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ils lui ont envoyé deux bouteilles d’un fameux vin blane d'Alsace. Bernard, de la rue aux Éeuries, et Abraham Wolf, l’épicier, et Salomon, le marchand de bestiaux, ont acquitté la rétribution scolaire de leurs marmots : la maison est dans l’abondance pour un mois. Dès le matin du vendredi, Bessele (1), la femme de M. Anselme, était en cuisine, et écaillait vigoureusement une carpe et un brochet pour préparer le traditionnel Yéfé fesch (2); puis, on a mis au pot in bon morceau de bœuf piqué d'ail, qui mijote à l’étuvée. Ce sera un festin : on se croirait chez le bourgmestre d'Amsterdam. Le beau frac vert d’Anselme, son gilet à fleurs, sa cravate blanche, et sa chemise à faux-col bien empesé sont étalés sur le lit; la lampe de cuivre à sept becs, fraichement astiquée, est prète dans la salle à manger; elle est garnie de ses mèches de coton, et les mouchettes ont été posées sur leur plateau de tôle peinte; la nappe blanche à raies rouges est étalée sur la table, et n'attend que le service. Selmel (3), la Schavess Goïé (4), se tient prête à faire le service, a dépoter le festin, à allumer la lampe, car dans la sainte soirée de vendredi, à partir de la nuit jusqu’à la tombée de la nuit du samedi, c’est un péché de toucher au feu.
Quelle brave païenne, cette Selmel! Il ne faut pas croire que les enfants d'Israël de la Communauté de Hochfelden prennent le mot de Goï en mauvaise part : il signifie simplement « non Juif », et 1l y a de bonnes gens partout : Selmel est parmi les meilleurs. Sauf son amour exagéré pour les militaires, son caractère revêche, son humeur hargneuse et son entêtement, elle est parfaite. M" Anselme a en elle une confiance illimitée, quand Anselme n’a pas revêtu le harnais belliqueux de caporal de la garde nationale, car
alors..., mais passons!
(1) Pauline.
(2) Poisson à la juive.
(3) Salomé.
(4) La barbare sabbatique. I faut prendre Gui, au pluriel Goïim, exactement dans le
mème sens que les Latins et les Grecs prenaient « Barbare ». Le Goi, c’est l'étranger, qui ne participe pas au culte.
— Sur mon âme, Bessele, dit Anselme en entrant dans la cuisine, c'était une belle carpe.
— Une laitée, Monsieur Mayer, dit la Schavess Goïé ; et voyez-la dans le plat, entourée de sa sauce bien figée.
— O Israël, s’écrie le vieux Mortjé, l'oncle de M" Mayer, Ô Israël, où est le brochet? IT à disparu !
— Bon Dieu, le chat le tient! Anselme, chasse-le!
Le chat prend la fuite, à l’aspect des préparatifs d’hostilité qu'un balai lui annonce; le brochet est intact, mais l'émotion a été forte, et le père Mortjé pousse des exclamations confuses et indignées :
— Un chat! Une bête impure! Ce poisson va être contaminé! Croyez-vous, Mayer, que ce ne sera pas un péché de manger un poisson contaminé par une bête impure ?
Il faut dire que le père Mortjé adore le brochet; pendant que le bonhomme Anselme le rassure, la Schavess Goïé et David poursuivent le chat en déroute, et ce jeune polisson de David chante encore ce refrain vainqueur :
Selmel met der’ offe gavel Stech der katz en de’ Navel.
« Salomé, avec la fourche du poêle, « Pique le chat au nombril! »
Mais déjà sa mère l’a saisi d’une main vigoureuse, et le conduit à la chambre où on va le faire changer de chemise, et lui vêtir sa blouse des samedis, après avoir dûment inspecté ses oreilles, qui, le matin encore, étaient tellement sales qu’on aurait pu y semer des navets !
Hélas, ce petit David, avec ses cheveux blonds et sa tournure hardie, a tout à fait l'air d’un Cheïefsle, d’un petit chrétien!
Un commis voyageur de Paris lui a enseigné à faire des pieds de nez, et, chose horrible, on l’a surpris à jouer aux billes dans la rue ! Mais il lit si bien l’hébreu ! Quelle mémoire, braves gens! et pas de mauvaise éducation du tout : très réservé, très timide, très
poli, très doux, sauf qu’il est un peu casse-cou, et qu'il est toujours fourré avec le petit Louis, un petit chrétien, le fils du maréchal ferrant, graine de braconnier, dénicheur d'oiseaux. Quelle horreur de ressembler à un Cheïetsle ! Mais quand ses parents l’ont revu, dix ans plus tard, en lieutenant d'artillerie, ils ont trouvé qu'il avait tout de même la figure d’un Yété-iong (d’un garçon juif).
Ainsi sont allées les choses ! Le pieux Mortjé craignait de manger de ce bon brochet, parce qu'il avait été souillé par le contact d’un chat, bête impure, et son petit-fils, David, a mangé du lard et du cochon en Crimée : il est vrai qu'il y a gagné les épaulettes de capitaine et la croix d'honneur, et que maintenant, le brave colonel Mayer, bien qu'il mange des choses impures et qu'il soit quelque peu libre penseur, a épousé une jolie fille juive, et ne manque pas de manger du Maise à Pâques, de jeüuner à Yom-Kippour, et de réciter pieusement le Xaddich à la Synagogue, à chaque anniversaire de la mort de feu son père et de feue sa mère.
Dans ce temps, on ne pensait pas à ces grandeurs, et on ne voyait guère de Parisiens à Hochfelden. Peu de gens étaient allés jusqu’à Strasbourg; Haguenau et Brumath semblaient être fort loin. Le vieux rabbin Eser, qui contait si bien la Lampe merveilleuse, et l’histoire d’Ali-Baba, et cent autres contes d'Orient, n’avait jamais vu que l'unique rue de Hochfelden, la ruelle en pente qui conduit à la rivière, les houblonnières et les champs de garance qui séparent la petite ville du Pachte berg, haute colline couronnée de hètres ; sa femme, qui savait toutes les ballades de chevalerie, et qui avait lu le Cyrus etla Clélie, n’en connaissait pas davantage. Oui, en ce bon vieux temps, on lisait encore le Cyrus et la Clélie, et quand on voulait parler d’un galant qui présentait ses compliments en beau langage, on disait qu'il « faisait sa cour avec du Kyrous ». Le brave homme Anselme était plus moderne; M” de Genlis avait remplacé M" de Scudéry dans sa bibliothèque, mais aussi, C'était un savant.
Bientôt il fera nuit, et on allumera les lumières, On ne pourra