ROME, C EST BIEN SEC
M. Zola a bien raison de se déclarer partisan de l'interview. Il ne se passe guère de jour qu'on ne lui en « prenne » une. Et il n'est pas une de ces interviews qui ne contienne, exprimée avec verdeur et franchise, quelque opinion singulière, dont la hardiesse étonne d'abord, mais dont on reconnaît ensuite le bon sens et la justesse parfaite. C'est ainsi que le maître a été amené à exposer à l'un de nos confrères les difficultés qu'il rencontre dans la préparation de son prochain livre. Ce livre paraîtra
en 1896. Il n'est donc que temps de commencer à en entretenir le public, toujours si curieux des moindres détails qui concernent les œuvres importantes. Rome en sera le sujet. Fidèle à ses habitudes d'information minutieuse, M. Zola avant de décrire Rome compte la visiter. Il espère fermement être reçu par le Pape. (^ Le Pape, dit-il, n'a aucune raison de ne \):\me recevoir. Et puis, à la rigueur, je passerai outre... » C'est la beauté de la méthode du document humain que, lorsque le document fait défaut, on s'en passe. Aussi n'est-ce pas là ce qui inquiète le plus M. Zola. La difficulté qu'il redoute est inhérente au sujet lui-même : « Je n'ai «■ rien de bien ûxe^ j'ignore encore ai* a juste ce que je ferai. C'est bien sec un
« tel sujet, Rome. Cela ne passionne pas (( beaucoup... »
Devant cette assertion très catégorique notre premier mouvement est pour faire ce qu'on appelle un liaut-le-corps. Nous nous récrions. Nous réclamons pour la Ville Eternelle... Celui qui se révolte ainsi en nous, c'est Técolier nourri de latin dans ses classes. A force de déchiffrer, dans Virgile et dans Horace, Téloge pompeux de la capitale du monde, nous avons gagné, par une manière de contagion, le respect superstitieux de cette ville surannée. Mais regardez-y de plus près. Demandez-vous quels éléments d'intérêt Rome peut offrir à l'observateur d'aujourd'hui. Vous serez forcés d'en constater la pauvreté et la cruelle indigence.
Certes il y a dans Rome les souvenirs de la Rome antique, les débris des monuments, le sol témoin d'aventures fameuses, toute une poussière d'histoire. Mais d'abord cette description archéologique a été faite et refaite à satiété depuis Chateaubriand jusqu'à Dezobry. Il ne saurait être question de la recommencer. Ensuite c'est une vérité reconnue par tous les voyageuis de bonne foi que ces vestiges de l'antiquité sont étrangement surfaits. Le forum n'est qu'une place de petite ville, le Capitole est à peine une butte ; et pour ce qui est de se tuer en se jetant du haut de la roche Tarpéienne, il y faudrait mettre plus que de la complaisance. Cela aide à juger plus sainement de l'histoire romainr. Tout y est grossi hors de proportion. Les
Romains étaient des méridionaux. Les méridionaux sont des hâbleurs. L'histoire romaine, c'est l'éternelle histoire du Marseillais.
Rome est encore la ville des Papes, la capitale du monde chrétien. Mais le xix^ siècle n'est pas le moyen âge, il s'en faut. La science a dissipé les derniers mirages de l'illusion religieuse. D'ailleurs, si on n'a pas la foi, ce n'est pas à Rome qu'on peut espérer de l'acquérir. Il y a làdessus un proverbe italien. Il est vrai qu'en ces derniers temps le Pape d'aujourd'hui a fait parler de lui. On a vanté la largeur de son esprit, son intelligence du monde moderne, l'influence qu'il avait su prendre dans les Conseils de l'Europe. Mais tout cela, ce sont des idées à M. de Vogué. Ce
qui prouve bien qu'elles sont fausses, c'est que le roman de Lourdes vient d'être mis à l'index. Il n'y a rien de bon à tirer de cette vieille Papauté.
Rome tient aussi dans l'histoire de l'art une certaine place. Mais combien il entre de convention dans l'admiration que nous avons pour des chefs-d'œuvre trop vantés ! Du reste, depuis l'école impressionniste, on est bien plus fort que dans l'ancien temps.
On le voit, de quelque côté qu'on envisage ce sujet de Rome, on aboutit à la même constatation. C'est un sujet décevant. C'est, comme on dit en argot de métier, un faux bon sujet. Ça ne rend pas/ L'histoire du ménage de Gervaise et de Coupeau, ou celle encore de la charcute
rie Quenu-Gradelle, étaient des matières bien plus riches, — plus grasses, si vous voulez, — et qui comportaient, pour un esprit d'ailleurs philosophique, toute sorte de considérations intéressantes.
Il faut donc être de l'avis de M. Zola. Ce n'est pas une raison pour craindre que son prochain roman n'offre sensiblement moins d'intérêt que les précédents.
En littérature, ce n'est pas le sujet qui importe, c'est l'esprit de Tauteur. Le talent consiste à féconder les fables les plus pauvres. M. Zola a pu entourer de six cents pages l'histoire de la frêle Bernadette ; nul doute qu'il n'en puisse faire autant pour ce maigre sujet de Rome. La saleté des rues, la vermine des auberges, la pestilence que ramène chaque année la saison chaude, lui
seront, à défaut d'autres, des thèmes précieux. Nous avons pleine confiance. Il apportera par son livre une preuve nouvelle à cet aphorisme de l'un de ses prédécesseurs les plus géniaux, c'est que Tart consiste à faire quelque chose de rien.