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LES GRANDES FÊTES

Quand vient le moment de la moisson, approche aussi le temps des grandes fêtes, du nouvel an judaïque, et du Yom kipour. La

faux a couché les épis, les raisins mürissent sur la treille et les

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poires aux espaliers. Depuis longtemps, les choux n'avaient promis une plus belle récolte, espoir de la choucroute d'hiver, et en voyant les houblonnières, on peut supputer à l’avance le nombre de tonnes de bières qui s’entasseront dans les caves de Schiltigheim,

le nombre de chopes qui mousseront dans les grands verres, du Rhin jusqu'aux Vosges. Les champs de garance pourront fournir à la teinture de plus de pantalons rouges qu'il n'en faudrait pour reprendre Sarrelouis et Landau; c’est à quoi pense le bonhomme Anselme, en se promenant avec sa famille dans les champs, le samedi qui précède le Roch-ha-chana (1). I répète volontiers à ses enfants que si on entourait notre Alsace d’une muraille, elle n’aurait besoin de rien faire venir du dehors, et pourrait se suffire à

elle-même.

Elsass esch onser ländle

On esch meneydig schehn ; Mer haltes fest am bändle, On lons, bi Gott, net gehn.

« L'Alsace est notre petit pays. — Elle est rudement belle. —

Nous la tenons ferme par son petit ruban

et, par Dieu, nous ne la lâcherons pas! »

Les garçons juifs du pays vaguent dans la campagne par deux, par trois, d’un pas mesuré, parce qu'il ne faut pas troubler le repos sabbatique. Quelques-uns poussent même l'affectation dévote jusqu’à nouer leur mouchoir autour des reins, afin de ne pas le porter dans leur poche, car il est interdit de rien porter le jour du samedi ; pure forfanterie, simple hypocrisie ; dès qu’ils sont hors de vue le long des houblonnières, ils ne se gènent plus pour rire et gambader. Aussi n'est-ce pas du côté où vont ces pieux lourdauds que se dirigent les gens de bonne compagnie, mais du côté de la Grande- Allée, près du vieux fossé. Les filles passent nu-tête, les grandes nattes pendantes ; elles se donnent le bras, et chuchotent, et étouffent des éclats de rire, pendant que les garçons les suivent ou les croisent, et exhibent le luxe de leurs chapeaux à haute forme et les séductions de leurs gilets à fleurs.

On sent que la fête est proche ; déjà les pauvres, hirondelles des

(1) Littéralement : tête de l'année, c'est-à-dire jour de l'an,

SRE bons jours, ont fait leur apparition, flairant les soupes grasses et se réjouissant d'avance, à la pensée des distributions d’aumônes. Le Goinfre de Wissembourg a reparu, et les Polonais sortent de

terre. On a même vu, depuis deux jours, les guenilles exotiques

d’un /éréchalmé (1); cet homme en longue robe crasseuse a été dévotement logé par le bon Kussel, l’aubergiste-gargotier ortho-

doxe, qui a toutefois recommandé à sa bonne de donner un tour

(1) Hiérosolymitain, homme de Palestine.

de clef aux armoires, et de veiller sur la cave. La bonne n’est pas contente : elle a déclaré à son maître qu’elle ne voulait plus de ces pouilleux sans chaussettes dans sa cuisine. Tout le monde, à Hochfelden, se moque de cet étranger, de sa démarche trainante, de sa lenteur orientale, car les bons Juifs, en admettant qu'ils descendent d’ancètres syriens, se sont un peu dégourdis, depuis ce temps-là ; le brave labeur et l’honnète ciel de France les ont rendus lestes et actifs, et ce n’est pas eux qui traineraient la savate à l’orientale. Le Zéréchalmé offre en vente, dans un jargon inintelligible, des sachets de terre sainte, et des esrogim (cédrats de Judée) pour la fête des Tabernacles. Mayerlé Hodel, dont le coup d'œil d’aigle a découvert une verrue ridicule sur le nez de cet Oriental, ne manque pas de dire qu'il a, lui-même, un cédrat au milieu du

visage.

DV t ..… Sitôt que de ce jour : La trompette sacrée annonce le retour ...…. E n'est pas la trompette

sacrée, mais le trom-

bone de Mayerlé qui annonce le retour de la semaine des grandes fêtes. Aux accents de ce trombone se mêlent, tous les soirs, des mugissements enroués, des beuglements par-

fois éclatants, parfois sourds, qui finissent par un grincement ou par un couac : le beau Weill prépare son embouchure et entraine ses poumons, pour sonner du Chôpher à la fète. Ne croyez point qu'il soit facile de tirer un son retentissant du vénérable instrument en corne de bouc avec lequel on édifie les fidèles à la synagogue, le jour solennel où ils renouvellent leur alliance avec Dieu. Sans doute, jadis, ce cor servait aux pâtres de Judée à s’appeler dans la montagne, et, aux jours de fête, les lévites jouaient du même cor que les bergers, les chasseurs, et les guerriers ; à Israël, ils devaient avoir un rude souffle! Quelque bel homme que soit Weill, il n'arrive à faire sortir de son olifant que des notes bizarres et poussives, et le grand Aron lui-même s’époumone quand il veut faire durer la mélodie. Meydinger ne s’en plaint pas, car les essais de Chôpher altèrent horriblement le pauvre Weill, et ce n’est pas à l’approche de la semaine sainte qu’il se refuserait quelques chopes.

Après s'être exercé sur le cor sacré, il saisit son violon et se livre à des variations sur l'air traditionnel des noces juives. La fille de Lazare de Bischheim doit épouser Gille Bernheim, un jeune homme

de la bonne société, sur mon âme : il va s'établir horloger sous les

arcades, à Strasbourg, et il a de quoi. Aussi ne peut-on songer, pour son mariage, au vulgaire ménétrier; quatre artistes de la musique municipale joueront à ses noces. La dignité de Weill l’empêchera de se démancher sur son crincrin, mais 1l n’en a pas moins des trémoussements anticipés, et se brode, à lui-même, des fantaisies, sur le thème antique du mariage.

Demain, ses occupations seront plus graves ; il présidera la distribution de la dime, qu’en bonnes et pieuses gens, les parents du marié vont répartir aux pauvres. Oui, le brave homme Bernheim a décidé de suivre la vieille coutume, et de donner en aumônes le dixième du revenu de la dot de sa fille.

Au sortir de l'office du matin, les indigents de la communauté et ceux des communautés voisines se hâtent de prendre le chemin de ia maison de Bernheim : la porte du jardin est déjà grande ouverte, et une planche a été posée sur deux tréteaux, devant le mur tapissé d’une vigne et de deux poiriers en espaliers. Derrière la table s’arrondit la bedaine satisfaite du gros Bernheim ; les breloques de sa montre sont étalées sur son gilet à fleurs, et il a enfoncé, plus avant que jamais, sur sa tête chauve, sa vieille casquette à couvreoreilles. Sur la table, l'argent est disposé en rouleaux, les uns de pièces de cuivre, les autres de pièces blanches, et personne n’a été oublié. Les voici tous, venus de près et de loin, les infirmes et les impotents, Wolf à la hernie, Sarah la chassieuse, Sissel Raupach le bancal, avec sa besace, les deux inévitables Polonais, et qui sais-je, encore ? Tous bénissant, marmottant, jacassant, questionnant, remerciant, et par-dessus le concert confus de tant de malheureux qui vont avoir quelques semaines de bon temps et de bombance, on distingue la grosse voix enrouée du famélique goinfre de Wissembourg ; 1l raconte à son compère, Sissel Raupach, qu'il a diné, la veille, chez le charitable Anselme, et qu’on lui a servi des haricots, un grand plat; sur son âme, il n’a jamais rien mangé de si bon ; l’eau lui en vient à la bouche ! Mais aujourd’hui

sera bien autre fête ! Car il a été invité à diner chez le grand Aron, et

la cuisinière lui a déjà dit qu'il y aurait une panse farcie à la farine et à la graisse de bœuf; il l’a vue, cette panse! Un délice ! Elle était sur le plat, prête à être mise au four, blanche, grasse, dodue, énorme! « Quand tu l’auras mangée, le chat ne t’emportera pas l'estomac! » dit l’inévitable Mayerlé Hodel. Cet être a le don d’ubiquité ; il est déjà là, l'œil et l'oreille au guet, prèt à dénombrer les sommes qui seront distribuées, à noter les aumônes en nature, les vieilles culottes, les gilets sans boutons, les souliers éculés qui serviront aux mendiants à se faire beaux ; 1l va recueillir les propos et les conversations des contents et des mécontents, saisir au vol les cancans, se graver dans la mémoire les grimaces, les attitudes, le moindre geste : 1l a de la besogne, aujourd’hui ! Avant ce soir, tout Hochfelden connaîtra la dime de charité de Bernheim, à un sou, à un bouton près, et avant huit jours, le département du Bas-Rhin sera informé de tous les détails de la noce. Laissez faire Hodel : il n'est pas arrivé depuis cinq minutes, et déjà toute la tribu nomade des mendiants, disposée à colporter tout ce qu’on veut bien lui confier, sait que la mariée a des taches de rousseur, que le grandpère du marié a eu la gale, que sa tante s’est fait poser un cautère, (EL QUENICETIÈRE Bernheim, qui fait le fier, sera forcé de manger des épluchures de navets, l'hiver prochain, pour réparer la brèche que la noce va faire à sa fortune.

En dépit des mauvaises langues, les pauvres auront de joyeuses fêtes comme les riches. N'est-ce pas justice, quand les heureux de ce monde font

venir des cadeaux de nou-

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velle année de Strasbourg, et même de Paris, des robes de soie, des fichus de dentelles, des bagues et des montres, que les déshérités aient aussi leur Yom-{ov, leur « bonne journée » ! Et les voici fiers et pimpants : Sissel Raupach a coiffé un chapeau noir à haute forme sur son bonnet de coton graisseux, et s’en va clopinant, la besace au bras; Sarah la chassieuse a eu un tablier presque neuf, et un bonnet, sans compter les quarante franes qui lui permettront de s'acheter un édredon et du bois pour tout l'hiver; elle le répète à tout le monde d’une voix chevrotante, et ce scélérat de Hodel, qui a bon cœur au fond, ne manque pas de lui faire ses compliments et de l’inviter à passer chez lui, où on lui remettra, de sa part, une large tranche de flan au fromage. Et quand il aperçoit le goinfre de Wissembourg, rutilant, splendide dans une houppelande quelque peu trouée aux coudes, faisant sonner quatre écus de cinq francs dans le gousset d’un gilet neuf qu'il a revêtu par-dessus l’ancien, et tenant à la main une cravate effilochée, mais blanchie de frais, il le salue d’un « Masel-lov (bonne chance). Est-ce que tu vas en galanterie ? Sur mon âme, tu as l’air d’un sous-préfet! » L’allégresse universelle finit par attendrir ce cœur endurci, et on assure que Mayerlé passa toute cette journée sans dire de mal de personne. Mais il se rattrapa dans la nuit, en incitant le jeune Émile Hertz, alors en vacances, et déjà calotté notablement par le bonhomme Anselme, pour avoir chanté, devant lui, des polissonneries apprises au collège de Metz, à grimper jusqu'à la devanture de l’honnète épicier Pompejati, sur laquelle ce digne négociant venait d'écrire en belle ronde « Schiste » (1) avec la traduction « Mineral-Œl (2) ». Obéissant aux conseils perfides du démon tentateur, qui lui tendait le pinceau et le pot à noir, ce polisson d'Émile écrivit, en belle ronde pareille, le nom de Pompejati devant l’annonce de son produit nouveau,

(1) Schiste a le même son que « Schisst ». Je me garde de traduire : le lecteur com-

prendra.

(2) Huile minérale.

de sorte que, le lendemain, tout Hochfelden se tordit de rire en

lisant sur l'enseigne de l’épicier :

Pompejati Schiste Mineral-OEl.

Pendant huit jours, les populations demandèrent à ce malheureux, d'un air goguenard, la cause d’une si étrange infirmité, et ce qu'il mangeait pour faire ainsi de l'huile minérale ! Pompejati en eut la jaunisse; sa femme, d'indignation, attrapa la coqueluche ; son ainé se foula le pied en voulant décrocher, trop précipitamment, l’enseigne calomniatrice, et son cadét eut l’œil poché, en voulant rosser Louïélé, qui lui avait demandé des nouvelles de la maladie de son père. Et le tout, par l'astuce du seul Mayerlé Hodel !

Ce fut dans cette semaine célèbre que Schnecke Toni, battant sa femme, à son habitude, lui eria cette parole fameuse : « Maintenant, je t'assommerai, quand tu devrais en crever! » et que le tailleur Schell, étant un peu plus ivre que de coutume, voulut se noyer, et tira de la rivière ce brave garçon d'André Best, le fermier, qui s'était Jeté à l’eau pour le sauver, mais barbotait et se noyvait luimême.

Je raconte ces faits notables, bien qu'ils se soient passés dans le monde catholique, parce que, par suite de ses émotions, Schell ne put terminer la redingote neuve de M. Weill pour le jour de Roch ha Chône, et que celui-ci parut, à la synagogue, vêtu d’un frac vert tout râpé, et parce que madame Antoine des Escargots ayant repris l'offensive contre son irascible mari et l'ayant roué de coups de manche à balai, ledit Antoine n’alla pas à la pêche, comme il avait promis de le faire, et que la famille de M. Anselme dut se priver de poisson un jour de fête : désastre mémorable pour une honnête famille de Juifs alsaciens. Le père de Louïiele, le brave maréchal-ferrant, offrit bien à son ami Anselme une couple d'anguilles, qu'il avait pêchées nuitamment dans un étang où la pêche était interdite, mais Anselme sut résister à la tentation,

attendu que l’anguille est un poisson impur. Le jeune David, moins scrupuleux, s'empara d’une des deux bêtes immondes, et la logea dans un seau d’eau, nourrissant le doux espoir de l’apprivoiser ; mais il fut surpris dans ses tentatives d'éducation, et calotté, comme de juste, pendant que son élève était remise à la Chavess Goté, qui la mangea en friture.

Le lendemain de cette fête de Roch ha Chône fut un beau jour de fraternisation entre catholiques, protestants et juifs à Hochfelden ; tout le monde, sans distinction de culte, s'y pressa pour entendre la répétition générale de l'orchestre de M. Pirouelle, dans lequel n'instrumentaient pas moins de trois enfants d'Israël. Il fallait voir Pirouelle, battant la mesure avec sa petite flûte, faisant sa partie, quand tout allait bien, et gourmandant ses musiciens en mesure, sans cesser de chanter son air, sur lequel il déclamait ses recommandations : « Mortche, Mortche, Mortche, ça, ça, ça ne va pas, pas, pas. — Mayerlé lé lé, ne souffle fle fle, pas pas si fort, pas si si si si fort! » Et il tapait du pied, et brandissait sa flûte, jusqu’à ce que son tour vint d’en jouer; alors il prenait l'embouchure, et sifflotait doucement, en foudroyant du regard les artistes délinquants.

Et le public s’extasiait aussi bien aux notes puissantes du trombone du juif Mayerlé qu'aux accents mélodieux du cornet à pistons de Zepfel, sonneur de cloches à l’église. Dans ce temps-là, dans notre joyeuse Alsace, le pays le plus gai de France, la bonne humeur, le vaillant travail, le souvenir des épreuves du passé, bravement supportées ensemble, la confiance en l'avenir préparé par le travail quotidien, finissaient par fonder la tolérance : oui, au concert, le bonhomme d'’instituteur juif Anselme et l’honnèête curé se promenaient, bras dessus, bras dessous, et ce beau garçon d'André Best, le fils ainé du fermier, quoique luthérien, fit tout le temps les doux yeux à la fille ainée d’Anselme. Il a fallu la guerre de 1870, et l'admiration pour le génie de M. de Bismarck, et limitation inconsciente dé l’Allemagne, pour que ce mot barbare

JS

d'antisémitisme, qui pue le pédant et le Prussien à plein nez, recoive lettres de naturalisation en France; l’antisémitisme est venu chez nous, avec la haute linguistique, les professeurs d'allemand, la bière de Munich, la philosophie de Schopenhauer, les romans d'analyse, la musique de Wagner, la croyance en la supériorité du canon sur la baïonnette, l'anthropologie historique, et tout le bataclan d’outre-Rhin. Un de ces jours, la France, la bonne France de la Renaissance, du dix-huitième siècle, de la Révolution, ayant cuvé cette lourde bière de Bavière, et s’étant nettoyé l’estomac d’un joli coup d’honnète vin de Bourgogne, se frottera les yeux, se secouera les oreilles, se mettra d’aplomb sur ses solides jarrets d’autrefois, et après avoir fait maison nette, d’un tour de main, recrachera toute cette tudesquerie dans un grand éclat de rire. Le soir de ce jour-là, que le sous-lieutenant français qui plantera le premier le drapeau sur le rempart de Strasbourg soit juif, catholique ou huguenot, qu'il soit Picard, Bourguignon ou Gascon (pour ma part, j'aimerais assez qu'il soit de parents alsaciens, — de la religion, peu me chaut), cesoir-là on illuminera les trois couleurs sur les églises, sur les temples et sur les synagogues de la vieille Argentoratum celtique ; et si c’est un soldat juif qui monte le premier à la brèche, le premier Allemand qui voudra lui barrer le chemin, füt-il le plus grand talmudiste d'Allemagne, le plus dévôt rabbin de Francfort, de Berlin et de Breslau; par-dessus le marché, eùût-il la loi et les prophètes attachés sur son casque à pointe, recevra ses six pouces d'acier français dans le ventre. Aïnsi soit-il, Amen; c’est notre façon, à nous autres juifs, suivant la liturgie d'Alsace, de Champagne et de Bourgogne, de comprendre l’antisémitisme.

2e soir-là, il y aura des revenants. Sur le Grave de Haguenau, les ombres de Pirouelle et de Mayerlé Hodel, avec leurs ombres de petite flûte et de trombone, joueront furieusement la Marseillaise ; l'ombre de Meydinger videra tous les fûts de bière de Bavière, et les remplira de bière de Strasbourg ; le vieux Reb Iser et sa vieille s’asseoiront sous les bouleaux du Pâchte Berg, au bord de

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