‹ La vie juiveChapitre 26 sur 36 · PR TR · texte numérisé non relu

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Qui reconnaitrait, à trois heures, dans le joli et timide enfant aux longs cheveux bouclés qui refuse d’accepter les gâteaux qu’on lui offre chez Grand Aron, le sauvage petit David de la mare? On l’a décrassé, peigné, frisé. Il a ôté, en entrant, sa belle casquette bleue à glands d’or. Qu'il est gentil! Mais accepte done, petit David. Laissez-le : c’estun beïchene (1)! Il accepte tout de même, mais il ne mangera pas, et personne ne saura pourquoi il ne mange pas. Moi, je vais vous le dire : c’est qu’à trois, ils ont dévoré onze navets crus dans les champs, sans compter les pommes de terre en robe de chambre et le lait caillé dont ils s'étaient gavés avant de partir.

La soirée que donna le Grand Aron fut splendide, et on raconta longtemps, dans le pays, que la table pliait sous le poids des gàteaux. Il y avait des Kouguelhopf, et des Flammkuche, et des Masemekuche (2), et des Trockenerkuche (3), et des Tartes au fromage, et même des gâteaux feuilletés en pain espagnol (4). Pour la troisième fois de la journée, les notables dames de la communauté de Hochfelden prirent leur café au lait. On employa quatre rouleaux et demi de chicorée pour faire le café, et je ne sais combien de cassonade pour le sucrer. Tous les enfants du quartier avaient la figure barbouillée de mélasse, largement étalée sur les tartines de beurre, dès sept heures du soir. On pense bien que les pauvres ne furent pas oubliés à la fête: ils firent bombance comme les riches, et les deux Polonais eux-mêmes festoyèrent avec les notabilités.

« D'ailleurs, l'été, c’est la saison des pauvres, de l'égalité, comme l’expliquait fort bien Mayerlé Hodel. En hiver, les riches se chauffent au coin du feu, et les pauvres grelottent devant l’âtre froid; au lieu qu'en été, chacun sue pour son argent, et eüût-1l

(1) Timide, qui se retient d'accepter une invilation ou de manger. (2) Gâteau au pavot.

(3) Gâteau sec aux amandes.

(4) Pain espagnol signifie, en alsacien, frangipane et gâteau feuilleté.

“cent mille francs de fortune ! »

Le voici qui arrive, Mayerlé, toujours dansant. Il chante une romance de sa composition sur les amours scandaleuses de Schnadinger et de

la grosse Pésélé, et guette du coin de l’œil si sa victime ne va pas bientôt venir. Il l’aperçoit, Ô joie ! M”° Simon Bloch est avec son mari : une élégante, une fashionable ! Excusez du peu ! Elle porte une écharpe de barège, à la mode de Paris. Les ancètres de ses ancêtres n’ont jamais porté d’écharpe. À la bonne heure, M" Anselme est restée fidèle à la pieuse maxime : « Un seul Dieu et une seule robe. » Il va sans dire que Reb Chmoûl n'ira pas dans un lieu de perdition comme une soirée à l'instar de Paris, ni le vieux Reb Eser non plus, et pour cause : l’idée de veiller jusqu’à dix heures est trop insolite pour lui. Dix heures! c’est l'heure des chats et des hiboux; il n’est pas un oiseau de nuit ; deux fois seulement dans l’année, il prolonge la veillée jusqu’à onze heures : à la fin de Janouka, où il joue au tonton (1), et à Noël, où il joue aux cartes, suivant l'antique coutume. Les savants de la communauté assurent que cette coutume de jouer aux cartes pendant la nuit de Noël remonte aux persécutions du moyen âge; comme on s'attendait, alors, à être attaqué pendant cette nuit, où les esprits étaient très montés contre les Juifs, on veillait, et pour se distraire, on jouait aux dés avant l'invention des cartes, puis aux cartes plus tard. Je donne la tradition pour ce qu’elle vaut. Toujours est-il que les Juifs d'Alsace et de Lorraine ont

(1) Hanike trenterle ; dé à quatre faces, avec lequel on joue ce jour-là.

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gardé, de la nuit de Noël, une impression de terreur profonde, et que dans leur vocabulaire, le mot « Vedele » (je forge la traduction « noëller ») signifie « Jouer aux cartes ». Dans les temps modernes, les agressions de la nuit de Noël avaient été remplacées par quelques volées de cailloux lancés dans les fenêtres juives devant lesquelles passait la procession de la Fête-Dieu ; mais je crois bien que cette bonne coutume a disparu comme les autres, en France du moins.

IL n’était plus question, dans ce temps-là, de persécutions à Hochfelden, et tout ce petit monde se sentait heureux de vivre, dehors, à l’air libre, en bonne amitié et bon voisinage avec chacun, et dans la maison, en sécurité. Les facéties de petit Renard et les bonnes manières de Mayerlé Hodel avaient autant de succès auprès des gens d'esprit catholiques du canton, que celles d’Antoine des Escargots et de Losungle toqué auprès des bons buveurs de la communauté juive. Et Dieu sait s’il y en avait, de bons buveurs ! Leiserle dit le Petit-Tonneau, défiait en buverie les plus forts de l'arrondissement, et Borichle le chaudronnier ne craignait pas plus son homme le verre en main, chez Meydinger, que le marteau et les tenailles au poing, devant l’enclume. Un rude gaillard, ce Borichle ! Je le vois d'ici, menaçant Grand Aron, et lui disant : « Toi, je vais te fourrer dans ton encrier! » Et quand il revint de Paris, où il avait travaillé à l'usine Caïl, après avoir bu son fonds de chaudronnerie de Bischwiller, 1l ne manquait pas, avant une querelle, de prévenir loyalement son adversaire qu’il connaissait « le poxon et la chaussette » ; c’est ainsi appelait la boxe et le chausson. Après avoir donné bien des coups de poing et bu bien des petits verres, il inventa un procédé pour aciérer les poinçons à marquer les fers corroyés, et mourut du delirium tremens. C'est lui qui m'a fait manger mon premier chinois. Que la paix soit avec lui !

En homme prudent, avant de monter chez Grand Aron, Mayerlé ne manqua point d'entrer à la cuisine. Il y trouva la grosse Aieichele,

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en train de se pâmer devant les compliments de son galant Zisrôle, un vrai /okel (1) de Schirrheim, qui tournait d’un air gauche sa casquette des jours de fête, et disait tendrement à la cuisinière

« Votre cheminée est bien noire! » puis partait d’un grand éclat de rire, et donnait à sa belle une forte poussée dans les côtes. Il y vit les deux astucieux Polonais, et apostropha ces écornifleurs, qui rôdaient autour du buffet; il les traita même, je crois, de Schnorrer (2), insulte qu’un des Polonais releva dignement, en Jui disant en son jargon, d’un air noble, que, « dans son pays, on n'allait pas mendier à pied, mais à cheval! »

— Oui, oui, répondit Mayerlé, je vous connais. En Pologne, tout se passe grandement, tout se fait richement. Il n’est pas de mendiant qui n'ait une fortune de cent mille livres: l’homme le plus pauvre a une hernie, et les punaises sont grosses comme des hannetons. »

Et comme il était las de polker, ce farceur de Mayerlé monta l'escalier en valsant, suivi des malédictions et des imprécations polonaises les plus variées et les plus inédites. A peine eut-il fait son entrée qu'il attira vers la table l’un des compères, et ne manqua pas une si belle occasion de produire un effet. « Prenez-vous quelque chose? Allons, ne vous gènez pas; prenez quelque chose.

— Eh bien, tout de même, dit le candide Polonais, en louchant du côté des gâteaux.

— Alors, prenez la porte tout de suite, mon ami, riposta Mayerlé au milieu des rires de l’assistance.

Ou, il fut éblouissant ce soir-là, Mayerlé. Il dansa un quadrille à lui tout seul, il joua du trombone, il fit des calembours, il imita le maire et ses adjoints, représenta le vieux Ponef au naturel, quand il cherche son petit marteau, prit la voix de la femme de Weill, quand elle crie avec son mari, et finalement, ébaubit tout le monde en faisant des tours de cartes et d’escamotage comme sur un théâtre de Paris. Petit Renard de Marmoutiers en crevait de jalousie, car

(1) Jacquot, lourdaud.

(2) Mendiants.

Fd. Monnier et C!° Edit, Inp. Dorval.

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personne n’écoutait plus ses facéties surannées du temps du compère de la mare aux canards. Chacun était ébloui par les nouveautés de cet animal de Mayerlé. Ainsi va le monde.

« Un dernier tour, tout ce qu'il y a de plus nouveau en tours d’escamotage ! s’écrie Mayerlé. Je l’ai vu exécuter à Paris, à la séance où le célèbre Bosco fit sortir d’un trou de souris une mouche qui portait une contrebasse ! Votre écharpe, madame Bloch, prètez-moi votre écharpe! »

Et en se précipitant vers M" Bloch, Mayerlé s’arrète court devant Gaston qui fait l’aimable auprès de la fille ainée d’Anselme ; peines perdues, Gaston! Vos favoris et vos grâces de commis voyageur n’ont pas de succès auprès de la noble et belle fille. Mayerlé pirouette, salue Gaston jusqu’à terre, et l’imite en chantonnant : « Com’ea va-t-il, com'ça va-t1l, Mossié? Com'ça va? » et repart comme un trait. Il tient l’écharpe : le voici devant la table.

« Un tour comme vous n’en avez jamais vu! Je vais prendre cette écharpe, la brüler par le milieu; je soufflerai dessus et elle sera raccommodée, sans qu'il y paraisse ni déchirure ni brülure. »

Il brûla l’écharpe, mais quand ce fut au point délicat du raccommodage, on le vit hésiter longtemps, se frapper le front, donner les marques de la plus vive anxiété, et finalement il s’écria :

« La mémoire me fait défaut : j'ai oublié le tour; il faut que je retourne à Paris pour le rapprendre. D'iei à, gardez votre écharpe, madame Bloch, et faites attention que les papillons ne s’y mettent ! L'an prochain, je ne manquerai point de vous la réparer. »

Telle fut la vengeance mémorable de Mayerlé Hodel; les uns le blâmèrent, les autres en rirent, mais tous furent d'accord pour re-

connaître que Simon Bloch n’était qu'un imbécile.

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