‹ La vie juiveChapitre 23 sur 36 · EUR DE S · texte numérisé non relu

EUR DE S

NTÉRI

heur (1); et Nâte grimace, et sa pantomime est si éloquente qu’on comprend que quelqu'un vient de mourir dans la maison où il loge ; Nâte se contourne et sautille, et on comprend encore que c’est le boiteux, le père d'Abraham Wolff, le riche épicier de la rue des Écuries, un brave homme pourtant.

« Mort, et bien mort! dit Mayerlé. Et après? A, B, koup! Recouvert ! enfoui! Dans huit jours, pas un coq ne chantera pour l’appeler! »

Et avec tout cela, Weill n'arrive pas ! L'heure de l’office est certainement passée. Où est Weill? En voilà un qui ne se gêne pas! En voilà un qui a un toupet! Oui, il prend tranquillement son café au lait, il aime ses aises. Weill ! un joli chantre !

— Il est en retard, cet homme, dit Hodel, mais cela ne fait rien ; il vous a une basse.

— Une basse! C’est le rabbin de Marmoutiers qui a une basse |

— Qu'en savez-vous, espèce d’ignorant ? Moi, j'ai entendu une basse, et au grand Opéra de Paris!

— Oui, oui, à Paris ! vous avez été à Paris ! Vous vous étiez caché dans votre grenier, pendant que votre femme racontait que vous étiez en voyage, et quand Æliele (2) est venu l’embrasser derrière la haie, vous lui avez crié, par la lucarne: « Toi, si je n'étais pas à Paris, tu verrais voir ! »

Mayerlé n’a pas le temps de riposter, car Weill, qui entre sans se presser, apaise le brouhaha en disant bonjour à la communauté ; il tire son oignon, et leur démontre, à eux tous, qu’ils n’y entendent rien, qu'ils avancent de trois minutes, et à peine en chaire, il entonne d’une voix formidable l'office du matin, au milieu de la fanfare des nez de ses paroiïssiens, qui se mouchent bruyamment, pour s’éclaircir la voix, et mieux dire les répons.

Mais Mayerlé n’a pas oublié la méchanceté de Simon Bloch et, tout

(1) Les lecteurs qui ont habité Haguenau il y a une quarantaine d'années se rappellent certainement Nathan, dont le nom est resté légendaire, dans le sens d'oiseau de mauvais augure.

(2) Petit Élie.

Ref UiMee

en mettant dévotement ses téphilines et en criant des amen plus fort que tout le monde, il cherche, en son esprit, quel bon tour il pourrait lui jouer. Racontera-t-il que Simon Bloch a la teigne, et qu'il n’a ôté sa casquette qu'une seule fois dans sa vie, à un repas de noces? Il la posa sur le Æouqguel, dont personne ne voulut plus manger, et qu'il dévora, lui tout seul. Dira-t-il comment lui, Hodel, a, pendant huit nuits consécutives, arrosé à sa manière les fromages que Simon Bloch faisait sécher sur l’appui de sa fenêtre, et comment, la huitième nuit, en dégustant ses fromages, Simon s'écriait : « Quelles délices! quel parfum! Je n'ai jamais rien goûté de parcil? » Ira-tl l’attendre, samedi prochain, dans l'allée qui conduit au Pachte Berg, et là, en présence des notables qui fréquentent la promenade, lui administrera-t-1l une volée insigne ? Non, car c’est un péché de rosser quelqu'un le jour du Sabbath.

Tout à coup ses yeux noirs brillent de satisfaction sous ses sourcils en broussaille. Il caresse ses épais favoris, et maintenant il reprend ses exercices de dévotion avec ferveur, car il a trouvé sa vengeance ; il a combiné une bonne farce après laquelle personne n’abordera Simon Bloch sans lui rire au nez, et qui lui vaudra les quolibets de tout l’arrondissement, et après l'office, Mayerlé vient trouver Simon Bloch en se frottant joyeusement les mains. Cet homme astucieux lui offre un petit verre chez Meydinger; en route, on rencontre Phon, le Mohl(1) qui va faire une circoncision à Krautheigersheim. Dès avant le jour, le circonciseur ambulant a sellé son bidet pommelé, pris sa trousse et endossé sa houppelande. Il trotte, de bonne humeur, le tricorne sur la nuque, sa grosse pipe à la bouche; les deux compères le hèlent : le bidet a un bon trot; il pourra bien être à Krautheigersheim avant le diner, et il a Île temps d'entrer chez Meydinger vider un verre, et puis chacun s’en ira, Simon chez le gros Hertz, où il aide à tenir les écritures, le

Grand Aron, dans les villages voisins, chez les paysans, traiter les

(4) Circonciseur.

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affaires de la maison de houblons Gougenheim, dont il est le courtier. Lui, Mavyerlé, en véritable artiste, ira répéter chez M. Pirouelle, le chef de la musique municipale, une polka nouvelle qui vient tout droit de Paris, et qu'on ne connait pas encore à Strasbourg. Il fredonne cette polka, il la danse en conduisant ses

connaissances au cabaret, et ne s'arrête même pas de danser quand

il interpelle le chantre Weiïll. Celui-ci rentre chez lui, près de la mare aux canards, en chantonnant et en vocalisant, comme c’est l'habitude de ses pareils. Les deux sommités musicales échangent, sans rompre la mesure de leur cantilène, un amical bonjour :

« Mayerlé, vous êtes un toqué de Haguenau.

— Et vous, notre chantre, vous êtes un fou de Metz. »

On passe devant l’école d’Anselme, où les gamins font une entrée

tumultueuse ; Jacob le mal mouché, qui n’aperçoit pas son père au

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tournant de la maison, accueille Hodel par un refrain désobligeant

composé en son honneur :

Mayer,

Ponds des œufs,

Fais de l'huile,

Mets l'omelette à frire, Et vas la manger!

Une calotte paternelle termine le refrain, et accélère l'entrée du jeune Jacob à l’école.

Pendant que ces vauriens sont à leurs ébats, Reb Chmoül, précédé de sa femme, monte péniblement l’escalier. Le pauvre vieux gravit les marches en se tenant à la rampe : son asthme l’essouffle. La femme est droite et raide dans sa dignité. Rien ne l’émeut, rien ne la touche, car son fils est loin. Ce soir, entre Winha et Manrev (1), seule dans sa chambre, les pieds nus, elle dira les prières de contrition pour l’absent. Gardienne fidèle du foyer, qu'elle en soit loin, qu'elle en soit près, elle y pense toujours ; car c’est elle qui est la mère, la nourrisseuse des enfants, la consolatrice du mari, la maitresse et la protectrice de la maison. Elle assiste à l'office, derrière la grille qui la sépare des hommes, mais ses vraies prières, elle les dit sous le toit qui abrite la famille, entre les quatre murs qu’elle sanctifie, devant la lampe qu'elle seule a le droit de bénir. Aussi, quand elle s’est mariée, s’est-elle fait couper les cheveux sur le front, aussi porte-t-elle un bandeau, son diadème de religion, son diadème de reine du ménage.

A l'heure où la femme de Reb Chmoûl prie, solitaire, dans la chambre haute, les visites affluent chez ce pauvre Abraham Wolfr. Suivant l’antique coutume, les orphelins sont assis sur la terre nue; ils sont déchaussés, en signe de deuil et de respect pour le mort. Pendant huit jours ils resteront ainsi. Dans un coin, on entend

des éclats de voix enfantine, coupés par des larmes, et une voix

(1) Un peu avant les vèpres.

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au plus jeune fils du boiïteux, carle pauvre petit n'a que sept ans,

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devant la tombe, on lui déchirera le pan de sa petite blouse, comme on déchirera le revers de l’habit du grand fils. Demain, On portera le boiteux à l’humble cimetière, au pied de la colline, sous les églantiers. Le cimetière est clos par une grille en bois, et entouré

d’un mur de pierres sèches, au pied duquel poussent les folles herbes, les coquelicots, les bleuets. À mi-côte de la colline, la vue s'étend sur la plaine d'Alsace, sur les champs de blé, sur les vertes houblonnières, sur les lins qui agitent leurs petites fleurs bleues. De l’autre côté s’arrondissentles premiers dômes des Vosges, hérissés de sapins, et creusés par de grands entonnoirs de sable jaune. La dernière fois que j'y ai passé, vers le soir, j'entendais au loin sonner la marche, la marche des chasseurs à pied qui arrivaient à l'étape : c'était alors la terre française, jusqu’au Rhin. Depuis, je n’y suis plus retourné; je ne voudrais pas entendre sonner les elairons allemands à côté de l’églantier d’où on voit la plaine d’Alsace et les Vosges.

Au soleil de midi, dans les champs déserts, une bonne femme

juive cueille des fleurs pour orner la table, à la fête du soir. Le

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