LES INCONVENIENTS DE L IRONIE
L'autre semaine, comme je me promenais sans défiance, je rencontrai mon excellent ami Bouvard. Du plus loin qu'il m'aperçut :
a Ah ! ça, s'exclama-t-il, que vous est-il arrivé? Vous êtes devenu complètement fou... »
Il est toujours inquiétant d'entendre affirmer ces choses-là. On a heau se tâter et se donner à soi-même l'assurance qu'on jouit de toutes ses facultés, c'est le propre
de Taliénation mentale qu'on ne s'en rend pas compte.
Ajoutez que Bouvard n'est pas le premier venu. Bien posé dans le monde, il a de l'aisance, presque de la fortune. Il remplit, à son honneur, des fonctions publiques importantes. Il est bel homme ; il a la voix forte, le regard assuré, un port de tête d'une réelle noblesse, et enfin tout ce qui donne aux opinions d'un homme de l'autorité.
Il vit mon trouble. Il est bon, comme tous ceux qui ont un tempérament généreux. Afin d'atténuer la brusquerie de son accueil, il s'expliqua :
— Je veux dire que vous vous mettez à soutenir des idées absurdes. Venant de vous, cela m'étonne. Je vous estimais jus-
LES INCONVÉNIENTS DE l'iRONIE 91
qu'ici pour la pondération de votre esprit et pour votre zèle à défendre toutes les opinions reçues. Comment avez-vous pu dire que Rome est une ville qui n'offre aucune espèce d'intérêt ?
— Moi? répliquai-je, je n'ai jamais dit cela.
— Vous ne l'avez pas dit? Bien mieux ! Vous l'avez imprimé. Vous avez fait tout un article pour développer cette belle théorie : que Rome est aussi pauvre de monuments anciens que de souvenirs historiques et qu'elle ne vaut pas la peine d'être étudiée.
— Permettez! Je vois que je ne me suis pas bien fait comprendre. J'ai dit tout cela, sans doute, mais c'était pour faire entendre précisément le contraire.
Bouvard leva les bras au ciel.
— Ah î fit-il, je vous voir venir. De l'ironie! C'était de l'ironie ! Mes compliments, mon cher. Vous voyez le résultat. Toutes les sottises que vous avez alignées, je vous les ai bravement attribuées. J'ai cru que telle était voire façon do penser. Si je l'ai cru, soyez persuadé que dix autres, que vingt autres auront fait de même, et que les plus intelligents de vos lecteurs s'y seront tt-ompés. Car vous n'admettrez pas qu'un homme dans ma situation soit un imbécile î...
Je fis un geste de dénégation, d'aillcuis bien inutile. Bouvard continuait :
— Je ne suis pas fâché de vous donner cette petite leçon. L'ironie est à la mode parmi les journalistes d'aujourd'hui. C'est
LES INCONVÉNIENTS DE l'iRONIE 93
une mode déplorable. Elle ne sert qu'à dérouter le lecteur. Vous dites une chose ; il faut que nous entendions le contraire, car cela est dit par manière de raillerie. D'ailleurs, l'article d'à-côté et qui fait suite au vôtre n'est pas écrit sur le même ton. Comment voulez-vous que nous fassions la différence? Vous-même, il y a des jours où vous êtes sérieux, d'autres où vous ne l'êtes pas. Comment voulez-vous que nous nous y reconnaissions? Comment pouvons-nous savoir quand c'est « pour de bon » et quand c'est « pour rire » ? Si, au moins, vous nous préveniez. Adoptez un signe quelconque. Convenez, par exemple, que les passages d'ironie seront imprimés en italiques...
— Il me semble pourtant qu'avec un peu d'attention...
— Avec un peu d'attention!... Est-ce que vous croyez, par hasard, qu'on lit les journaux avec attention?... On les parcourt, le matin, avec son courrier, afin d'être renseigné, le soir avant d'aller dîner en ville, afin de placer son mot dans la conversation. On n'a pas le temps de cliorcher la clé de vos devinettes... Notez qu(' j'admets parfaitement la plaisanterie. Mais j'aime une plaisanterie large, franche et dont on sait ce que c'est. L'ironie a quelque chose de détourné, de tortueux, de sournois...
— Cependant il y a des écrivains...
— Oui! Vous allez me citer Renan!...
Vous savez que je le considère comme un