‹ La vie juiveChapitre 30 sur 36 · DG · texte numérisé non relu

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au-dessus de la flamme de l’autel; sans doute, c’est avec une foi inaltérable, avec une piété entière, qu'il accomplit devant ses fils et ses filles la cérémonie trente fois séculaire qui frappera leur imagination et se gravera dans leur mémoire; viennent les tentations d’apostasie, le souvenir de cette cérémonie fera surgir devant les

yeux des enfants l’image aimée des parents, l’inoubliable pensée des ioïes de la famille et de l'enfance, tout un monde d’innocence et de tendresse auquel aucune théologie, aucune vanité, ne peuvent rien opposer. Les Juifs ont gardé, à travers les misères du moyen âge, et au milieu des splendeurs de la vie moderne, le culte archaïque et primitif, le premier bégaiement du cœur et de la conscience humaine : l’adoration des ancêtres, la religion de la famille. Quand ïls devinrent corps de nation, leur religion fut celle de la cité, et Jérusalem fut pour eux ce que Sparte et Athènes

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étaient pour les [oniens ou les Doriens ; c’est pourquoi ils défendirent leur patrie avec un si furieux courage, avec une obstination si désespérée. Un jour, cette patrie aimée jusqu’au sang, jusqu’à la rage, jusqu’à la mort, ils durent l'emporter à la semelle de leurs souliers. De la cité en ruine, du temple en cendres, il ne restait plus rien ; rien que le souvenir des gloires et des souffrances, et la foi en un idéal, que d’autres, plus heureux et moins étroitement fidèles, ont fait l’idéal et la régénération de l'humanité. Alors, n'ayant plus de cité qu'ils pouvaient honorer, plus de murs derrière lesquels ils pouvaient se défendre, plus de champs à cultiver, plus de pompes à célébrer, ils ramenèrent leur culte à son point de départ, et ce qui avait été la religion de la cité, ce qui s'était élargi pour les uns en religion du monde — en religion catholique — se rétrécit pour les autres en religion juive, — en religion de la famille. Ce ne sont ni les rabbins, ni la synagogue, ni le Talmud, ni mème la loi, ni même la persécution, qui ont conservé la religion juive : c'est l’amour des parents pour les enfants, l'amour des enfants pour les parents : c’est la famille. Il n’y avait point partout de rabbins et de synagogues ; bien peu connaissaient le Talmud et la loi; si les épouvantes de la persécution n’ébranlaient pas ces cœurs intrépides, la tentation d'échapper à l’horreur, au mépris et au dégoût, par une abjuration, était bien forte pour des âmes fières, pour des esprits vaniteux; mais il y avait partout des pères chérissant leurs enfants, des mères admirables, des filles et des fils élevés dans le culte de la famille, rompus au respect filial, prèts à l’abnégation, à la renonciation sans phrases, au martyre pour les parents. Le Judaïsme a vécu longuement, vivra éternellement, tant que les enfants se souviendront qu'ils doivent honorer père et mère. Ce miracle d’obstination et de durée, ce n'est ni le génie d’une race, ni la perfection d’une doctrine, ni l’habileté d'une loi qui l'ont fait, mais quelque chose de plus fort que races, doctrines et lois : l'amour filial.

Et c'est pourquoi il ne faut pas rire de cette naïve substitution,

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de cette poulaille, qu'on met au pot après tant de cérémonies; de ces fêtes célébrées à la lueur d’une chandelle mal mouchée, sous une lampe à sept becs fumeux, et qui se terminent toutes Joyeusement, le ventre à table et le verre au poing; de ces solennités dont le meilleur se passe, vitres closes, entre le poële de faïence de la salle à manger et le fourneau de la cuisine. Il ne faut pas rire de lillumination en miniature faite, avec des mèches de coton, dans des augets de fer-blanc, le jour de la fête des Macchabées ; il ne faut pas rire de ce bon vieux édenté, qui a mis son costume de Harle Mayer (1), et danse une gavotte, pour l'édification de ses petits enfants, en l'honneur du jour où la loi fut donnée (2); parce que, en le voyant danser, sur ses jambes maigres, dans son habit du temps de Louis XV, les enfants s'amusent de bon cœur, et qu'ils n'oublieront pas le Æarle Mayer, ni la loi. Il n’en faut pas rire, parce que si la science peut combattre dans le cerveau les doctrines religieuses et les théories métaphysiques, si la passion politique peut chasser de la raison l’enseignement dogmatique et la liturgie, rien ne peut effacer du cœur la mémoire des recommandations d’un père, la souvenance des caresses maternelles. Il ne faut pas rire de cette religion quasi sans dogme, où la liturgie n'est rien, où la famille est tout, parce qu’en donnant pleine satisfaction à la vénération du juif pour ses ancêtres, elle laisse carrière ouverte à ses vieux instincts d'amour passionné pour la cité, parce que depuis la révolution qui nous a reconnus pour enfants légitimes de la patrie, notre cité à nous autres d'Alsace, c’est la cité gauloise, c'est la France.

Et voilà pourquoi je n’oublierai pas plus le clocher de la cathédrale de Strasbourg que l’oratoire juif de Hochfelden, mon nom de juif que mon nom de français; voilà pourquoi, chaque veille de Yom Kipour, je me souviendrai comment, à table, mon père racontait l’histoire de mon grand-père à Valmy, et mettait le meilleur

(4) Grand-père Mayer, c'est-à-dire : suranné, démodé. (2) Fête de Semkhess Thore, ou réjouissance pour la loi.

—x 99 >= morceau sur mon assiette en disant : « Tout pour le peuple français ! »

Comme on mangeait en ce temps-là, comme on se garnissait, la

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