LES INCONVÉNIENTS DE L IRONIE
esprit dangereux et qu'il m'a toujours déplu somerainement.
— Mais Pascal... Voltaire...
— Pascal, Voltaire, c'étaient Pascal et Voltaire. D'abord pour ceux-là nous sommes prévenus. Quand on nous a donné à lire les Provi7tciaîes dans nos classes, on a eu soin de nous avertir que tout cela était de l'ironie... Et puis, ce sont les maîtres du genre. J'espère que vous ne vous comparez pas aux maîtres. Laissez-moi vous dire que les journalistes d'aujourd'hui ne leur vont pas à la cheville. C'est justement pourquoi je n'aime guère les faiseurs d'ironie. L'ironie est une forme de l'impertinence...
Il s'arrêta et parut réfléchir...
« L'ironie, dit-il, est un dissolvant. »
Bouvard a de ces formules nettes et qui s'imposent. C'est ce qui fait sa force dans la discussion. Je ne trouvai rien à répondre. Il conclut :
— Croyez-en uii homme qui n'a pas l'habitude de parler à la légère. L'ironie, en matière de journalisme est une erreur. Ou elle est grossière, et elle est manquée; ou elle est line, et elle échajjpe. On ne vous comprend pas. On vous en veut de ne pas vous avoir compris. C'est le moyen de vous faire des ennemis. Dites-le de ma part à vos confrères ; c'est un service à leur rendre. Faites vos articles comme vous l'entendrez. Faites l'article éloquent, l'article bonhomme, l'article farce... Ne faites jamais l'article ironique! » ^
J'étais consterné. Je fis part de mes in-
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quiétudes au directeur d'un grand journal. Pour toute réponse, il m'indiqua un casier où sont conservées les lettres que nous écrivent parfois des lecteurs scandalisés. Je compris en les feuilletant combien Bouvard avait raison. Au lendemain d'un épouvantable accident de chemin de fer, un rédacteur écrivait : « On sait quelle est la sollicitude des Compagnies pour
la vie des voyageurs » Le lendemain
arrivait une lettre d'injures : « Il faut, Monsieur, que vous ayez été payé bien cher, etc. » Un autre commençait un article en ces termes gouailleurs: « M. Dubois est un homme extraordinaire. Il vient de découvrir l'Amérique... » La réponse ne se fit pas attendre. Un correspondant écrivit: « J'ai lu avec étonnement dans votre der-
nier numéro que TAmérique aurait été découverte par un certain Dubois dont j'avoue que, jusqu'à ce jour, la personnalité m'était restée inconnue. C'est une erreur. Parti de Palos en 1492, Christophe Colomb, ce hardi navigateur, etc.. »
J'ai reçu quelques lettres désagréables, et celle-ci :
(( ... Vous n'êtes guère prompt à la riposte. Vous nous avez rapporté la conversation que vous avez eue avec un ami qu'on ne vous enviera pas. Cet ami-là m'a bien l'air d'être (( le Monsieur qui ne comprend pas ». Pendant qu'il alignait tous les
arguments de Finintelligence, vous êtes demeuré stupide. J'ose croire qu'il y avait mieux à faire. Je suis de ceux qui tiennent pour l'ironie. Sous la plume de quelquesuns de vos confrères, l'ironie est une chose charmante.
(( Ce qui en fait le charme, c'est justement qu'elle voile la pensée, qu'elle lui donne je ne sais quoi d'indécis et qu'il la faut chercher. Un rien d'énigme éveille la curiosité. Ce qui attire, c'est ce qui inquiète. On ne sait pas toujours où l'ironie commence, et il arrive qu'on n'aperçoive pas nettement où elle finit. Dans quelle mesure l'écrivain a-t-il dérobé ou livré son opinion ? Et ne se serait-il servi que d'une ruse pour exprimer tout entière une pensée qui est de nature à choquer les
pharisiens? On hésite. 11 reste une part d'inconnu. Or, il n'est séductions si troublantes qu'elles ne perdent de leur attrait quand elles ne nous promettent plus d'inconnu...
(( En beaucoup de cas l'ironie s'impose. Elle est un refus de prendre pour sérieux ce qui ne l'est pas. Elle est un refus de discuter et de se fâcher. Discuter la sottise, c'est s'y associer. Hippocrate, à moins que ce ne fût Galien, était d'avis qu'il faut se mettre en colère une fois par semaine.
Cela fait six jours à être philosophe. Ce n'est pas si difficile qu'on pourrait croire. Il n'est que de prendre les choses comme il faut; il y a des recettes. Le spectacle de la sottise convaincue et confiante est en soi un spectacle plaisant. La vie serait
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ennuyeuse et elle semblerait longue, si on n'avait pour s'y distraire la rencontre des imbéciles et des vaniteux. Ils aident à faire le chemin. Ce sont de bons compagnons qui égayent la route.
Il faut leur savoir gré des services qu'ils nous rendent, sans s'en douter apparemment. Ils ont droit à une indulgence amusée.
« L'ironie est encore le meilleur moyen qu'on ait trouvé pour remettre certaines choses en place et réparer l'écart qui existe assez ordinairement entre les apparences et la réalité. Les plus sincères en ce monde sont obligés de jouer une comédie que les convenances leur imposent. Ils adoptent une attitude. Ils affichent des opinions. Ils portent un masque. Ils jouent un rôle. Ils
feignent d'aimer ce qui les laisse tout à fait indifférents. Ils se passionnent pour des intérêts qui leur sont étrangers. Ils nous témoignent de Tamitié, de la sympathie, et nous protestent de leur dévouement, alors qu'au fond de leur co^ur veille l'irrémédiable égoïsme. L'ironie est une façon polie de leur montrer que nous ne sommes pas dupes. I|
(( Mais, nous-mêmes, combien de fois avons-nous joué vis-à-vis de nous seuls une comédie pareille ! Ce cabotinage intime est curieux à étudier et il est universel. Nous disons des choses et nous savons que nos paroles mentent. Au plus fort de la passion, nous sommes encore avertis secrètement du désaccord qu'il y a entre nos sentiments et leur expression. Nous nous
attribuons toute sorte de vertus dont la première épreuve dissipe le mirage. Nous nous croyons très différents des autres. Nous leur ressemblons, et ce n'est pas par les beaux côtés. L'ironie bien entendue commence par nous-mêmes. Elle signifie que nous ne nous faisons pas d'illusions sur nos mérites et que nous doutons de notre force. Elle est synonyme de défiance de soi et de modestie... »
J'arrête la citation à ce paradoxe, qui est tout de même un peu trop fort. C'est ainsi qu'une argumentation peu convaincante aboutit à l'absurde. La lettre dont j'ai reproduit quelques passages était d'ailleurs beaucoup plus longue. Les personnes qui ne sont pas obligées de fournir régulièrement de la prose sont volontiers verbeuses.
C'est une tendance dont un peu de pratique du journalisme a tôt fait de vous guérir. On acquiert très vite le respect de Tarticlecourt.
PARIS VILLEGIATURE
Chaque année, les premiers jours de l'été venus, des personnes qui appartiennent à toutes les classes de la société font leurs malles et s'en vont vers les plages, vers les villes d'eaux, vers la montagne, vers la campagne, en des villégiatures variées.
Elles disent qu'après les fatigues de l'hiver parisien elles ont besoin d'un peu de calme et de se ressaisir. Elles mentent. En mentant elles savent qu'elles mentent et que nul ne les croit. Notre vie est pleine
de ces mensonges dont nous ne sommes pas dupes et qui n'en imposent pas à autrui Ce qui les attire, c'est l'espoir de retrouver^ les mêmes distractions, les mêmes plaisirs, la même agitation dont aussi bien elles ne sauraient se passer. Elles ont tout de suite refait dans la plus humble bourgade ou sous le moindre bouquet d'arbres leur cercle ordinaire. Elles potinent, babillent, s'habillent et déshabillent le prochain. On danse, on joue la comédie, on noue des intrigues, on se trompe, on se torture, on s'amuse. Cela fait passer le temps. Cehi permet de supporter le voisinage de la mer sans qu'on soit attristé par sa grande voix pleine de reproches. Cela met de l'animation dans les champs et fait qu'on n'y meurt pas d'ennui.
Ceux qui vraiment souhaitent le repos et qui, dans la sincérité de leur âme, aspirent au silence, ceux-là n'ont garde de suivre Texode universel. Ils savent bien qu'il n'est coin si retiré ni localité si peu hospitalière qu'elle puisse rester indemne de l'invasion. Tous les sillons sont envahis ; des caravanes peuplent les bois. Ils sont las de la banalité des visages qu'ils connaissent trop, et las d'entendre des propos tant de fois entendus. Ils ont besoin de sortir du cercle où ils étoufîent. Ils ont besoin d'espace et besoin d'air. Pour quelques jours, courte halte dans la vie, ils voudraient s'appartenir, aller seuls dans des chemins muets pour y entendre battre leur propre cœur. Il est un endroit propice aux méditations de ces solitaires.
C'est une grande ville, une cité vaste aux murs blancs comme ceux des couvents, aux promenades désertes et paisibles comme des cloîtres. Et, puisque vous avez deviné le nom de cette ville, je n'en fais pas plu> longtemps mystère : c'est Paris.
C'est par son climat d'abord que sr recommande le Paris d'été. Au moment des grandes chaleurs on y évite la réverbération du soleil, intolérable au bord de la mer. On est à l'abri de l'humidité qui tombe, le soir, des bois perfides. Dans les étés incléments et pluvieux, on y a des chambres bien closes où l'on peut faire du feu. On sort de chez soi sans être bousculé par la foule affairée ; on traverse sans hâte les chaussées où quelques fiacres, conduits par des cochers sans
arrogance, errent lentement, en quête de clients chimériques. On s'engage dans des rues familières sans avoir à serrer des mains indifférentes, sans être assailli par les questions que vous font distraitement des importuns et dont ils n'écoutent pas la réponse. On enfile la ligne des boulevards que les boulevardiers ne rendent plus hostiles. Dans les quartiers riches, les maisons ont leurs volets fermés ; des portiers oisifs sommeillent au seuil des portes. Les pas résonnent, comme dans les cités d'où la vie s'est retirée. Des étrangers qui passent, consultant leur guide, ainsi que font les touristes à travers les villes historiques, complètent l'illusion. On est un survivant dans Paris ville morte... On se souvient; Les choses d'hier semblent très
loin déjà. Dans Téloignement, on juge mieux des choses. On comprend mieux ce que fut Paris. ■
Elle a eu, la cité-reine, des panégyristes indiscrets. Ils l'ont appelée la Ville-Lumière. Ils lui ont fait lionneur de tous les progrès. Ils Font célébrée comme la patrie des arts. Ils ont vanté son esprit. C'étaient flagorneries de courtisans. L'esprit parisien n'était si brillant que parce qu'il était si mince. Le goût de Paris fut étroit entre tous. En s'imposant aux littérateurs et aux artistes, le plus souvent il leur a nui. Les pages les plus sanglantes de notre histoire ont été rédigées à Paris. Par son humeur indisciplinée, Paris a brisé l'action des gouvernements et retardé beaucoup de progrès. Et pourtant dans le vaste tableau
de la civilisation Paris tient une place unique. 11 a inventé un art dont lacréation llui appartient : c'est Fart de vivre. En vain iphilosophes et moralistes se sont évertués, pauvres donneurs de conseils. La méthode où toute leur philosophie ne s'est pas élevée, Paris Fa trouvée d'instinct !
C'est ici qu'hommes et choses ont été pris pour ce qu'ils valent : moins que rien. Fêtes, découvertes de Fesprit, inventions de la mode, scandales, ruine des familles, deuil des individus, chute des gouvernements, révolutions des peuples, tout y sert à l'amusement d'un jour, oublié le lendemain et sitôt remplacé par un autre. Pas un jour n'y est inoccupé, pas une heure où la curiosité reste sans emploi. L'activité s'éparpille en menues besognes.
Toutes les choses sérieuses et graves, en passant par cette atmosphère habilement saturée, en ressortent frivoles. C'est au fond du vase que la liqueur devient amère ; elle est douce à qui n'en savoure que les premières gouttes. 11 faut savoir rester toujours à la surface. Mais qu'est-ce auprès de cela que la sagesse vantée des épicuriens ou Toisive volupté des sybarites? Tous les systèmes sont décevants qui nous laissent la possibilité de nous ressaisir. 11 faut d'abord tuer la pensée, l'irréconciliable ennemie du bonheur. C'est le secret. Paris l'a compris. Et c'est pourquoi il mérite d'être remercié. Ceux qui, par le privilège de leur naissance, ont été engagés dès le début dans son agitation vaine et salutaire, ceux-là doivent lui rendre grâces.
Ils peuvent aller sans crainte jusqu'au bout d'une existence pleine dejours, vide d'idées. Us auront laissé couler ces jours sans en sentir la fuite douloureuse. Ils arrivent au terme du voyage dont nulle étape ne les a retenus. Les mille aspects de la route ont amusé leurs yeux ; et ils les ont divertis d'eux-mêmes. Ils ne sont pas pareils à riiomme de l'antiquité qui, sentant la mort prochaine, comptait les cailloux blancs, signes des jours heureux. Pour eux, tous les cailloux ont été sans couleur comme sans réalité. Ils n'ont étreint que des apparences. Ils ont résolu le problème du bonheur. Ils meurent sans avoir vécu.
C'est par erreur que nous avions annoncé la mort de M. Vigne (d'Octon), le romancier député.
Tous LES Journaux (octobre).
Nous avons reçu la visite de
M. Philibert Audebrand, dont nous
avions par erreur annoncé la mort.
Tous LES Journaux (novembre.)
Comme il parcourait négligemment les journaux, Jacques Dubois, le romancier bien connu, fit un brusque haut-le-corps. Il venait de lire un entrefilet annonçant sa mort. A la surprise qu'il en eut un peu d'effroi se mêla : les choses imprimées nous en imposent toujours. Il s'examina, et ayant, à des signes certains, reconnu qu'il était vivant et bien vivant, il s'apprêta à démentir la nouvelle. Le moyen le plus simple était d'écrire une lettre. Il la
fallait courte et spirituelle. Il se mit en quête d'une formule ingénieuse. Toutes celles qui lui vinrent à l'esprit avaient déjà beaucoup servi. Comprenant combien il serait fâcheux pour sa renommée littéraire de ne trouver qu'une phrase banale dans une circonstance si particulière, il résolut de ne pas écrire. Après tout, le mieux était d'aller en personne prouver, par l'argument irréfutable de sa présence, que l'information était... prématurée.
Il commença à s'habiller. Cependant des réflexions lui venaient. Il songeait aux inconvénients de sa démarche. Depuis la veille au soir le bruit de sa mort s'était répandu dans Paris. Tous lesjournaux avaient enregistré la nouvelle. Quelques-uns déjà; l'avaient fait suivre de lignes flatteuses. \
Les articles nécrologiques étaient composés, prêts à passer. Gomment serait-il accueilli dans les bureaux de rédaction? Sans doute on lui en voudrait de tout ce travail inutile. Personne n'aime à confesser une erreur. Il allait se créer des hostilités. Or il était d'humeur pacifique et ne redoutait rien tant que de se faire des ennemis. D'ailleurs, un jour ou l'autre, il faut mourir. Qu'importe que ce soit un peu plus tôt ? Il n'avait pas de famille ; son existence n'était nécessaire à personne. Il résolut de rester mort.
Il ne quitta pas Paris. Il se contenta de changer de quartier. La Ville-Lumière est le rendez-vous de tous ceux qui veulent passer inaperçus. Tous les absents s'y coudoient avec tous les disparus. Jacques avait
quelque fortune. Du reste on n'a besoii de presque rien pour vivre quand on es! mort.
Il s'arrangea une existence très douce. Il allait et venait au gré de sa fantaisie. 11 n'avait plus à subir la conversation des importuns ni les assiduités de ses amis intimes. Certains soirs il récapitulait ses journées d'autrefois, et ce lui était une volupté de faire le compte de toutes les obligations prétendues auxquelles il s'était soustrait, — si facilement ! Ou encore il s'amusait à regarder les passants, les passants affairés et fiévreux, et il se savait gré des loisirs qu'il s'était faits. Il s'habillait de vêtements à sa convenance et qui ne suivaient pas les modes. Il n'endossait pas les opinions reçues et ne s'ingéniait pas à ces
paradoxes par lesquels il était tenu jadis d'étayer sa réputation d'homme d'esprit.
Sur beaucoup de sujets il ne pensait rien. Enfin, se dit-il, je commence à vivre !
Jacques était du petit nombre des littérateurs qui aiment la littérature. Il utilisa ses loisirs pour fréquenter les bibliothèques. Il songeait: « Que de belles choses que je n'avais pas lues ! Mais si on les lisait, c'est cela qui dégoûterait de jamais plus écrire! » Il ne se désintéressa pas du mouvement contemporain. Il allait au théâtre ; il s'y amusait, sans crainte du qu'en dira-t-on. Il s'esclaffait aux vaudevilles, ayant payé sa place. Il tremblait aux mélodrames, comme le public des galeries supérieures. Il ne se souciait pas d'avoir des opinions distinguées. Ce lui était une jouissance
inconnue. Il goûtait surtout les essais des nouveaux venus. 11 songeait : « Que cv> jeunes me semblent intéressants, depuis que je n'ai plus peur qu'ils ne me prennent ma place ! » Il lisait les livres qui paraissent. Il était frappé de voir tout ce qui se dépense d'esprit dans les livres et même dans les journaux. Il songeait : « Depuis que ce ne sont plus mes confrères, connu <• il y a des gens de talent! »
Notre ami n'avait pu parvenir aux environs de la quarantaine sans que son cœur eût parlé. Ses relations avec Anna B... étaient connues. Cette jeune veuve était coquette et fidèle. Ces deux traits de caractère vont très bien ensemble. Les femmes ne cessent de le répéter. Les hommes ne cessent de se refuser à le croire. Jacques
accablait la douce Anna de reproches. Il la pressait de questions qui ressemblaient à des soupçons. Il la rendait très malheureuse. Il le savait et ne pouvait s'en empêcher. Il souffrait atrocement. Comme il se rendait compte maintenant à quel point il avait été absurde et injuste ! En vouloir à une femme de ce qu'elle est femme, quelle folie! Leur supplice avait pris fin. C'est le grand bienfait de la mort qu'elle nous guérit d'être jaloux.
Jacques était parfaitement heureux. Ou, pour mieux dire, il l'eût été, si la perfection était de ce monde. Sa félicité était troublée par une pensée chagrine et pareille à un remords. Car il lui arrivait, parfois, de chercher à se souvenir. Mais le souvenir s'efface quand il n'est pas entretenu par la
vue des lieux où il s'est attaché et des personnes qui en sont avec nous les dépositaires. Jacques essayait vainement de revivre ses impressions de jadis et de se retrouver tel qu'il avait été. Les événements de sa propre vie, il lui semblait qu'ils fussent arrivés à un autre. « Ah ! soupirait-il, les morts vont vitel » Et il s'en voulait de cette impiété à Fégard de sa mémoire.
Dans le temps où l'on s'étonne de beaucoup de choses, j'éprouvais quelque surprise devant le genre de divertissement qui est propre au Carnaval. Je songeais : Quel est ce plaisir que trouvent à se « costumer » des personnes des deux sexes et de tous les âges? Passe encore qu'un moutard se promène par les rues déguisé en « général », ou qu'un voyou habillé en femme remonte les boulevards extérieurs. Mais comment comprendre que d'honnêtes gens s'affublent
d'oripeaux souvent ridicules et toujours prétentieux?...
Ce à quoi sert la vie, — quand elle sert à quelque chose, — c'est à nous faire revenir de nos étonnements premiers. Une à une nous reprenons pour notre compte les opinions qui nous semblaient absurdes et que nous traitions de préjugés. Nous nous inclinons devant les usages contre lesquels nous avions protesté d'abord, faute de savoir. Tels sont les fruits de l'expérience.
Je m'explique fort bien aujourd'hui ce plaisir du travestissement. Frivole en apparence, il repose au contraire sur les motifs les plus sérieux. Et je n'en vois guère qui soit plus naturel et plus légitime.
Le premier avantage que nous ayons à
porter un costume, c'est qu'il nous fait remarquer. Tel qui sous la redingote ou dans le frac serait passé inaperçu voit tous les yeux se tourner vers lui pour peu qu'il entre vêtu en seigneur vénitien, en hercule de foire, en hippopotame ou en légume. Cela le chatouille délicieusement dans son orgueil. L'attention dont nous sommes alors l'objet se porte sur notre personne physique. C'est cela qui est tout à fait agréable. J'entends : agréable à nous autres hommes autant qu'aux femmes elles-mêmes. Car on parle de la coquetterie des femmes.
Quelques-uns même la leur reprochent, — bien à tort, puisque le rôle de la femme ici-bas est de réaliser le rêve de la beauté pour l'enchantement de nos yeux et la torture de nos cœurs. Et on croit que la
fatuité chez Thomme est un travers d'exception. On se trompe. La fatuité parmi les mâles est universelle. Il n'est pas un homme, si disgracié soit-il de la nature, qui n'ait des prétentions à ce que Henri Lavedan appelle le a beau physique ». Ce qui le prouve, c'est qu'il n'en est pas un qui n'ait l'illusion d'être aimé pour luimême. Les femmes le savent; c'est ce qui fait leur force. Les plus clairvoyants d'entre nous conviennent parfois qu'ils sont laids. On ne croit jamais qu'on soit hideux.
On ne suppose jamais qu'on soit commun et qu'on ait l'air idiot. On déplore seulement la banalité du costume moderne, qui est si peu seyant. On se voit dans un accoutrement d'un autre âge. Un courtaud de boutique s'imagine en gentilhomme
du temps de Henri III, un calviniste en ligueur, un banquier en chevalier du Saint-Sépulcre. Les usages du Carnaval permettent justement de réparer cet anachronisme. La bêtise de Thomme est infinie.
Cette explication n'est pas la seule qu'on puisse donner du plaisir de se costumer, quoiqu'elle soit la plus profonde. Il y en a au moins une autre qui saute tout de suite aux yeux. « Si je pouvais être ce monsieur qui passe ! » soupire Fantasio. Sous cette forme légère il indique bien ce qui rend la destinée de l'homme si insupportable : c'est l'impossibilité où il est de sortir de soi. C'est de nous que nous sommes dégoûtés et las, de nous plus encore que des autres. Nous avons beau faire, nous ne
connaissons d'idées que les nôtres. Ces idées sont déterminées par toutes sortes de conditions relatives à notre tempérament, aux influences que nous avons subies, au milieu où nous vivons. Tout cela pèse sur nous. « Ce monsieur qui passe a dans la tête un millier d'idées qui nous sont absolument étrangères. » Nous ne pouvons lui prendre ses idées. Au moins pouvons-nous lui prendre ses hal)its. Nous pouvons prendre les babils d'un monsieur d'autrefois ou d'un monsieur d'ailleurs, habits du moyen âge et des siècles passés, et ceux pareillement d'Arlequin ou de Pierrot.
Mais alors un phénomène se produit.
Sous un autre costume, voici que nous nous sentons devenir différents. C'est ce
qui arrive pour le comédien : il prend, avec le costume de chacun de ses rôles, une personnalité différente, si bien qu'il ne sait plus se retrouver lui-même et qu'il se cherche en vain dans l'incohérence de son vestiaire. Et c'est ce qui arrive pour nous tous. Nous ne sommes pas le même en vêtement de travail ou en habit de soirée : nous endossons avec le frac une âme de cérémonie. Sous un déguisement , c'est aussi bien toute la personne qui est changée. Pour une heure ou deux nous nous échappons à nous-mêmes. Nous échappons à notre condition, à notre société et à notre temps. Nous réalisons ce rêve de tout prisonnier : s'échapper !... Cela est d'un prix inestimable. C'est pourquoi ce qui semblait d'abord n'être que le passe-temps
d'un imbécile peut devenir le plaisir d'un philosophe. Il n'est que de savoir interpréter les choses.
Donc ne faisons pas les dédaigneux ! Mêlons-nous à la gaieté des fêtes. Soyons franchement gais, comme nous en avons sans doute envie, et follement carnavalesques ! Costumons-nous ! Costumonsnous si bien.... que nous en arrivions à ne plus nous reconnaître.
Une exposition de ce genre ^ ne s'adresse qu'à une curiosité aussi vaine qu'elle est d'ailleurs répandue. Ceux dont la pensée s'est gravée en nous profondément ou dont le rêve a bercé notre rêve, il est naturel, quand nous en évoquons le souvenir, que nous aimions à le fixer dans une image matérielle. Il nous plaît de les voir avec les yeux du corps. Les badauds ne sont pas
1 Exposition de portraits des écrivains et des journalistes du siècle (rue de Sèze).
les seuls qui cherchent à connaître la personne des écrivains célèbres. J'ai entendu conter à l'un des plus fins lettrés d'aujourd'hui les longues stations qu'il fit jadis sous le balcon où il savait que George Sand, vers les quatre heures du matin, sa tache étant finie, venait respirer un peu d'air. 11 l'aperçut enfin et la salua jusqu'à terre. Elle regarda sans comprendre, bailla et referma sa fenêtre... Les meilleurs d'entre nous ont fait de même pour surprendre le regard ou le son de voix de ceux qu'ils admiraient.
Faute de les avoir rencontrés, nous nous en formons une image, et nous la fabriquons d'après l'impression qui se dégage de leur œuvre. Cela est puéril ; mais si forte est la tendance que nous avons à établir entre toutes les parties de l'être
et entre toutes les manifestations de l'activité une exacte harmonie ! C'est ainsi que nous imaginons le caractère d'un poète à travers les créations de son génie ; comme s'il n'était pas fréquent que la sensibilité artistique existât sans l'autre, ou comme si d'autres fois elle ne suffisait pas à l'épuiser ! Tant de légendes qui encombrent l'histoire littéraire, et dont il est d'autant plus difficile de la débarrasser qu'on n'en aperçoit aucune origine précise, sont nées uniquement de ce besoin de rétablir l'accord entre l'homme et son œuvre. C'est encore ainsi qu'il nous plaît de supposer que l'âme transparaît à travers son enveloppe physique. On veut que le travail de la pensée mette son empreinte sur le visage, et que ^ela soit vrai surtout du travail qu'exige la
littérature. Les savants n'occupent pas dans ce siècle une moindre place que les écrivains. Pourtant l'idée ne viendrait pas d'une exposition composée uniquement de portraits des savants du siècle. On peut avoir, quarante années durant, étudié les propriétés des nombres et cherché les lois de faits encore inexpliqués, sans que la physionomie en dise rien. Mais le moyen d'admettre qu'on ait exprimé la passion sans en ressentir soi-même le trouble, et sans qu'à mesure le regard se soit aiguisé ou la lèvre ait pris un pli d'amertume ! Le moyen de croire qu'Olympio ressemble à un garde national et que Lélia ait l'air d'une bourgeoise ! On a une tête d'artiste et un air de poète. Les romantiques estimaient que les choses elles-mêmes de l'habillement
ne sont pas indifférentes. Le gilet rouge de Théophile Gautier valut un programme. Et si Ton veut voir s'étalant dans tout son enfantillage et jusqu'aux extrêmes confins du ridicule ce préjugé qui consiste à croire qu'il y a pour l'homme de lettres un physique spécial, il n'est que de regarder sous quel accoutrement de mardi gras ce pauvre Barbey d'Aurevilly, cravaté de dentelle d'or, promenait son désir incontenté de faire figure.
Les hommes qui écrivent sont faits de façon sensiblement analogue à ceux qui n'écrivent pas ; — cette exposition, si elle ne sert à autre chose, servira du moins à le prouver. Qui y entrerait sans être prévenu n'aurait aucun moyen pour distinguer s'il n'est pas dans une assemblée de notables
commerçants. Mais supposez qu'on se place devant un de ces portraits et qu'on imagine, d'après la physionomie de l'individu qui y est représenté, l'œuvre qui a pu être la sienne. Voyez cette bonne dame dont le calme visage s'entoure d'épais bandeaux.
Il ne respire, ce visage, que la belle santé morale, l'équilibre de toutes les facultés et la paix de l'âme. Ce qui fait certaines vieillesses si séduisantes, c'est que le bonheur de toute une vie sans secousses y rayonne. Cette femme, à coup sûr, est de celles que la vie a épargnées, parce qu'elles ont su imposer silence * leur cœur, ou dont peutêtre le cœur n'a pas parlé. Elles ne se sont pas trouvées à l'étroit dans la société telle qu'elle est organisée, et n'ont pas senti peser sur elles les usages et les lois* Cette
expérience qu'elle a faite de la vie lui a dicté les leçons qu'elle a mises dans ses livres, afin de nous communiquer les enseignements d'une sagesse bienfaisante et les conseils d'une raison soumise et confiante... En fait, et jusqu'à ce qu'elle s'avisât de devenir la bonne dame de Nohant, Aurore Dupin a brûlé de toutes les ardeurs, connu toutes les révoltes, déchaîné tous les orages, inspiré quelques-uns des cris les plus désespérés qui traversent la poésie de ce siècle, troublé profondément les âmes qui ont eu foi dans sa parole. — Près d'elle, cette autre, d'aspect insignifiant et doux, semblable aux aïeules qu'on aperçoit dans l'encadrement des fenêtres de maisons très vieilles, c'est M""' Ackerman, de qui l'athéisme a blasphémé violemment. — Nul
ne fut d'apparence plus commune que Sainte-Beuve, si personne peut-être n'eut dans l'esprit plus de finesse. — Sous cette forme épaisse et si enfoncée dans la matière, quel caprice d'un démiurge facétieux a enfermé la pensée subtile et déliée qui fut celle d'Ernest Renan? — Mais combien d'autres dont la complexion physique semble n'avoir été que le plus insolent des paradoxes !
C'est ainsi que nos idées se trouvent contrariées. Il arrive d'autres fois qu'elles semblent justifiées. J'aperçois dans un portrait de Courbet et dans un buste de Dalou le profil anguleux de Rochefort. Celui-ci n'est pas le révolutionnaire classique et à la vieille mode. Il n'a pas les longs cheveux tombants et la barbe embroussaillée, non plus que le jargon hérissé et le pathos
humanitaire. Point d'utopies sentimentales chez cet ami du peuple, né d'aristocrates, Parisien de la décadence avec des goûts d'artiste et des besoins de jouissance. Ce n'est pas à force d'éloquence et ce n'est pas non plus par le mirage d'un état social meilleur, qu'il soulèvera les foules. Il n'a pour seule arme qu'un esprit de boulevardier. La blague est son instrument de propagande. Il adapte à la politique la plaisanterie des vaudevilles de Duvert et Lausanne. Il combat les gouvernements avec des calembredaines. Il les combat tous indistinctement. Comme si l'instinct subsistait en lui des seigneurs de jadis, pillards de grandes routes, il est incapable de repos. Avec sa longue et maigre silhouette, ce masque tourmenté au-dessus duquel une
touffe de cheveux fait l'effet d'une flammèche qui brûlerait constamment, et cet œil mobile et sans pensée, il semble n'avoir été bâti que pour incarner l'agitation dans ce qu'elle a de plus dangereux. — Il est rare, cela va sans dire, qu'on se ressemble ainsi à soi-même.
Néanmoins, à mesure que nous parcourons cette galerie de portraits, nous sommes surpris de voir que nous n'éprouvons ni de trop fréquentes ni de trop violentes surprises. C'est bien ainsi que nous nous figurions ce poète ; et ce romancier nous apparaissait justement sous les traits que nous lui voyons. Cela vient de raisons qu'il n'est pas besoin d'aller chercher très loin. C'est d'abord que de toutes ces figures presque aucune ne nous était in-
connue. Le goût de l'image se répand parmi nous chaque jour davantage. Depuis les livres de classe qui mettent sous les yeux de nos écoliers les traits authentiques d'Homère, jusqu'à ceux des collections élégantes à l'usage des gens du monde, ils ont tous à la première page un portrait, reproduit souvent par des procédés d'une fidélité remarquable. Du plus long temps qu'il soit, nous étions familiarisés avec la face de commis voyageur de Balzac et le profil de chèvre de Musset. L'association s'est faite dans notre esprit. — Puis il se rencontre que l'artiste ait subi le même prestige que nous et qu'il ait été dupe d'une illusion pareille. Quand il s'est mis devant son modèle, il avait sur lui trop d'idées toutes faites et il n'a pas
pu l'apercevoir directement. Lui aussi il ne la vu qu'à travers son oeuvre. 11 n'a pu oublier les choses qu'avait écrites celui dont il fixait les traits sur la toile ou dans le marbre. Il a fait comme David d'Angeis qui mettait une couronne de lauriers au buste de Victor Hugo. — Et il si' produit enfin qu'un écrivain en vienne à ressembler à son œuvre. Il prend insensiblement l'attitude qui convient. Il se conforme à son emploi... comme on en arrive peu à peu à se donner les sentiments qu'on affecte et à croire aux idées qu'on soutient. Donc, en parcourant ces galeries, demandons-nous si l'image que nous nous étions faite de ces écrivains se trouve contrariée ou justifiée. Jouons à ce jeu des contrastes et des ressemblances. Ce n'est
SUR UNE EXPOSITION DE PORTRAITS loi
qu'un jeu et qui n'a pas plus de signification. Mais il n'y a pas autre chose à faire. Au surplus, il n'y a pas d'inconvénient à employer une méthode qu'on sait arbitraire et factice : le défaut, dès qu'on l'a découvert, n'en est plus un danger.
On a fait place d'abord à quelques écrivains du xviif siècle. C'est, je pense, afin d'introduire quelque variété. On a voulu rompre la monotonie du costume moderne et mettre une note de fantaisie dans la gravité de tant de redingotes à la propriétaire. On s'est avisé qu'il convenait, parmi tant de visages sévères, mélancoliques ou refrognés, d'en montrer quelques-uns de souriants. Sans cela, quelle raison y aurait-il de placer Chamfort parmi les écrivains de notre siècle ? à moins que nos gens d'es-
prit d'aujourd'hui ne se reconnaissent en lui. Et quelle raison d'y mettre Sedaine ? quoiqu'on ait coutume de faire de lui une manière d'ancêtre de nos modernes dramatistes et d'apercevoir une filiation entre l'art du Philosophe sans le savoir et celui de la Dame aux Ca7nèlias. Aussi bien il est charmant, ce portrait de Sedaine par Chardin, et nous serions fâchés qu'on ne l'eût point mis. On n'imagine pas plus de simplicité dans plus de coquetterie, ni plus d'élégance dans plus de laisseraller. Sedaine commença par être tailleur de pierre et continua par composer des opéras comiques. C'est ce dont le peintre s'est souvenu. Il lui a mis à la main un marteau. La veste s'ouvre sur une chemise de toile. Le chapeau de feutre rabattu fait
Lomber sur le haut de la figure une ombre dans laquelle on aperçoit sourire les yeux. Toute l'expression est douce, fine, spirituelle et un peu niaise. — En face de lui Marmontel, peint par Roslin, en veste de taffetas vert à jabot de matines, la tête coiffée d'un foulard mi-parti de vert et de rose. Le visage est épanoui de belle humeur et plus encore pétillant de gaîté vive, et comme allumé de plaisir. Ce n'est sans doute pas une page deBélisaire^ ni ce n'est une tirade d'Aristomène que lit Marmontel sur ce manuscrit déployé. On voudrait que ce fût une de ces anecdotes dont plus tard il composera ses Mèinoires^ les amusants Mémoires que cet étrange éducateur dédie à ses enfants et qui sont bien une des mines les plus riches en détails significatifs sur
la vie sociale et surtout sur la vie littéraire auxviif siècle. Les gens de lettres d'alors étaient les favoris d'une société dont pourtant ils ne faisaient pas partie. Ils vivaient à côté et en marge. On leur passait toute sorte de libertés, et ils n'étaient pas soumis aux exigences qui font l'àpreté de la vie, si elles en font la dignité, ils étaient débraillés, insouciants, frivoles el cyniques. Cela explique que la vie leur ait été si légère.
Quelques portraits de l'époque révolutionnaire, ceux de l'abbé Grégoire et de Rabaut Saint-É tienne, ont surtout pour intérêt de nous rappeler quel admirable portraitiste fut Louis David. Il se peut qu'il n'ait aperçu l'antiquité qu'à travers des idées convenues et fausses ; mais, en face
des gens de son temps et placé devant le modèle vivant, il retrouvait toute la pénétration de son regard et la sûreté de son exécution. Ce grand art se perd après lui. 11 faut faire une exception pour Ingres, qui est ici à peine représenté. Mais les portraits de Guérin et de Gérard, ceux de Paul Delaroche et d'Ary Schefîer, encore qu'il y en ait de fort intéressants, sont bien superficiels. Ce sera l'honneur des peintres de notre temps d'avoir renouvelé l'art du portrait et reconquis du côté de l'observation et de l'exact sentiment de la réalité ce qu'ils ont perdu du côté de l'imagination. Il suffit, pour s'en rendre compte, de revoir cette merveille qui est le portrait d'About par Baudry ; ou encore l'un de ces petits portraits de Bastien Lepage, d'un faire si
serré. Mais le maître, incontestablement, et celui qui triomphe ici, c'est M. Bonnat. Il a une dizaine de toiles qui sont de la plus solide beauté. Au milieu des recherches, des complications, de l'emphase ou de la mièvrerie de tant d'autres portraits, les siens éclatent par la simplicité, la vigueur et une sorte de robuste bon sens. Ils se justifient, par eux-mêmes et par comparaison, de la plupart des reproches qu'on leur a adressés. Il y a bien des procédés et des systèmes pour faire le portrait d'un écrivain. Ils sont tous acceptables, moyennant certaines garanties, et réserve faite de telles fantaisies burlesques où se donne carrière le faux goût d'une époque. On peut faire de l'écrivain un « portrait composé » et nous le présenter dans son milieu d'habi-
tude, dans le cabinet où il travaille, dans le salon où il cause ; cela toutefois pourvu qu'on évite de détourner notre attention sur l'accessoire et de l'amuser par le décor. On peut le mettre à sa table, afin de nous faire saisir, au moment qu'il écrit, le travail de sa pensée. On peut le surprendre en train de lire, afin de saisir dans son regard le reflet de la pensée d'autrui. M. Donnât se contente de placer son personnage devant lui et d'en reproduire fidèlement la ressemblance; les traits s'enlèvent sur un fond neutre. Et ce procédé lui est commun avec tous les photographes. Mais c'est qu'il se défie de tout arrangement. Il a peur que l'homme de lettres ne lui fasse oublier l'homme. On lui reproche encore que ces portraits manquent d'idéal et qu'ils tra-
duisent insuffisamment la vie intérieure. Or, cet idéal dont on parle, c'est précisément celui qu'on s'est fabriqué au cours d'une lecture. Si le personnage qui pose est un lettré ou un savant, et s'il a fait des drames ou des comédies, le peintre n'a rien à en savoir. Mais il a devant lui un individu dont le caractère physique est marqué par certains traits essentiels. Il les reproduit en y insistant. Il nous montre ainsi rhomme célèbre, non tel qu'on se l'imagine, ni tel qu'on voudrait qu'il fût, mais tel qu'il est. Cela sans doute est infiniment moins séduisant; mais cela seul est vrai. Les portraits de femmes sont ici les moins intéressants. Ils sont en petit nombre. Peu de femmes; elles ont compris que ce n'était pas leur place : toute cette
littérature ne les a pas tentées. Encore, s'ils n'étaient, ces portraits, qu'insignij fiants ! Mais ceci nous déconcerte. Les femmes de ce siècle, qui ont été célèbres par leur esprit ne Font pas été moins par leur beauté; les succès de Tune n'ont pas nui aux succès de Tautre. On les a beaucoup aimées. Nous faisons de vains efforts pour retrouver sur ces visages, naguère admirés, un peu de l'agrément par où ils séduisirent les contemporains. C'est que nulle part ailleurs la mode ne règne en maîtresse plus souveraine ni plus capricieuse. Les grâces de l'autre siècle reprennent pour nous toutleur piquant ; mais les grâces d'il y a trente ans ne nous semblent vraiment que des grâces fanées. Et puis ces accoutrements, encore qu'on y
revienne parfois, nous paraissent si ridicules I Comment a-t-on pu aimer une femme à turban ou à lire-bouchons? Le portrait de Delphine Gay, à ce point de vue, mérite qu'on s'y arrête. C'est une copie du fameux portrait peint par Hersent. L'échaqjc qui, jetée sur la robe de mousseline blanclir. s'enroule autour des fortes épaules, celte écharpe bleue du même bleu que les yeux, parut à l'époque une trouvaille du meilleur goût. D'humeur plus chagrine, nous sommes frappés surtout aujourd'hui par le ton criard de ce bleu. Les yeux au ciel, le menton appuyé sur la main, sentimentale et solidement charpentée, celle dont le peintre a voulu immortaliser les traits, c'est la poétesse inspirée, l'auteur de Magdeleine et de Ja Vision de Jeanne d'Arc. Ceci
est un portrait de muse. Le vicomte de Launay ne devait naître que plus tard. Vous est-il arrivé de lire quelques-unes de ces chroniques parisiennes qu'on a eu l'imprudence de nous conserver? Le badinage en paraît aujourd'hui fâcheux, pour n'en rien dire de plus. 11 y a là des plaisanteries, comme celle de la dame aux sept petites cliaises, prolongées avec une insistance qui exaspère et une candeur qui désarme. Quelqu'un me souffle que, pour ce qui est du badinage, celui où se sontjouées des plumes masculines n'a pas mieux résisté. Il faut songer qu'un temps fut où on s'arrachait les feuilletons de Jules Janin. C'est une juste revanche pour les écrivains de la « littérature difficile ».
Quelques-unes de ces images sont plus
aimables : un tableautin qui nous montre dans un paysage de convention M"^ de Staël et sa fille, la future duchesse de Broglie ; surtout une adorable ébauche de Delacroix qui représente George Sand, non pas la George Sand de presque tous les portraits, vieillie et apaisée, mais jeune, séduisante et brillante, fin ovale sous l'abondante chevelure noire et le large chapeau, teint d'ambre, regard de flamme, lèvres savoureuses, point ressemblante peut-être, si par là on entend la conformité avec l'apparence habituelle, mais transfigurée par la vie intérieure, et telle que pouvait la faire un moment d'enthousiasme ou de passion.
Voici la duchesse d'Abrantès, grande dame et si pauvre écrivain ; Pauline de Meulan, distinguée et frêle, qui aura son roman dont
il est si convenable que Guizot ait été le héros. Et faut-il s'arrêter devant ces gloires en deuil dont les noms eux-mêmes ont je ne sais quelle harmonie pitoyable, Amable Tastu et Desbord es-Valmore?
Déçu du côté des portraits de femmes, le regard cherche les portraits des poètes. Car on sait que les poètes, avec le génie, ont reçu en partage la beauté. Ils sont les fils des dieux. Et les dieux ont voulu qu'on pût reconnaître, rien qu'à les voir, qu'ils ne sont pas fabriqués de la même argile que les autres hommes. Mais parce qu'il en était, parmi les hommes, qui s'occupaient traîtreusement à écouter si la lyre des poètes était bien accordée et si elle ne laisserait pas, d'aventure, échapperquelque note fausse, les dieux ont décidé que, sur
le front même de ces méchants, se lirait la laideur de leur âme. Les critiques sont laids. Si vous en doutez, voyez Planche, et Sainte-Beuve, et VVeiss, mais voyez surtout ce Villemain, extraordinaire avec sa tête de travers, son crâne dénudé et bossue, sa figure plissée, ridée, ravinée, et dont on ne sait, quand on la regarde, si c'est par ce miracle de laideur qu'elle vous retient ou par raird'intelligence qui y est partout répandu. Depuis Texcellent Ducis, âme sereine dans un corps bien nourri, jusqu'à Verlaine, de qui le masque incertain s'entrevoit derrière le brouillard dont le peintre Carrière embrume ses toiles, on a pu les grouper presque tous : Lamartine , le maître du chœur , front pur et regard droit, celui qui a plané par-dessus toutes
les mesquineries de ce monde, passé par la politique sans être souillé par elle, par la richesse sans être diminué par elle, par la misère sans en être humilié, le seul peutêtre chez qui le caractère n'ait pas été moindre que le génie, le seul à coup sûr qui remplisse entièrement la conception que nous nous faisons du poète ; Hugo, fixé dans Fattitude qu'il s'est choisie pour comparaître devant les siècles, moins poète que penseur, conversant avec l'infini, et quasiment effrayé par la profondeur des abîmes que découvre la puissance de sa métaphysique ; Musset, bambin rieur sous ses boucles blondes, car il a dit : « Mes premiers vers sont d'un enfant; » le comte Alfred de Vigny, descendu des hauteurs de son orgueil et causant avec cette poli-
tesse qu'avaient presque tous les hommes de ce temps-là et qu'ont désapprise presque tous les hommes de ce temps-ci ; Casimir Delavigne, de qui le Havre n'a pas cessé d'être fier; Auguste Barbier, qui, pour avoir une fois reçu la visite de l'inspiration, en demeura, tout le restant de sa vie étonné et muet; Baudelaire, peint par Deroy, l'œil luisant, le buste étriqué, promenant, dans une chevelure trop lourde, des doigts trop grêles qui s'allongent étrangement, fantastique comme un personnage de conte; Gautier, svelte au temps où le poète Chàtillon le peignait en pied, plus envahi par la graisse à chaque portrait où nous le retrouvons, jusqu'au jour où le caricaturiste Giraud le coiffe d'un fez et lui met une longue pipe à la bouche, afin de
bien marquer que l'Orient eût été la vraie patrie de ce rêveur indolent, épris des couleurs et des formes, et qui n'eut de toute sa vie qu'une idée, s'il en eut une, celle du néant; Leconte de Liste, olympien; Banville, rêvant à la lune; Coppée, fin profil de flâneur parisien ; et Sully Prudhomme, tête pensive et douce, à qui le pinceau de Carolus Duran a prodigué ses caresses les plus chaudes. Je n'aperçois ni Brizeux ni Laprade. On les a oubliés, n'en doutez pas; et plus d'un oubliera d'en faire la remarque. Mais ne vous semble-t-il pas que voilà une belle série ininterrompue de porte-lyre, et qu'on a rarement vu au cours d'une même époque la parole divine passer sur tant de lèvres si harmonieuses?
Par une vue juste de l'histoire littéraire
du siècle, à moins que ce ne soit par hasard et pour la commodité du classement, on a placé au centre de cette exposition les écrivains du début de la Restauration, groupés autour de Chateaubriand.
C'est là en effet qu'est le centre d'où tout le reste a rayonné. Le mouvement parti de là n'a fait depuis et jusqu'aujourd'hui que se continuer. Car on répète complaisamment que, du jour où Ponsard eut fait représenter sa Lucrèce^ ce fut fini du romantisme et qu'il n'en fallut pas davantage; et c'est bien contre lui que les écrivains de 1850 n'ont cessé de protester et qu'ils ont cru réagir. Mais ils suivaient, sans s'en douter, l'impulsion une fois donnée. Ils allaient à la recherche d'une vérité de plus en plus particulière. En sorte que le réa-
lisme, tel que nous l'avons connu, et le naturalisme dont nous célébrions naguère les funérailles, n'ont fait que développer le principe du romantisme. Il n'est pas jusqu'aux plus récentes parmi nos modes littéraires et aux affectations qui passent pour des élégances auprès de nos jeunes gens, dont nos grands-parents ne nous eussent donné l'exemple. Nous avons vu reparaître le désenchantement de René et d'Obermann ; nous nous sommes repris aux subtiles analyses d'Adolphe ; et, sous des déguisements où il n'est que trop aisé de les reconnaître, c'est le christianisme littéraire et c'est le vague sentimentalisme du début de ce siècle qui emplissent encore les livres d'aujourd'hui. Aussi est-ce vers cette époque féconde que ne cesse de se repor-
ter la curiosité de la critique. Les études se multiplient. On ferait une bibliothèque rien qu'avec celles qu'on a dans ces derniers temps consacrées à Chateaubriand.
On ne dédaigne pas même les rêveurs et les illuminés. Ballanche a son biographe A mesure qu'on relit leurs livres on est étonné d'abord d'y trouver tant d'idées, et de s'apercevoir ensuite que ces idées n'ont rien perdu ni de leur intérêt ni de leur actualité, mais qu'ils étaient préoccupés déjà de ces mêmes problèmes qui se posent à notre société, et qu'il faudra qu'elle résolve, — ou elle périra.
Parmi les portraits des écrivains de la restauration et de la monarchie de juillet, deux surtout attirent l'attention ; d'abord parce qu'ils ont par eux-mêmes de la va-
leur, ensuite parce que les hommes que nous y voyons sont de ceux de qui on s'est en ces dernières années le plus occupé. Que pensez-vous de Beyle-Stendhal?
Ètes-vous parmi les fanatiques de sa gloire tardive et parmi les dévots de son culte récent? Ou pensez-vous que l'engouement dont on s'est pris pour le sec et paradoxal auteur de la Chartreuse de Parme et du Rouge et Noir est un des plus inexplicables qu'on ait vus dans une époque où nous en voyons tant? Quoi que vous en pensiez, ou si même vous suspendez prudemment votre jugement, il sera impossible que son portrait ne vous retienne pas. Il est de la main de Soderwark, ancien officier devenu peintre et bon peintre. Comme Stendhal fut dépaysé dans son temps et qu'il sem-
bla dans la société où il vécut un anachronisme, ici pareillement il semble fourvoyé au milieu des hommes qui Fentourent.
Dans ce monde distingué et guindé, gentilshommes et grands bourgeois, orateurs et professeurs, doctrinaires et lyriques, il n'a l'air que d'un notaire de campagne, rusé et madré. Le costume est d'un paysan endimanché : redingote de drap épais, lourde chaîne d'or sur un gilet brun. Un cou gros et court. Une tête toute ronde encadrée d'un collier de barbe noire. Les sourcils très marqués et drus. L'expression est fournie par les yeux et par les lèvres. Les lèvres sont serrées comme par une habitude de retenir le mot prêt à échapper et par une crainte d'en trop dire. L'œil perçant, investigateur et narquois, vous sur-
veille, étudie sur vous l'effet produit par une boutade de M. Henri Beyle, examine si l'on peut continuer ou s'il est plus prudent de ne pas forcer la note. Nature vulgaire, tempérament sensuel, tour d'esprit de mystificateur, il se peut bien qu'il y ait autre chose dans l'œuvre de Stendhal ; ce n'est rien d'autre qu'a vu et que signale Soderwark dans le gros homme qui a posé devant lui. On a publié récemment des documents curieux sur les dernières années de la vie de Lamennais. De cette époque date le portrait qu'en a peint Ary Scheffer; il est, lui aussi, un document et non sans valeur. Il laisse une impression poignante. Il faut le comparer avec celui qu'exécutait vingt ans plus tôt Paulin Guérin. Le Lamennais d'avant 1830, celui des premiers
livres de V Essai sur V indifférence^ que l'on comparait à Bossuet, regardait devant lui avec confiance et suivait dans l'avenir le progrès de ses idées, dans un avenir qu'il imaginait meilleur, réparé par une Église qui aurait reconquis son autorité, et l'aurait rétablie au profit des humbles, des petits et des souffrants de l'humanité. Dans les années qui ont suivi, Lamennais a été renié par les siens, et rejeté par le parti qu'il avait organisé. Condamné par l'autorité, il a refusé de se soumettre. Il n'y a plus d'abbé de Lamennais; il n'y a, affaissé dans ce fauteuil, que M. Féli, un vieillard vaincu par la vie. Sa pensée maintenant ne s'échappe plus en illusions et en rêves; elle s'est repliée sur elle-même ; elle fait le compte de ses déceptions ; et le re-
gard se détourne de ce sombre avenir où il voit monter la démocratie sans guide, tandis que FÉglise s'isole dans un absolutisme stérile...
Ce qui caractérise la littérature au lendemain de 1850, c'est Tétroitesse de la conception qu'on s'en fait, et c'est que nous en voyons sans cesse le champ se rétrécir. 1848 avait été une belle banqueroute d'idées. On allait assister à l'avènement du fait. En philosophie, cela s'appela le positivisme. En politique, ce fut le gouvernement du second empire. Pour ce qu est des questions sociales, on en ajourna l'étude, attendu que, suivant les apparences, rien ne pressait. On voit alors se former un type nouveau, celui de l'homme de lettres qui, pour se confiner dans sa
lillérature, a coupé la communication entre Iç monde et lui. Rien ne l'émeut de ce qui touche les autres hommes. Il n'assiste à la vie qu'en spectateur et en témoin. Tout son effort ne va qu'à en observer les aspects et à les traduire, sans colère et sans haine, comme sans pitié ni sympathie. Il reproduit ce qui est sans s'attarder à chercher ce qui pourrait être, ou à conseiller ce qui devrait être. La réalité lui suffit et il s'y tient, sans se soucier de rien qui la dépasse. C'est ce qui fait le lien entre la littérature impersonnelle de Flaubert, et la poésie impassible des parnassiens, entre les écrivains artistes de l'école des Concourt et les critiques à la manière de cet étonnant Paul de Saint-Victor, guindé, gourmé, plus rogue que tous les
doctrinaires ensemble, et qui ne se clouta jamais que c'est le bon moyen pour ne rien comprendre aux hommes ni aux choses que de les regarder de si haut qu'il s'était juché. Et c'est ce qui assigne une place tout à fait à part, au milieu des écrivains de cette période, à M. Alexandre Dumas. Son nom n'a cessé de grandir pendant ces dernières années, et ce dont nous lui savons le plus de gré aujourd'hui, c'est précisément ce qu'on lui a tant et si souvent reproché; j'entends, ses théories, sa prédication morale et tout ce qui dans son théâtre n'est pas « du théâtre ». Les quatre portraits de lui qu'on expose nous retiendraient, quand même l'un d'eux ne serait pas signé du nom de Meissonier, et un autre de celui de Bonnat. Il nous apparaît
pour la première fois, jeune homme de vingt ans à la fine moustache presque blonde, dans le tableau que peignit Louis Boulanger pendant le voyage en Espagne.
Il y est en compagnie de Desbarolles, qui sans doute lui inspirait dès lors ce goût qu'il a conservé pour la chiromancie, avec i Auguste Maquet, Eugène Giraud, Boulanger, et enfin aux côtés de son père. Ce rapprochement n'est pas indifi'érent. On a souvent opposé le père et le fils ; comme il 1 serait aisé de montrer tout ce qui de l'un a passé chez l'autre, et par exemple ce goût du romanesque et de l'extravagant!
Puis, ce qui frappe le caricaturiste Giraud et qu'il s'applique à faire saillir, c'est l'expression gouailleuse du regard; le sceptique Olivier de Jalin cingle de son ironie
les naïfs qui prennent les pêches à quinze SOUS pour des fruits sans tache, et la baronne d'Ange pour une femme du monde.
Puis encore, cet air de gouaillerie disparaît, et, à mesure que les traits s'accentuent, il ne reste plus qu'une expression de dureté, une allure batailleuse, une attitude de provocation et de défi, regard bien en face et bras croisés. Et il semble bien que dans le cas de M. Dumas, l'atavisme ait été pour quelque chose. Il y a toujours eu en lui des éléments réfractaires à notre civilisation et qui n'ont pas pu s'assimiler. Dans la guerre qu'il a menée contre notre société il est entré pour un peu du conflit des races. On s'en rend compte surtout quand on voit à côté la tranquille bonhomie d'Emile Augier. Celui-ci est de notre race , Gau-
lois au point d'en être petit-fils de Pigault Lebrun, Français de France avec un peu du profil de Henri IV et tout Tair d'un président du tribunal de commerce. 11 a observé les mœurs de son temps avec autant de clairvoyance que son grand rival, et laissé de la société où il a vécu un tableau plus fidèle peut-être , plus large et peint d'une touche plus grasse. Mais il n'a songé que sur le tard et aprè^ plus d'un exemple à se poser en réformateur. Sa pente naturelle l'inclinait vers notre sagesse bourgeoise : connaître son mal et s'en accommoder, conserver les abus crainte des améliorations qui les aggravent, être content pourvu qu'on ne soit [, point dupe, savoir beaucoup de choses, 1 deviner le reste et accepter le tout.
Les journalistes ne nous ont que peu occupés dans cette exposition organisée par eux. C'est qu'entre le journalisme et la littérature, et bien qu'on prétende assez généralement qu'ils se sont mêlés en ce siècle et pénétrés jusqu'à se confondre, les rapports ne sont qu'intermittents. Ou, pour mieux dire, il y a eu rencontre par occasion; puis on s'est séparé, et chacun, reprenant son indépendance, a recommencé d'aller, suivant sa destinée, par des routes divergentes. A travers tout le xviii^ siècle le journalisme se prépare et s'essaie à naître, attendu que l'œuvre du siècle, dans son dessein général, n'est qu'un long effort de vulgarisation. Il éclate avec la Révolution, puisqu'il n'est qu'une conséquence ou qu'un moyen du règne de
la multitude. Ayant commencé par l'invective, il tombe presque aussitôt dans la futilité qu'autorise seule le despotisme de l'empereur. La belle époque est le temps de la restauration et de la monarchie de juillet ; des conditions particulières et qui, depuis lors, ne se sont plus trouvées réunies, favorisent l'éclosion de ces deux choses également disparues et pour les mêmes causes: le journalisme littéraire et l'éloquence parlementaire. C'est le temps |j des polémiques fameuses du Journal des Débats, du Globe, du Constitutionnel et du National. Ce n'est pas sans surprise aujourd'hui que nous entendons parler d'un temps où ^ un article de journal était {| un événement ». Seul le journal des Berlin a survécu. Le tableau de Jean Béraud,
qui figura au Salon de 1889, nous montre quelle en était la rédaction l'année du centenaire. Nous y reconnaissons, pour ne pas citer les autres, Taine avec Renan, et Weiss avec John Lemoinne. Mais voici qu'après cent ans, non content de subsister, il se met à rajeunir...
11 se pourra bien qu'il reste toujours un ou deux spécimens du journalisme tel que le comprenaient nos pères, à l'usage des lecteurs qui ont conservé le goût de la langue française. Même cela deviendra d'autant plus nécessaire, à mesure que nous serons envahis davantage par le charlatanisme et par le galimatias où il s'exprime. Néanmoins ce journalisme n'est plus le nôtre. Emile de Girardin l'a tué avec son invention du journal à quarante francs,
184 LA Vie et les mœurs
comme son pistolet en a tué l'un des plus brillants représentants : Armand Carrel.Le mouvement est d'ailleurs de ceux contre lesquels il serait absurde de réclamer. Il tient à trop de causes ; à force d'être nécessaire, il en devient légitime. Un journal n'est plus pour nous qu'un bureau de renseignements, qu'une agence d'affaires, où il y en a de véreuses comme dans toutes les ^ agences, et qu'un office de publicité. Mais, à mesure que le mouvement s'accentue et dans le sens même de l'institution du journalisme, on voit bien que celui-ci diffère, dans son essence et par son objet même, de la littérature. Car il ne s'occupe que de l'actualité, de la plus immédiate et de la plus fugitive, actualité du jour, de l'heure et de la minute présente. Mais, l'objet de la lit-
térature, c'est ce qui dépasse la réalité actuelle et qui y ajoute un élément de généralité et de durée.
Malgré tout, quand on sort de cette exposition, si incomplète soit-elle, — plus intéressante peut-être par ce qu'on y supplée que par ce qu'on y trouve, — l'impression qu'on emporte est salutaire. On se sent pénétré d'admiration et de respect pour ces maîtres qui ont fait si vaillamment une si noble tache. Ce siècle aura été digne de ses aînés ; nous n'en doutons pas et nous en pouvons juger, nous autres venus sur son déclin et quand son œuvre était déjà presque achevée. Et puisque nous sommes si volontiers détracteurs de nous-mêmes, dans quel pays étranger et dans quel autre temps a-t-on vu plus beau
mouvement des esprits? Que de passion mais que de bon sens ! Que d'erreurs, mai que de nouveautés! Que de questions soulevées et d'idées remuées I Que de tristesse, mais que d'ardeur et de confiance généreuse ! Ces écrivains, pendant qu'ils tra- \aillaient à leur œuvre, savaient bien qu'ils ne faisaient pas une œuvre inutile. Le siècle qui a commencé avec Chateaubriand et M'"^ de Staël, et qui a vu, avant de se fermer, l'œuvre accomplie de Taine et de Renan, pourra sans crainte se présenter devant la postérité. Quel que doive être le départ que fera le temps entre le durable et le caduc, il aura apporté sa riche contribution à ce trésor de pensées et d'images qui est le patrimoine lui-même de l'humanité.