partie là-bas, il y a deux ans, pour y vivre de son métier de couturière, et, d’abord, tout a bien été. Dans la grande ville, la sœur gagnait et envoyait de l'argent aux parents; puis elle est tombée malade ; une voisine du Marais a écrit pour elle; sa lettre était en iehch, et il a fallu déchiffrer son adresse. Au village, on ne la connaissait que sous son sobriquet « Aothfesiele, l’Oiseau Rouge » ; l'adresse de Paris était bien difficile à lire ; en s’aidant des lumières de CAlomèle et de Raphel (1), Itzig est arrivé à composer une suscription pour la lettre dans laquelle il envoyait un bon de eimquante francs, ses économies de l’année, à mam'selle « Zoëzaurouche, ru de Pfertsie, nomro quitorce ». Et la lettre est restée sans réponse! Personne, à la poste de Paris, n’a su trouver la ru de Pfertsie, ni la demoiselle Zoëzaurouche, ni le nomro quitorce. Voilà pourquoi Itzig est parti courageusement pour Paris, et, s'il retrouve sa sœur, 1l lui donnera ce que lui aura rapporté la vente de son ballot de colporteur; et voilà pourquoi il allonge le pas, et pourquoi il aime mieux coucher gratis dans une grange que payer un lit, et pourquoi il ne boit que le verre de vin qu’on lui offre... Quand il a passé par Hochfelden, le bon homme Anselme lui a payé double son paquet d’amadou et lui a glissé dans la main une pièce de cinq francs, une pièce toute neuve, mise de côté depuis quinze Jours, à l'intention d’aller faire une petite débauche en compagnie du capitaine Thouret, et de goûter ce fameux vin cacheté que vante Meydinger. Reb Chmoûl bénit au passage l’humble colporteur, qui s’est arrêté devant son char à bancs : « Allez, Itzig, mon garçon, allez en paix : vous pourrez marcher le samedi, car ce n’est pas un péché de rompre le sabbath, quand on le fait à l'intention d’une
(1) Salomon et Raphael.
Métsve (1), et c’est une bonne œuvre d'aider aux gens dans la peine. »
Itig a disparu sur la route poudreuse, et, avant la nuit, Reb Chmoul est déjà installé dans la grande maison de son frère. Seul dans la chambre du deuxième étage, à côté du grenier, il regarde le soleil couchant, les ébats des hirondelles qui glissent dans le ciel empourpré, rasent les arbres du petit bois, et reviennent rapides,
vers le toit de la maison d’Anselme. Puis, du ciel il regarde vers
l'AVAU *
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la terre : il entend les cris joyeux de David, son neveu, et de sa nièce Clemele (2); le garçon montre à sa sœur une bête à bon Dieu qu'il vient de ramasser sur la rampe du perron; la sœur compte oravement les points noirs sur les ailes orangées de la petite bête innocente : « Un, deux, cinq, sept. Dans sept ans viendra le Messie (3). » Et le vieux pense à la délivrance des Juifs par la Révolution française, et à l’Ange de la Mort; il pense à ses ancêtres, au (1) Bonne œuvre.
(2) Clémentine,
(3) Superstition enfantine des Juifs d'Alsace : le nombre de points sur les élytres de Ja Coccinelle est celui des années au bout desquelles viendra le Messie.
Ti
noble Esdras, et au fier rabbin Rachi de Troyes; il pense aux grossiers marchands de bœufs qu'il a rencontrés, et aux Juifs richards qui diseutent du prix du houblon et du cours de la bourse à Strasbourg, la ville débauchée, dans Paris, cet enfer de corruption. Il hoche tristement la tête et referme sa fenêtre.
A cette même heure, le petit David rentre pour faire la dictée et apprendre sa leçon de géométrie ; Clemele copie son modèle d’éeriture, la grande sœur achève sur la marquette le portrait d’un beau berger sous un pommier, et Frâle se plonge dans la lecture des morceaux choisis de Noël et Chapsal. Et comme le fils a pris une bonne leçon, le bonhomme de père lui raconte l’histoire d’'Éléazar Macchabée, qui se sacrifia pour gagner la bataille, et périt écrasé sous le poids de l'éléphant qu'il avait tué d’un coup d'épée. IT lui raconte Nathan le sage, œuvre du bon Lessing; il lui parle du savant juif Mendelsohn, et du brave colonel Cerfbeer, le premier en Israël qui ait conquis l’épaulette après la Révolution, et du vaillant capitaine May, le hussard des Vosges, qui fut maire de son village et membre du Sanhédrin, avec son grand-père, à Lui David. — Quand le bon docteur Guillaume interrompt ces belles histoires et arrive pour arracher une dent au jeune David — j'oubliais de dire qu'il avait une fluxion ce jour-là, — le gamin se met sans broncher sur la chaise : 1l répond au docteur qui lui demande s'il eriera : « Monsieur le docteur, je ne crie pas : je suis un chasseur. » Et il n'a pas crié. Pourtant, je vous garantis que la molaire tenait terriblement dur, et que le docteur Guillaume n'avait pas la main légère,
le brave homme!
E soleil n'est pas encore levé que déjà Reb Chmoûl, en grande toilette, regarde par la fenêtre pour voir si une étoile seintille encore dans les blancheurs de l’aurore; non, l'étoile du matin a disparu. Il est l’heure d'aller à la synagogue, si l’on ne ” veut arriver en retard au premier
office. Les enfants dorment; par la
fenêtre ouverte, l'air frais du matin agite doucement les rideaux de cotonnade.
Tout est fermé dans les maisons voisines. La femme de Reb Chmoûül est prête, sa capeline à barbes tuyautées sur la tête et le livre de prières à la main. Grave et digne, elle suit son solennel mari, et murmure une formule de prière, pendant qu'il porte la main à La Mesousah (1) clouée
à côté de la porte, et qu'il baise ses doigts, après l'avoir
touchée. Tout à l'heure, en entrant à l'oratoire, 1l répétera la
même cérémonie, et se baisera les doigts, après avoir touché les linteaux de la porte du lieu saint. Ilest arrivé bien en avance, mais 1l jouit de sa solitude, au milieu des bancs en noyer luisant, à côté du modeste pupitre qui sert d’autel; cette simplicité le touche et le ravit : il voudrait que les murs, blanchis à la chaux, fussent plus nus encore, que le chandelier et les lampes fussent moins brillants, qu'il n’y eût pas de clinquant sur le voile devant le sanctuaire où sont les rouleaux de la loi. Un livre de prières doré sur tranches, qui traine sur un banc, l’exaspère ; dans une sainte fureur, il le saisit et le cache sous
le /haless le plus crasseux qu'il peut trouver. A la bonne heure,
(1) La Vesousah est un petit étui, généralement de fer-blane, qui contient une prière écrite sur parchemin. On le cloue, à côté des portes, à l'intérieur. Le baisement de doigts, après avoir touché un objet consacré, est l'équivalent de la prise d’eau bénite.
lui tient un livre de prières relié en veau, dont les pages sont
été feuilletées, et sa
force d’avoir