S'IL FAUT DIRE LA VERITE
Dans VE^tnemi du Peuple Ibsen soulève une question, la plus grave et la plus inquiétante qui soit pour tout homme qui pense : Faut-il, suivant l'exemple du docteur Stockmann, proclamer que la source qui amène les eaux à la ville est empoisonnée? Faut-il dire la vérité? Comment?
Dans quels cas et dans quelle mesure?
Bien des gens ne comprendront même pas que la question puisse se poser. Pour eux la vérité est une, étant précisément le
contraire du faux : quand on ignore la vérité, c'est donc que l'on se trompe ; quand on n'y croit pas, c'est qu'on est un sceptique ; quand on la dissimule, on est un menteur ; et quand on biaise avec elle, on est un fourbe... Admirez comme cela est simple I Et déplorez que ceux à qui suffît cette conception simpliste passent, en général, pour d'assez médiocres penseurs !
Pour avoir le droit de dire la vérité, il faudrait d'abord être parfaitementsûr qu'on la possède. Mais qui en est sûr? L'évidence n'appartient qu'aux vérités mathématiques. C'est seulement quand il s'agit de nombres abstraits que deux et deux font quatre. Dans les sciences qui traitent de la personne humaine, deux et deux donnent des résultats toujours différents et parfois tout
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à fait inattendus. Or, la question n'a de sens que si on la transporte dans Tordre de la morale. Même elle pourrait s'énoncer ainsi : « L'homme qui a découvert que l'édifice moral où habitent paisiblement les hommes est fondé sur une idée fausse, peut-il dénoncer cette idée fausse ? » Je plaindrais le penseur farouche qui, devant les conséquences d'un tel acte, n'éprouverait pas un instant d'hésitation.
Car le Vrai, c'est ce qui est ; mais le Bien, c'est ce qui doit être. Et ce n'est que dans les livres de Cousin que le Vrai et le Bien s'accordent au point de se confondre. Ailleurs, il arrive que ces frères soient des frères ennemis. L'ordre naturel ne nous présente que le triomphe de l'injustice, le succès de la méchanceté, l'op-
pression du faible par le fort. Morales et législations ont été inventées pour mener les sociétés à un état justement opposé. En sorte qu'on pourrait le dire sans paradoxe : ceux-là ont été les bienfaiteurs de rhumanité qui l'ont menée loin des chemins du réel ou du vrai vers la possession de consolantes et de sublimes illusions.
Ajoutez que tout se tient dans le domaine des choses de Tàme, et qu'il n'est là si mince découverte qui n'ait le retentissement le plus lointain. Cela explique que le philosophe avant d'attaquer un préjugé et que le penseur avant de lancer une idée neuve éprouvent de longs scrupules. Et cela fait qu'on n'en pourrait vouloir à celui qui, se croyant la main pleine de vérités, l'aurait néanmoins tenue fermée obstinément.
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. . . Tout de même on ne peut avoir atteint Tâge d'homme et vécu un peu de la vie des hommes sans s'être fait de cette vie, lentement et après bien des retouches, une conception qu'on croit la meilleure. Est-ce la vérité? Ce n'en est, on le sait bien, qu'une image approchée et telle que nos faibles moyens nous ont permis de la réaliser. Elle diffère sensiblement de l'image toute faite confectionnée dans les maisons de gros à l'usage de la foule. En la traduisant il est bien certainque nouschoqueronsbeaucoup de personnes. Mais le rôle de l'écrivain consiste en cela même : c'est à dire ce qu'il croit, après examen, juste et bon, sans se soucier des réclamations qu'il soulève.
Ceux-là seuls n'ont jamais scandalisé personne qui n'ont jamais rien pensé par eux-
mêmes et qui donc n'avaient rien à dire. Par essence et par définition l'écrivain, si modeste soit-il, est un « ennemi du peuple ». Pour celui qui ne s'est pas fait d'ennemis dans le peuple, et notamment dans le peuple de ses amis — celui-là n'était pas
di2:ne de tenir une plume. Â\