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temps sera beau demain, et jeunes et vieux de la communauté iront se promener par la campagne, car Chefouess n'est pas jour ouvrable. La bonne vieille a mis d'avance sa belle robe de cotonnade jaune, parsemée de petits bouquets, et coiffé son vaste bonnet à barbes. Elle disparaît tout entière dans les blés, et quand elle a passé, dans l’ombre de la haie devant le hangar du gros Hertz, personne n’a fait attention à elle; mais elle a très bien vu, par la porte entrebâillée, ce vilain rousseau de Chaïele, en train de soutirer à sa manière le vin de la dernière cuvée; car le grps Hertz fait son vin lui-même, du vin ÆAücher, du vin pieux sans fraude; il en vend aux gens dévots de Hochfelden et des villages d’alentour, ce qui ne l'empêche pas de s'acheter, à lui, du vin chrétien avec les bénéfices qu'il fait en débitant sa piquette juive. Chaïele, en manches de chemise et en pantalon rouge (il n’a pas fini son temps, et n'est qu’en congé), se fait aider à la besogne par son camarade Jean Mehl, voltigeur comme lui, semestrier comme lui, et, quoique catholique, ne dédaignant pas le vin d'Israël quand il est bon. Pour le moment, ces deux militaires, assis confortablement à l’ombre, ont interrompu la besogne, et dégustent un peu de ce produit qu'ils manipulent depuis le matin. Chaïele rend à Mehl, aux dépens de son patron, les tournées que celui-ci lui a offertes à Ja cantine; l’un et l’autre sont de bons soldats, de bons camarades, de braves pays, incapables de « faire Suisse », et d'aller boire seuls. Sainte caserne, comme tu as guéri notre Alsace militaire de l'intolérance, et comme deux gars qui ont l’accent du Bas-Rhin oublient vite la synagogue et l’église quand ils se rencontrent dans un régiment en garnison à Toulouse, au milieu des Couquin de Dious qui parlent charabia! Jean Mehl raconte à Chaïele la connaissance qu'il a faite d’une particulière de Courbevoie, au bal du Gros-Caillou, et Chaïele, en roulant ses yeux en capote de cabriolet, détaille à Jean Mehl les beautés d’une payse de Vincennes, qu'il a rencontrée devant les ours du Jardin des Plantes, et le vin
du gros Hertz va bon train; Chaïele sue et Jean Mehl est très rouge :
Der Bacchus esch à braver Mann
Iohei, ioheï, iohei, bi Gosch; iohei, iohei, bi Gosch. Er macht io dass mer sufe kann;
lohei, iohei, iohei, bi Gosch: iohei, iohei, bi Gosch. Er gebt ons io Muth on Kraft
Durch den liven Räven Saft,
Durch den liven Räven Saft!
Bacchus est un brave homme, — ioheï, par Dieu, Il fait qu’on peut soiffer, — ioheï, par Dieu. — Il nous donne courage et force —
Par le jus chéri des raisins,
Par le jus chéri des raisins.
Voilà ce que c’est! Il n’y a tout de même que les voltigeurs! Jean Mehl, prenez garde d'échanger votre pompon catholique contre le plumet judaïque de Chaïele!
Je ne sais si tout le vin qu’on but, le deuxième soir de Chefouess, chez Grand Aron, était Kôcher; mais ceux qui assistèrent à cette soirée mémorable assurent qu'il était bon. Dès la matinée, la maison était en liesse, pour fêter le retour du fils ainé d’Aron, un monsieur de Paris, peu de chose, s’il vous plait, rien moins qu’un commis dans une grande maison du boulevard, qui fait la commission. Le monsieur de Paris a même changé de prénom : il ne répond plus quand on l'appelle Isaac; à présent, on l’appelle Gaston! Il porte un pantalon collant, à carreaux vert bouteille, et met des gants; lorsqu'on lui parle alsacien, il répond en français. Écoute, Israël, quelle fierté !
« Oui, une fierté qui ne va que d’une hanche, dit le terrible Mayerlé. »
Il a raison, Mayerlé Hodel, car Isaac, dit Gaston, a une épaule un peu plus haute que l’autre.
Ce féroce Mayerlé s’en va le long de la rue, dansant et fredonnant, et jouissant d'avance de la vengeance qu'il médite pour ce soir. En passant devant la maison de Grand Aron, tout à l'heure,
pour flairer, aux fenêtres basses, ce qui s’y prépare en cuisine, il a
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entendu hurler Jacob le mal mouché, auquel son père donne la correction habituelle, et il n’a pas manqué de chantonner :
Beugle, mais beugle donc!
Une guêpe dans ton gosier.
Le voici de retour, dans une autre direction, vers le grenier où il donne ses leçons de danse. Il passe devant la maison d’Anselme ; l’école a congé. A côte des volets fermés de la fenêtre d’école, par une fenêtre entre-bâillée, il voit la petite Clem les cheveux épars, et l’entend pleurant toutes les larmes de son corps. Sa mère l’a grondée, et il y a de quoi: la petite laide, à force de courir les rues, a pris des poux ! Oh, quelle horreur ! Une épaisse campagnarde de Krautheigersheim, rougeaude et hâlée, la pouille de ses gros doigts en boudin, et à chaque trouvaille qu’elle fait, s’écrie, avec un éclat de rire idiot. « Encore un! Ha, ha, ha... Encore un! » Dans l’encoignure de la fenêtre, la pauvre vieille petite couturière bossue, dont j'ai oublié le nom, la pauvre petite bonne femme à figure blanche comme la cire, qui travaille à la journée dans les maisons juives de Hochfelden, coud et raccommode. Elle chante, d’une voix aigre et fèlée, une vieille ballade allemande dont je ne me rappelle que le premier vers :
Es spielt ein Ritter mit einer Dame...
Un chevalier joue avec une dame...
Et le refrain qui est triste, triste, Tra la la, la la la, tra la la, la la la.
Pourquoi l'air de cette ballade, dont je ne sais pas les paroles, me donne-t-il envie de pleurer? Est-ce la voix lamentable de la pauvre petite bonne femme? est-ce le souvenir de l’Alsace? La dame Alsace, une belle dame, avec laquelle jouait un chevalier, et puis l’un est mort, ils ne se sont plus vus, et la dame a eu bien de la peine... Ce dont je suis sûr, c’est que dans la ballade, ils se
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