Prince DB Lions, Mes \ seau
Conversations avec J.-J, Rous-
et cessa toute relation avec celui qui l'avait trompé '.
Pourquoi faut-il qu'à ces noms ignorés ou insignifiants, à ces relations d'un jour, nous puissions à peine joindre M"* Latour de Franqueville? Certes, si quelqu'un devait espérer d'entrer dans l'amitié du grand homme, c'était bien l'admiratrice passionnée, la femme dévouée qui, en toute circonstance, l'avait défendu contre tous ses adversaires , que Rousseau lui-même, malgré son caractère ombrageux, avait honorée de son affection et de sa reconnaissance ; celle dont, pas un seul jour, l'amitié ne lui avait fait défaut; celle quon a pu, pardessus toutes les autres, appeler la dévote de Jean- Jacques. La malheureuse femme dut être tristement froissée par l'accueil que lui fit l'homme à qui elle avait voué son culte : « Mes sentiments pour vous, lui écrivait-elle peu de temps après son retour, tiennent de l'amour que les dévots portent à Dieu... Je voudrais que tous les cœurs se réunissent au mien pour vous rendre un hommage moins disproportionné à votre mérite '.
Quand Jean-Jacques fut à Paris, il parut complètement oubHer son amie. « Quoi, lui écrivit-elle à la fin^ vous êtes à Paris depuis plus d'un mois, logé presque à ma porte, sans avoir rien fait pour que
je vous voie Votre indifférence m'humilie et
raé remplit d'amertume*. — Si je ne vais pas vous voir, lui écrivait-elle un mois après, c'est de crainte
1. S4INTB-BEUVB, Causeries du Lundi, Corr. de Voltaire et Œuvres et Corr, inéd. de J.-J.
Rousseau, 2» article 22 juUlet 1861. Sainte-Beuve tenait cette anecdote de son ami C. Du-
veypier,qul lui-même la tenait de son père. — 2. 9 JuUlet 1769; 25 mars 1770. - 3. Lettre de Jlf»« Latour à Rousseau, 2 août 1770.
DE JEiN-JAGQUES ROUSSEAU.
d'être importune ; mais dites un mot et je suis chez vous. Tout cela est inexplicable. Depuis le 4 juillet 1769, malgré sept lettres de moi, je n'ai pas un mot; mais l'épreuve ne diU-elle jamais finir, elle ne triomphera point de la constance de mon attache* ment pour vous \ » « Je n'accepte point, lui répondit enfin Rousseau, l'honneur que vous voulez me faire. Je ne suis pas logé de manière à recevoir des visites de dames, et les vôtres ne pourraient manquer d'être aussi gênantes pour ma femme et pour ^ moi qu'ennuyeuses pour, vous*. » Cependant une telle indifférence ne rebute point M"' Latour, et elle s'avise à la fin d'une idée qui arrachera bien quelques paroles à son ami : c'est le projet de publier leur correspondance*. Rousseau se garda bien d'y donner son assentiment; mais, chose plus grave, il assaisonna son refus de procédés particulièrement blessants. Enfin il voulut rompre, simplement parce que le commerce de M"® Latour lui était devenu onéreux et que son amitié avait cessé de lui convenir*. M""" Latour aurait mieux fait de ne pas s'abaisser à une justification trop facile; mais, comme elle l'avait dit, rien ne devait triompher de son attachement. Elle écrivit donc à Jean-Jacques une dernière lettre (chacune devait toujours être la dernière), où elle lui parlait d'un petit ouvrage qu'elle avait composé pour sa défense. Pour le coup, Jean- Jacques J)arut presque touché, mais non jusqu'à revenir sur ^a détermination. Ainsi M"' Latour ayant eu à lui demander les noms de M"' Rousseau. —
1. Lettre de itf»* Latoun à Rotwieau, 2 septembre 1770. — 2. lettre à M^* Latour, 4 septembre 1770. — 3. Utires de
Jl/me latow à Rousseau, 8 septembre 1770 et 14 avril 1771.
— 4. Lettre à Af"« latour, 14 avril 1771.
« Thérèse Le Vasseur, » répondit-il, pas un mot de plus. C'était de Timpertinence ^
Que fait alors M"* Latour? Ne pouvant plus écrire, elle va sans se nommer chez son ami, sous prétexte de lui donner de la musique à copier. Ils ne s'étaient jamais vus qu'une fois. Ne la reconnutil point ou feignit-il de ne pas la reconnaître ? Toujours est-il qu'il la remit à trois mois, pour lui rendre quatre pages de musique, et quand elle se fut nommée, il ne daigna pas rapprocher le terme. Elle cherche de nouveau à Témouvoir; elle réclame une entrevue, elle intéresse Thérèse à sa demande ; tout est inutile, et les trois mois bientôt révolus, le lendemain d'une troisième entrevue, il lui envoie sa partition avec son ultimatum. Il n'accepte pas les services qu'elle se propose de lui rendre, et qu'elle voulut en effet lui rendre malgré lui, et il entend cesser leurs relations '.
Elle écrivit pourtant encore trois lettres à Rousseau', mais elle n'obtint pas de réponse. Tant de persévérance méritait assurément mieux. Dans cette lutte entre la fidélité et l'attachement d'une part, la froideur et l'injustice d'autre part, le dernier mot resta à la fidélité. M"' Latour demeura profondément attachée à Rousseau, même après qu'il lui fut interdit de le lui dire; et, quand il fut mort, elle lui continua encore le tribut de son dévouement et ne
1. Lettres de A/"»» Latour à Pousseau, 26 avril 1771 ; de Rousseau à M^* Latour, 7 juillet; de Af«e Latour, Sjuillet 1771, avec Réponse de Rousseau, le même jour. Il s^agitlci de la Lettre à l'auteur de la justification de J.-J, Rousseau dans sa conduite
avec M. Hume. Cette lettre n'a paru qu'en 1781. — 2. Uttres de A/«« Latour à Rousseau, 7 avril 1772 ; de Rousseau à M^» ïaUout, et-cfe M»« Latour à Rousseau^ 24 juin 1772. — 3. Mars 1775, 18 juin et 15 novembre 1776.
cessa point de prendre sa défense contre quiconque se permettait de Tattaquer \ Elle mourut dans la misère à l'hôpital de Saint-Mandé, en 1789.
Qu'on n'attribue pas cette conduite de Rousseau à la sauvagerie. Il était à Paris, parce qu'il entrait dans ses vues de voir le monde, et il y vit, en effet, beaucoup de monde, même des dames'. II voyait M°° de Chenonceaux et allait dîner chez elle '. Il écrivait sur un tout autre ton à M"" de Créqui, quoiqu'il eût bien aussi quelques boutades à se reprocher à son égard *. Même quand il s'excusait ou refusait, il savait le faire poliment *. Surtout il ne fit pas le sauvage avec M™° de Genlis. Elle prétend que, pendant cinq mois, il alla diner chez elle presque tous les jours. Elle raconte plusieurs anecdotes sur son compte et parle de lui et de ses qualitéii en fort bons termes. Leur intimité pourtant ne dura pas et finit comme elle avait commencé, sans motif oi^ à peu près ".
1. Voici la liste des principales publications de M™« Latour en faveur de Rousseau :
Lettre de M^'de Sainl-G.à Fréron, du 14 janvier 1779.— Lettre à Fréron, par M™» D. L. M.
— Lettre d'un Anonyme à un Anonyme, ou Procès de Vesprit et du cœur de M, d'Alembert, 20 mai 1779.— Lettre à M. d'Alembert, 25 septembre 1779. —
— Béponse anonyme à l'auteur anonyme (d'Albmbbrt). — Errata de l'essai sur la musique ancienne et modet*ne, ou Lettre à l'auteur de cet Essai (db la.
BoRDB), par M»*e X., 20 août 1780. — Mon Dernier Mot, ou Réponse à ta lettre que M, de la B, (db la Bordb) a adressée à
Vabhé Bousier, — Ces divers opuscules, avec la Lettre sur la querelle avec Hume, ont été réunies sous le titre général de la Vertu vengée par l'amitié, 1 vol.
in-8, 1781, et tome XXX des Œuvres de J.-J. Rousseau. Édition de Genève, 1782.— 2. Lettres de Rousseau à M^* de B., 7 et 13 juillet 1770. — 3. Lettre de Roitsseau à Dusaulœ, 9 novembre 1770.— 4. Trois Lettres à Af"« de Créqui. Les deux premières de septembre ou octobre 1770, la troisième de 1771.-5. Lettre à M»» de Mesmes, 29 juillet 1772.— 6. M»" db GBNLIS/ Souvenirs de Félicie et Mémoires.
Parmi les amis que Rousseau se fit pendant qu'il était à Paris , il en est plusieurs qui méritent une mention spéciale. Citons Dusaulx, Rulhière» Bernardin de Saint-Pierre, Corancez.
Les rapports avec Dusaulx ne durèrent pas plus de six ou sept mois et ne purent résister aux susceptibilités ombrageuses de Jean-Jacques; mais, pendant ce temps-là, ils se virent et se parlèrent beaucoup, et avec beaucoup de confiance. Le témoignage de Dusaulx est précieux, au moins en ce qui concerne les relations personnelles, les seules dont il doive être question ici^ On a accusé Dusaulx de malveillance; peut-être fut-il simplement équitable; mais certaines gens ne comprennent que le respect aveugle, quand il s'agit de Jean-Jacques. Dusaulx avait un grand désir de faire la connaissance de Rousseau. 11 espéra qu'une lettre de Duclos lui en faciliterait les moyens; mais une première entrevue lui laissa peu d'espoir d'en obtenir une seconde. Quel ne fut pas son étonnement quand, deux mois après, le grand homme vint de lui-même se jeter dans ses bras. « En peu de jours, dit Dusaulx, nous eûmes l'air et le ton de vieux amis. » Rousseau le chargea de l'assister dans la longue et ennuyeuse besogne de la réception de ses visites. Femmes de la cour^ jolis messieurs saupoudrés d'ambre se pressaient dans sa chambre ; mais Dusaulx s'acquitta trop bien de ses fonctions , et Jean-Jacques craignit qu'un excès d'amabilité ne le livrât en proie à un flot continu des visiteurs.
Si l'on en croit Dusaulx, Rousseau aurait fait
i.DvSaVLX, De mes rapport* \ correspondance, lYOÏAu-QAT^T, avec J.'J, iious6eau et de notre
trêve en sa faveur, pendant quelque temps, à ses soupçons; et pourtant Dieu sait jusqu'à quel degré d'extravagance il les portait. Le jour que Louis XY mourut, un de ses amis le trouva abîmé de douleur. « Il y avait en France, dit-il, deux hommes également détestés, moi et le Roi, il n'en reste plus qu'un, et vous sentez, mon ami, que je vais hériter de la haine qu on portait à ce prince ^ » Et à propos de l'occupation de la Corse : « Vous ne savez donc pas : c'est un tour que m'a joué Choiseul. Ce suppôt du despotisme a voulu me ravir la gloire du code que j'avais rédigé pour ces insulaires. »
Mais il avait bien aussi ses bons moments, pleins de douceur et de mélancolie ; il se livrait alors tout entier ; du moins Dusaulx le crut quelque temps ; il goûtait les charmes de la nature ; il jouissait de devoir son existence à son travail de copiste ; il se rappelait avec délices les enivrements de la composition de son Héloîse.
La lecture solennelle qu'il fit alors de ses Coîifes^ sions fut tout un événement. Nous y reviendrons plus tard.
Comme traits de mœurs et de caractère, il faut citer deux soupers : l'un, chez Rousseau; l'autre, chez Dusaulx.
Souper chez Jean-Jacques : quel bonheur pour Dusaulx, et comme il avait accepté avec transport ! Rousseau lui avait demandé une bouteille de vin d'Espagne ; l'autre en envoya douze ; grosse maladresse, qui faillit amener une brouillerie. A son arrivée, Dusaulx trouva Jean-Jacques occupé à tourner la broche, pour faire cuire un perdreau ; il