‹ La vie juiveChapitre 33 sur 36 · KE NN · texte numérisé non relu

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—x 108 >— Parisien, leur a procuré cette place : c’est lui qui viendra les chercher, pour les conduire à destination, et on peut les confier à son honnêteté et à sa bonne garde.

L'automne est venu; les premières pluies d'octobre descendent, froides et dures, sur l'horizon gris : le bonhomme Anselme et la mère mettent leurs filles en voiture, en face de chez Meydinger, et à cette heure matinale, dans cette saison, personne ne vient troubler leurs adieux. La voiture est partie : le père et la mère pleurent, maintenant, tout à leur aise; ils pleurent tout leur soûl, car leurs enfants ne peuvent plus les voir pleurer. Leurs enfants vont entrer dans le vaste monde, sans autre appui que la foi et le courage enseignés dans la maison paternelle. Que d’angoisses pendant cette année de séparation ! Mais quelle joie, au moment du retour, quand on va les chercher au chemin de fer !

Car ce n’est plus à la descente de la patache, au bout de la bourgade, qu’on va les chercher : c’est au chemin de fer, à la gare, dans ce grand Paris où la famille a émigré. Le bonhomme Anselme a obtenu une humble place d’expéditionnaire, et le soir, va donner des leçons dans une pension de la rive gauche : il demeure au Quartier latin, au milieu des étudiants qu’il aime tant, des professeurs, des collèges : on lui a fait espérer une chaire, oui, une chaire; la plus modeste, la plus chétive, maïs une chaire dans un lycée ! Une chaire dans une école qui n’est pas confessionnelle, où l'on ne connait ni catholiques, ni juifs, ni protestants, mais seulement des collégiens français !

Maintenant, vraiment, le bonhomme Anselme sent qu'il est sorti du cercle étroit de la communauté juive pour entrer dans la grande famille française. En aime-t-il moins sa communauté Juive? Qui pourrait le dire? Les jours de fête et les jours d’anniversaire de la mort de ses parents, il met ses fephilim et son thaless dans un antique petit sac, prend sous son bras son WMakhser, un in-folio formidable, et s’en va, d’un pas alerte, au petit Oratoire de la rue

des Billettes, assister à l'office. Il y trouve des coreligionnaires

alsaciens et lorrains, jargonnant dans leur patois nasillard : il y voit les fortes têtes du Marais, Wormser, de la rue Vieille-du- Temple, devenu déjà plus qu'aux trois quarts Parisien, et le petit Blum, le faiseur d’almanachs judaïques, et le vieux Lévy, qui taille les palmes pour la fête de Sékess, et Lehmann, qui tint jadis salon pour noces et festins israélites. Là, dans cet oratoire étroit, au plafond bas, aux murs humides, il retrouve encore les vieilles mœurs, les préjugés archaïques, l’antique misère, et il se plait au milieu de ces humbles, de ces souffreteux, qu'on console avee une aumône, qu'on égaye avec un sourire; par-dessus tous, il préfère ceux qui se sont faits vaillamment ouvriers, et qui gagnent leur vie à la sueur de leur front; il s’en va volontiers avec cet ivrogne de Borichle, le solide chaudronnier, et ce coquin de Leiserle, le tailleur bancal à grands favoris, qui a fait le coup de feu derrière les barricades de Saint-Merri. Mais il ne dédaigne pas pour cela les plus infimes, les marchands de lunettes, les colporteurs d’éponges, les

crieurs de toile cirée. En allant à l’oratoire, il a rencontré quelques-

uns de ses nouveaux amis parisiens: il a parlé d’art avec D... , l'illustre sculpteur, de littérature avec L....., le charmant poète ;

dans ce cercle nouveau, on sait ce que cache la modestie du bonhomme Anselme et ce que vaut ce pauvre petit répétiteur de la pension Duvignau. Maintenant il revient de l’oratoire en compagnie de Manuel Gross, le charcutier de la rue Clocheperce, le premier qui eut la gloire de naturaliser à Paris les concombres salés, le saucisson Âocher et le bœuf fumé des juifs d'Alsace.

Voici le bonhomme Anselme revenu à son quatrième étage de la rue de l’École-de-Médecine, au milieu de ses joyeux voisins, des étudiants, qui lui débitent mille sornettes. L'un est Breton et légiüimiste : il l’a surnommé le Chouan; l’autre est du département du Var, et son accent fait frémir les oreilles alsaciennes; il y en à un de la Guadeloupe, et un autre, france Champenois. L'un des quatre est protestant; et tout ce monde ensemble, réuni autour de la table

du brave homme Anselme, autour de son quinquet fumeux, à côté

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