‹ La vie & les œuvres de Jean-Jacques RousseauChapitre 105 sur 158 · Lettre à Coindet, 18 mars · texte numérisé non relu

Lettre à Coindet, 18 mars

rinstant, il se jette sur le lit du malade, il FiDonde de ses larmes en protestant de son innocence et en le conjurant de s'expliquer. L'autre, qui ne comprend rien à ces extravagances, fait des réponses obscures ou évasives et supplie qu on le laisse tranquille : nouvelles preuves qui ne font que confirmer Jean-Jacques dans son opinion. Le prince de Conti dut être assez surpris quand il reçut en une longue épltre le récit détaillé de ce mémorable événement *•

« Il n'est pas clair, écrivait Jean-Jacques à Dupeyrou, quelque temps après, lequel des deux a le plus besoin de traitement de la tète ou du corps *. » Le pauvre homme s'imaginait qu'il pouvait y avoir doute sur ce point. Dans son désespoir, il renonça à la pension du Roi d'Angleterre et voulut résilier ses arrangements pécuniaires avec Dupeyrou. Ce dernier, plus sage que lui, éleva des difficultés et voulut lui faire du bien malgré lui', mais Rousseau ne l'entendait pas ainsi et il mit une sorte de vanité à rester pauvre *.

Ces inquiétudes, ce découragement, ces petites luttes de Jean-Jacques contre toutes les personnes qui l'entouraient, et aussi contre lui-même, car il s'apercevait parfois de son état et n'était pas toujours sûr de son caractère et de son cerveau', étaient peu favorables à un travail suivi. Jusqu'à cette époque, ses folles idées n'avaient point entamé son talent; ainsi, dernièrement encore^ au milieu de

1. Lettre au prince de Conti, 19 novembre 1767. — Satous, Le XVHf siècle à l'étranger, t. I, ch. XI. — 2. Lettre à Dupeyrou, 29 avril 1768.— 3. Id.,

21 mnrs, 29 avril, 10 juin 1768.

— /i. Lettre de Rousse/iu à d'I* vemois, 26 avril 1768.— ÎJ. Lettres à Coindet, 21 septembre 1767; à d'Ivemois, 28 mars 1768.

ses difficultés avec Hume, il avait trouvé moyen d'écrire près de la moitié de ses Confessions, Le temps qu'il passa à Trye fut, au contraire, pour ainsi dire, stérile. Le Dictionnaire de Musique parut, mais il était fait auparavant, et même, par une sorte de paresse d'esprit, à laquelle peut-être les événements ne furent pas étrangers, Rousseau négligea d'y apporter les perfectionnements qu'il avait projetés *.

On ne peut compter comme un travail sérieux les deux ou trois lettres qu'il écrivit sur les affaires de Genève. Il ne lui resta d'ardeur que pour la botanique. Quand il reçut, bien tardivement, 3on bagage d'Angleterre, il n'attacha d'importance qu'à un seul objet, à son herbier'; quand il se croyait en état de faire quelques dépenses , c'était invariablement pour acheter des livres de botanique'. Mais hélas! on ne le laissait même pas herboriser; du moins c'est lui qui le dit. On barricadait toutes les issues pour l'empêcher de sortir; on ameutait contre lui la populace \ Enfin, un domestique étant venu à mourir, ne s'imagina-t-il pas qu'on le soupçonnait de l'avoir empoisonné, et il fallut, pour le satisfaire, que Conti permit de faire l'autopsie '.

Au milieu de ses embarras et de ses tristesses, il devient expensif; il a besoin d'affection, et il se désespère de n'en rencontrer nulle part ; il veut et ne veut pas ; il se défie de tout le monde et il redemande l'amitié de M"^"" de Boufflers, à qui il n'a pas

1. Préfiace du Dictionnaire de Musique, — 2. Lettre à Coindety 24 septembre 1767. — 3. Lettres à Rey, 28 septembre 1767; d Du-

peyrou, 17 octobre 1767. — 4.

Lettre à Dupeyrou, 3 mars 1768.

— 5. Lettre du prince de Conli à Rousseau, 8 avril 1768.

DE XEÀM-JAGQUES BOUSSBAU.

écrit depuis dix-huit mois * ; peut-être, si sa fierté ne s'y opposait, réclamerait-il aussi celle de Moultou *. Le croirait-on, il songe un moment à retourner en Angleterre , auprès de ce même Davenport qu'il avait quitté d'une façon si impertinente. Il n'en convient pas touticfois expressément et se borne à parler de « lettres très honnêtes et très empressées que lui avait écrites M. Davenport pour le rappeler chez lui •. »

Il est certain qu'il cherchait de divers côtés un nouvel asile. Conti lui reprocha d'avoir fait des démarches à son insu et se mit lui-même en quête \ Ses propositions, toutefois, n'ayant pas été du goût de Rousseau, il s'excusa, en mit d'autres en avant, et alla en personne s'entendre avec lui. Conti craignait par-dessus tout « qu'il ne fit la fausse et extravagante démarche de venir ostensiblement affronter les lois et se livrer à leur sévérité. » On convint, à la vérité, qu'il viendrait à Paris, mais dans l'hôtel du Temple, où il serait en sûreté. On y fit les préparatifs de son installation; La Roche, l'ancien domestique du Maréchal de Luxembourg, resté l'ami de Rousseau, partit pour l'aller chercher'.

Il était trop tard; celui-ci venait lui-même de quitter Trye. Cette situation que, par un effet de son incurie habituelle, il supportait depuis une année, il n% sut pas la prolonger quelques jours de plus

1. Lettres à M^^ de Bouf fiers, 25 février et 24 mars 1768; de MB* de Boufflers à Rousseau^ 5 mars 1768. — 2. Lettre à Moultou, 7 mars 1768. —3. Lettres de d'AUmbcrt à Voltaire, 18 jan-

vier 1768; de Rotutseau à Mirctbeau, 28 janvier 1768. — 4. Lettre du prinee de Conti à Rousseau, 3 février 1768.— 5. Lettres du prince de Conti à Rousseau, mai, juin 1768.

et, suivant son habitude aussi, il la dénoua subitement, par une sorte de coup de tète. La lettre qu il écrivit à cette occasion au prince de Conti fut plus polie, mais non plus sage que celle que, dans une circonstance analogue, il avait écrite, un an aupa-* ravant, à Oavenport : « Monseigneur, ceux qui cooi* posent votre maison (je n'en excepte personne) sont peu faits pour me connaître. Soit qu'ils me prennent pour un espion, soit qu'ils me croient honnête homme, tous doivent également y craindre mes regards. Aussi, Monseigneur, ils n'ont rien épargné, et ils n'épargneront rien, chacun par les manœuvres qui leur conviennent, pour me rendre haïssable et méprisable à tous les yeux, et pour me forcer de sortir enfin de votre château. Monseigneur, en cela je dois et je veux leur complaire, etc^ »

Quand il eut écrit cette lettre , dont il fut sans doute très satisfait, et qui n'était d'ailleurs que l'écho de ses plaintes quotidiennes, Rousseau prit la route de Lyon; il y arriva le 18 juin. Le motif principal qui lui faisait choisir le pays de Lyon fut encore sa passion pour la botanique et l'espoir de pouvoir faire d'agréables herborisations. On ne voit pas qu'en partant, il ait songé, à emporter autre chose que son herbier et quelques livres sur sa science de prédilection ; une fois arrivé au but de son voyage, il ne sait pas, d'ailleurs, parler d'un autre sujet*.

1. Lettres au prince de Conti, 1 1768. — ^. Lettre à DupeyraUj, juin 1768; à Dupeyrou, 20 juiu | 20 juin 1768.

Lyon avait encore pour lui un attrait d'un tout autre genre, c'était le plaisir de revoir la famille Boy de la Tour, qui lui avait toujours témoigné tant d'affection et de dévouement. Cependant Jean- Jacques ne prononce le nom de sa bonne amie que pour se réjouir d'avoir trouvé l'aristoloche dans sa vigne*. Il était descendu rue Syrène; mais il est. probable qu'il fut plus souvent à la charmante campagne de M"** Boy de la Tour. On y conserve encore son souvenir et Ton y montre les lieux qu'il affectionnait de préférence.

Dès le 7 juillet, il quittait Lyon pour aller, en compagnie de quelques botanistes qu'il avait recrutés, faire une excursion à la Grande-Chartreuse. De là il se rendit à Grenoble, où il resta environ un mois.

Il espérait trouver dans ce pays un asile à son goût. La flore de Grenoble, une plus riches de France, devait le tenter, et, pour commencer, la Grande-Chartreuse aurait eu, si le temps n'avait pas été contraire, de quoi satisfaire à la fois le botaniste et l'amant de la nature. Jean-Jacques y passa à peine vingt-quatre heures et arriva à Grenoble le 11 juillet, à pied et par des chemins détestables. II y venait avec Tappui du prince de (iOnti, qui Tavait recommandé à toutes les puissances du Dauphiné*.

D'un autre côté, La Tourette, Un de ses amis, qui l'avait accompagné à la Chartreuse, l'avait adressé à un fabricant de gants nommé Bovier, vieillard septuagénaire, qui lui-même le confia à son fils Gasr

1. Lettre à Dupeyrou, 20 juin 1768. -r 2. Sbrv AN, avocat général au Parlement de Gre-

noble, Ré/teaciong sur les Confessions de J.-'J. Rousseau..

pard. Gaspard Bovier aurait bien voulu retenir Rousseau chez lui; mais celui-ci^ malgré Tattrait de trois jeunes et aimables femmes, M"* Bovier et ses deux sœurs^ qu'il trouva en arrivant à la maison, déclara que, pour fuir le contact du monde, il irait plutôt brouter l'herbe des champs. On lui trouva à grand' peine un indigne logement, rue des Vieux- Jésuites (aujourd'hui rue Jean-Jacques-Rousseau), dans la maison qui porte le n*" 1, chez un fondeur, nommé Vachard. « Ce chenil, dit Bovier , placé au premier étage, fort petit, fort laid, était composé d'une espèce d'antichambre délabrée, propre seulement à servir de bûcher, et d'une chambre longue, mais étroite, obscure et mal odorante^ » Ne pouvant donner à son hôte un meilleur asile, Gaspard Bovier prit au moins à cœur de lui tenir lieu de chevalier servant et de l'accompagner dans toutes ses promenades. Cette fonction, qu'il regardait comme un plaisir et un honneur insigne, n'était pourtant pas sans épines, car, s'il était littérateur, et grand admirateur du philosophe de Genève, il était timide, embarrassé, et il le craignait pour le moins autant qu'il l'admirait.

Les premiers jours se passèrent très bien. Les recommandations et la réputation qui avait précédé Rousseau, car tout le monde connaissait son nom véritable, lui obtinrent un accueil enthousiaste.

1. Ga.spi.RD Bovibr, Journal du séjour de J,'J. Bousseati à Grenoble 90us le nom de Renou (93 pages petit iQ«4 et 7 feuilles sans pagination. Bibl. nation.

Mss. fond, franc.» n* 5282. Le témoignage de Bovier n^est

pas celui d^un ami, tant s'en faut ; nous le croyons néanmoins sincère, sinon impartial, et il a au moins l'avantage de rapporter les événements d'une façon complète.

DE JEAN-JACOUES ROTJSSEAU. 445

Deux jours après son arrivée, comme il se promenait dans la vallée du Grésivaudan, sur la route de la Chartreuse; les habitants de Grenoble se précipitant sur ses pas pendant plus d^une demi-lieue, lui témoignèrent en foule leur admiration. Le lendemain, sur le chemin d'Eybens, autre ovation, plus éclatante encore. De toutes parts, aussi loin que la vue peut s'étendre, il n'aperçoit que voitures , gens à cheval ou piétons ; le Parlement, le barreau, les officiers, la bourgeoisie, le peuple se pressent pour lui faire cortège ; il n'avance qu'avec peine au milieu de cette foule, et savoure lentement ce parfum de popularité. Et le soir, à minuit, il est réveillé par un bruit de voix et d'instruments ; c'est le Devin du village qu'on exécute sous sa fenêtre. Il se lève, veut remercier; mais un immense applaudissement retentit et se prolonge avec une telle intensité, qu'on aurait pu croire que toute la ville battait des mains.

Autre scène, d'un autre genre : le lendemain de son arrivée, Jean-Jacques alla voir Bovier. En ar^ rivant, il trouve M"** Bovier occupée à baigner son enfant; il apprend que c'est la mère qui l'allaite, devient gracieux, veut assister au bain, va IuIt même chercher un seau d'eau à la cuisine , arrose l'enfant, le fait rire et prolonge sa visite pendant deux heures.

Mais il n'était pas aussi aimable tous les jours. Lui faisait-on fête , c'est qu'on voulait l'exploiter et qu'on prétendait le traiter en animal curieux. Par raissait-on respecter l'mco^mVo qu'il demandait, il ne pardonnait pas une telle indifférence. La famille Bovier avait grand désir de l'avoir à diner; il promit de venir la surprendre quelque jour, arriva à l'heure

du repas; puis, dans la crainte qu'il n'y eût un couvert de plus ou un plat ajouté à son intention, il s'échappa sans qu'on pût le retenir* De toutes les personnes qui recherchaient sa société, il n'ouvrit sa porte» qu'à Servan. Il accablait surtout Bovier de ses sarcasmes et du poids de sa supériorité. Bovier était complaisant et serviable, mais il l'était parfois plus qu'il n'aurait fallu , et Jean-Jacques se serait passé volontiers de son inséparable société. De plus, Bovier ne savait pas un mot de botanique; Rousseau ne parlait pas d'autre chose. Le pauvre homme appelait Servan à son secours pour l'aider à soutenir une conversation trop difficile pour lui; mais cet utile auxiliaire ne le sauvait pas toujours des rebuffades de son fantasque et irascible compagnon. Si encore Jean-Jacques s'en était tenu aux rebuffades ; mais non content de le tourner en ridicule, il l'accusa agréablement d'un crime parfaitement caractérisé, ou d'une stupidité incroyable. « Un jour, dit-il, nous nous promenions le long de l'Isère, dans lin lieu tout plein de saules épineux * ; je vis sur ces arbrisseaux des fruits mûrs;* j'eus la curiosité d'en goûter, et leur trouvant une petite acidité très agréable, je me mis à eh manger, pour me rafraîchir. Le sieur Bovier se tenait à côté de moi, sans m'imiter et sans rien dire. Un de ses amis survint , qui , me voyant picoter ces graines , me dit : Eh! Monsieur, que faites-vous? ignorez-vous que ce fruit empoisonne? Ce fruit empoisonne! m'écriai-je tout surpris. — Sans doute, reprit-il, et tout le monde sait si bien cela, que personne dans le pays ne s'aviserait d'en goûter. Je regardai le sieur Bovier, et je lui dis : Pourquoi donc ne m'avertissiez-

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