Révcviesj 4° Promenade
défendre et pour interpréter ses paroles et ses actions ! Mais en présence d'aveux formels, d'intentions dévoilées, on est bien obligé de passer condamnation.
A-t-on seulement la ressource de lui tenir compte de ses aveux? Non. On est indulgent pour la confession repentante y mais non pour la confession orgueilleuse. Celui qui dit : Personne n est meilleur que moi, et qui consacre deux ou trois volumes à prouver le coiitraire, confond Tesprit par son audace, mais n'appelle point la sympathie. Nul homme n'est meilleur que lui ! Mais s'il veut passer pour bon, qu'il se taise au moins, et n'étale pas cyniquement, comme il l'a fait, ses turpitudes . U a traversé bien des états, en est-il un seul où il ait montré les qualités, nous ne dirons pas du héros, mais de l'honnête homme? Enfant, il passe son temps à lire des livres obscènes et se livre à des polissonneries avec une petite fille de son Age. Un peu plus tard, il s'échappe de la maison où son père Ta placé. Est-ce qu'on manque d'enfants qui valent mieux que lui? — Il change de religion sans être convaincu, sauf à en changer plus tard sans motifs plus élevés. L'homme qui traite sérieusement sa foi et sa religion n'est-il pas plus honnête que lui? — Domestique ou précepteur, il vole ses maîtres et s'amourache des jeunes filles qu'il a pour mission d'enseigner. Il y a. Dieu merci, des domestiques et des précepteurs probes et honnêtes ; ceux-là valent mieux que Rousseau. — Il se livre avec sa bienfaitrice, M"' de Warens, avec celle qu'il appelait maman, à de honteuses amours. Voilà, paralt-il, les années heureuses de sa vie. Disons qu'elles en sont les plus infâmes. — Pendant ce temps-là, il fait un
voyage et oublie M"' de Warens dans les bras de M"' de Larnage. — Il a des habitudes honteuses qu'il garde toute sa vie. — A Venise, il est très fier de sa vertu ; Zulietta et une autre padiiona ne laissent pas que de jeter un peu d'ombre sur le tableau. — Il rencontre par hasard une fille de bas étage, qu'il ne peut, en quelque sorte, ni ne veut épouser; il espère goûter avec elle les joies de la famille, sans en prendre les charges ; il a dû s'apercevoir, quoique un peu tard, qu'il n'a fait que se condamner à une vie sans dignité ; il n'en continue pas moins pendant plus de trente années, par habitude et par faiblesse, cette union commencée par désœuvrement et par passion ; mais elle a pesé sur son existence toute entière comme un malheur et un remords. C'est à elle qu'il attribue le grand crime de sa vie, l'envoi de ses cinq enfants à l'hôpital. II faut convenir que la foule des pères et des mères de famille qui gardent l'honneur du mariage et en remplissent les devoirs, qui aiment leurs enfants, les élèvent, travaillent et se dévouent pour eux, valent infiniment mieux que Rousseau.
Il devient auteur et entreprend de mettre sa vie d'accord avec ses principes ; c'est ce qu'il appelle sa réforme ; mais son &ge mûr ressemble à sa jeunesse. Ses habitudes inf&mes restent les mêmes, ses relations avec Thérèse restent les mêmes ; il continue à envoyer ses enfants à l'hôpital ; seulement ses exigences et sa susceptibilité augmentent, son caractère devient plus détestable, son orgueil ne connaît plus de bornes.
Chez M"° d'Épinay, il mène la vie de tout le monde ; on ne peut pas dire que c'est une vie édifiante. Mais, ce que tout le monde ne faisait pas, il
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est maussade et désagréable avec sa bienfaitrice, hargneux avec ses amis ; il se prend d'un amour furieux, insensé pour M"*'' d'Houdelot, et cherche à voler à son ami sa maltresse ; il agit de telle fsiçon qu'il se brouille avec chacun et se fuit chasser de la maison hospitalière qui Ta reçu.
Ses ruptures sont légendaires. Jamais homme n'eut tant d'amis et n'en changea si souvent. II en rejette la faute sur ses amis; il ferait mieux de l'attribuer à son mauvais caractère ; on y voit au moins la preuve qu'il ne tenait guère à eux.
Ne pouvant vivre avec ses égaux, il se fait accueillir chez les grands, et, pour les payer de leur hospitalité, il dit du mal d'eux, surtout de M'"'' de Luxembourg ; il se croit persécuté, tandis que c'est lui qui se rend insupportable à tout le monde.
Obligé de fuir, à cause de ses théories antireligieuses et révolutionnaires, il commence par faire le dévot, mais ne tarde pas à se brouiller avec son pasteur et à se faire chasser de Suisse, comme il s'est fait chasser de France.
Sa patrie se livre à cause de lui à des divisions intestines. On doit reconnaître qu'en général il n'excita pas les esprits ; en tout cas, il ne fit pas ce qu'il aurait dû faire pour les apaiser. Ses Lettres de la Montagne, par exemple, n'étaient bonnes qu'à armer ses concitoyens les uns contre les autres.
Il va chercher le calme en Angleterre et n'y trouve que de nouvelles tempêtes. Sa querelle avec Hume lui fit d'autant plus de tort que Hume n'eut jamais de difficultés qu'avec lui.
A Trye, il passe son temps à se disputer avec les domestiques. A Grenoble, des susceptibilités ridicules hâtent son départ. A Bourgoin et à Monquin,
Tamitié de M. de Saint-Germain ne peut fixer son humeur. A Paris, où nous le voyons actuellement, nous ne découvrons rien qui motive plus qu'ailleur» son incroyable défi : Nul n'est meilleur que moi.
Et tous ces faits, qui n'ont rien d'héroïque, comment les connaissons-nous? Par les Confessions.
Enfin, comme partie intégrante de la vie de Rousseau, il faut citer ses ouvrages, qui en forment en effet la partie la plus durable. Et d'abord ce livre même des Confessions, qui n'est, en quelque sorte, que la prolongation dans la postérité de la vie de Tauteur. Dans ce sens, le livre des Confessions est lui-même une action, et s'il propose à l'imitation une vie mauvaise, il est une mauvaise action. Et tout livre est de même, quoique à un moindre degré, une action, une œuvre de l'auteur. C'est pourquoi, nous citerons sans hésiter parmi les mauvaises, et les plus mauvaises actions de Rousseau : sa Nouvelle Héloîse, qui n'est qu'une suite de tableaux enflammés, bons à incendier les jeunes cœurs ; son Discours sur V Inégalité et son Contrat social, qui sont le meilleur code de la Révolution ; son Emile, que peu de parents heureusement ont suivi pour Téducation de leurs enfants ; et dans V Emile, la Profession de foi du Vicaire savoyard, qui vise à la destruction de toute religion révélée ; et enfin ses Confessions, où l'on trouve de tout, de la sincérité et beaucoup d^ sophismes, des théories immorales et du rigorisme, des obscénités et des impiétés ; la diffamation à chaque page : diffamation de Jean- Jacques contre lui-même, ce qui est à peine permis, et diffamation contre les autres, ce qui l'est encore moins ; difiamation contre ses ennemis, et davan-
tage encore peut-être contre ses amis ; diffamation contre sa première bienfaitrice, M""* de Warens, qu'il traîne dans la boue; contre M"' d'Épinay, qui lui a donné mille témoignages de dévouement; contre M°® de Luxembourg, qui chercha en toute occasion à lui rendre service ; contre presque tous ceux qui furent ses amis. Il ne pouvait pas se confesser, dit-il, sans confesser aussi les autres; mais si sa vie et sa réputation étaient à lui, la vie privée des autres, Tint^^rieur des maisons ofi il avait été accueilli comme hôte et comme ami ne lui appartenaient pas.
Toutefois si Rousseau eut des défauts, il eut bien aussi ses qualités dont on doit lui tenir compte. Sa sincérité à dévoiler ses fautes lui donnait assurément le droit de s'étendre avec la même franchise, et même avec un peu plus de complaisance, sur ses qualités.
Il fut bienveillant; il ne pouvait en quelque sorte, voir souffrir autour de lui. Avec des ressources médiocres, il trouvait moyen de donner assez largement aux pauvres.
Il fut étranger à la haine, même à Tégard de ceux qu'il croyait ses ennemis. Il ne leur pardonnait pas, si Ton veut, mais il dédaignait leurs injures et ne leur souhaitait pas de mal.
Il fut désintéressé et pratiqua toute sa vie le mépris des richesses. Il eut plus d'une fois occasion de s'enrichir et n'en voulut pas,profiter. Il est singulier de parler de la dignité de Rousseau; il est vrai cependant que, dans les questions d'intérêt, il se montra toujours probe et digne. Sans doute, il eut l'ostentation de la simplicité ; mais ce genre d'ostentation eut au moins l'avantage de l'aider à garder la probité.
Malgré sa devise : Vitam impendere vero, nous croyons qu'il passa sa vie à dire le contraire de la vérité. Nous ne sommes pas éloigné cependant de penser qu'il eut souvent un certain genre de sincérité ; il fut un sophiste, il ne fut pas précisément un menteur. Que de fois il eut, pour Texcuser, la bonne foi et la folie.
Il se piquait d'une fidélité scrupuleuse à sa parole et à ses promesses, et poussait cette qualité jusqu'à l'excès. Voici une anecdote qu'on cite à ce sujet \ 1} n'avait pas vu depuis plusieurs jours le comte Duprat, un de ses meilleurs amis. Il apprend que le comte est malade, mais il s'est promis de ne faire aucune visite ; rien au monde ne le ferait manquer à sa résolution. Cependant, un jour qu'il passe devant sa porte, il n'y tient plus, il se précipite dans sa chambre, le serre dans ses bras. De sorte que, dans ce combat entre son cœur et ses principes, la victoire resta à son bon cœur. Ses amis lui font beaucoup d'honneur de ce trait et le mettraient volontiers dans la morale en action : convenons qu'il faut qu'une vie soit bien dénuée d'actes de vertu pour qu'on sente le besoin de rapporter celui-là, et que Jean-Jacques Rousseau aurait mieux fait de mettre ses principes à visiter ses amis quand ils étaient malades, qu'à se renfermer dans cette sotte supériorité qui reçoit toutes les avances et n'en veut faire à personne.
Enfin , Rousseau eut des idées généreuses et des aspirations constantes vers la vertu. Des aspirations à la vertu? Mais qui donc n^en a pas ? Le cœur humain est un composé de tous les contraires ; il n'y
.1. Recueil des romances deJ.-J, Housseau, éditées par Lakanal.
a ni une vertu ni un vice dont il ne contienne le germe. Nous ne reprocherons donc pas à Rousseau ses passions et ses penchants mauvais ; tout le monde en a ; mais nous lui reprocherons de s'y être laissé aller. De même, on nous permettra de ne pas priser trop haut ses aspirations, ni même ses qualités naturelles ; les qualités ne sont pas des vertus. Ce qu'il faut considérer avant tout, ce sont les efforts énergiques et constants pour refouler les aspirations mauvaises et assurer le triomphe des bonnes.
Ne cherchons même pas à établir une sorte de balance entre les qualités et les défauts, entre le bien et le mal. Rousseau n'aurait assurément rien à gagner à cette épreuve ; mais , fût-elle en sa faveur, qu'elle ne ferait pas encore de lui l'homme excellent qu'il prétend être. L'homme bon est celui qui accomplit strictement son devoir, et il en coûte quelquefois pour l'acomplir ; c'est le mari fidèle, le père attentif, l'ami sûr, le magistrat intègre. L'homme excellent est celui qui pousse l'accomplissement de son devoir jusqu'à l'héroïsme ; c'est le soldat qui donne sa vie pour sa patrie, c'est le médecin qui affronte les épidémies, le martyr qui meurt pour sa foi. C'est aussi celui qui, sans négliger le devoir, va au-delà du devoir ; c'est saint Vincent de Paul se chargeant des fers d'un galérien ; c'est le missionnaire, qui va, au péril de sa vie, porter la bonne nouvelle, la civilisation et le salut aux nations les plus déshéritées ; c'est la sœur de charité, qui enferme sa jeunesse dans un hôpital, pour le soulagement des pauvres et des petits.
Dans quelle catégorie rangerons-nous Rousseau? lui qui, sous prétexte d'une fausse indépendance, a
DE JtCAN-JACQUES ROUSSEAU. 525
toujours fui le devoir; qui a, clans son mariage et dans sa conduite à Tégard de ses enfants, fui les devoirs de la famille ; qui a , dans son abdication du titre de citoyen, fui les devoirs du patriotisme ; qui a même, d'une certaine façon, par ses excentricités et ses théories sociales, fui les devoirs envers la société et Thumanité. Aussi, en fait de vertu, ne lui en demandez que tout juste ce qui lui convenait et lui plaisait. Ne lui demandez pas, par exemple, de pousser la bienveillance jusqu'au dévouement, la charité jusqu'au sacrifice. Il voulait bien penser aux autres, mais avant tout il pensait à lui-même et tenait à ne pas se gêner.
Trois causes ont paralysé la vertu de Rousseau : le naturalisme, Tégoïsme et la faiblesse.
Des qualités, quelque bonnes qu'elles soient, qui ne seraient que TefiFet d'un heureux caractère et de dispositions naturelles, témoigneraient de peu de vertu et de mérite. La vertu sans Feffort n'est plus la vertu. Rousseau n'eut pas toutes les qualités, tant s'en faut ; mais celles qu'il eut, il se vantait de les devoir uniquement à sa nature. Il n'admet pas l'eflFort ; il ne comprend pas la victoire sur soi-même ; ce qui signifie^ selon nous, quil ne comprend ni n'admet la vertu*. Nous voulons croire que, plus d'une fois, pour paraître rester fidèle à son système , il s'est calomnié lui-même ; qu'il s'est élevé au-dessus de ses inclinations et de ses passions ; mais ces actes, heureusement illogiques, ne peuvent être que l'exception.
L'égolsme n'est qu'une variété du naturalisme. Quand, par système, on ne suit que son inclination,
i. Voir ci-après, à l'examen des Dialogues et des Rêveries,
on est vite porté à tout rapporter à soi. L'orgueil de Rousseau a élevé cette disposition à une puissance prodigieuse. Ne se gênant pour personne , trouvant tout naturel que les autres se gênent poi^r lui, on peut prendre ses actions les unes après les autres ; toutes , sans exception , sont marquées au coin de Tégoïsme. Il ne se donne pas même la peine de s'en cacher. On le voit dans ses conversations , dans ses lettres, dans ses Confessions, et mieux encore dans les faits ; en tout et partout, il se fait le centre autour duquel le reste doit converger, le personnage en présence duquel les autres comptent à peine et sont, pour ainsi dire, absorbés.
Rousseau fut faible toute sa vie ; non seulement faible contre lui-même et ses passions ; mais il fut dénué de toute énergie morale, de ce nerf de Tàme sans lequel il est impossible de s'élever. Sa faiblesse, jointe à la douceur de ses mœurs, put le préserver des grands excès ; il est plus certain qu'elle arrêta son essor, le rendit le jouet des événements et lui inspira bien des sottises. C'est le caractère qui fait rhomme. Vir esto : Soyez homme, ayez du caractère. Rousseau manqua de caractère ; il ne fut pas même un homme. Toute vie d'homme exige, pour être, non pas parfaite, mais simplement régulière, un certain équilibre entre les facultés. Rousseau manquait complètement de cet équilibre, et notamment il avait Tàme infiniment au-dessous du génie. Il est triste de voir un personnage de sa valeur à la merci d'une Thérèse Le Vasseur, pillé par la famille de cette fille , et osant à peine s'en plaindre, traîné par elle de pays en pays et en changeant dix fois au gré de son humeur. Et dans ses difficultés à l'occasion de son Emile, et dans ses
DE JEÀNWACQUES ROUSSEAU. 527
rapports avec sa patrie, que de défaillances de toute' sorte ! Et les complots dont il se croyait entouré, n*avaient-ils pas pour première cause la faiblesse de son caractère ? Rousseau n'avait d'énergie que la plume à la main ; en face des événements , il était entièrement désarmé. Ce contraste entre ses écrits et sa conduite est flagrant. On dirait qu'il s'en apercevait et qu'il s'en affligeait. Mais sa faiblesse ne fut pas seulement une des causes principales de son malbeur; elle le fut aussi de ses fautes. On a dit que Rousseau réunissait en lui la sensibilité d'une femme, l'imagination d'un oriental, la sensualité d'un enfant, l'impétuosité d'un sauvage, Tamour-propre d'un artiste, la vigueur d'un athlète et la faiblesse d'un amoureux ; qu'en lui la souplesse du tacticien et la ténacité du dialecticien se joignaient à la fierté du plébéien de génie et à la sagacité du psychologue; qu'enfin la passion généreuse du bien moral agitait et enflammait tout cela (Henri-Frédéric Amiel). A cette caractéristique un peu longue, M. F. Brunetière en voudrait substituer une autre qui la complète et la résume. D'a-i près lui, Rousseau fut un lyrique : il le fut par le rythmeet le mouvement de son style ; il le fut sur-! tout par l'exaltation du sentiment personnel et l'é-; mancipation absolue du moi qui distingue ses écrits. Tandis que les grands écrivains du ivii* sFècTe, regardant le moi comme haïssable, auraient rougi d'étaler leurs passions dans leurs œuvres et d'appeler sur leur personne l'attention qu'ils ne demandaient que pour leurs idées, Rousseau, non seulement dans ses Confessions , mais dans presque tous ses livres, n'écrit, pour ainsi dire, que pour se raconter lui-même; de même que, dans toute sa vie,
il ne pense et n'agit que pour tout rapporter à lui seul. II est ainsi le père incontesté du Romantisme et de presque toute la littérature moderne, Tancètre des Goëte, des Henri Heine, des Byron, des Schiller, des Lamartine, des Hugo, des MicheletV
Bien plus, cette même exaltation du moi qui a été le principe du talent de Rousseau, a été également la cause de sa maladie et de sa folie. Rousseau n'est pas le premier qui soit devenu fou par orgueil, c'est-à-dire par une sorte de paroxysme du moi*. En admettant que Fauteur donne au mot lyrisme un sens plus étendu qu'on ne le fait d'habitude, il n'en reste pas moins que l'orgueil, l'égolsme, le moi en un mot, sous une forme ou sous une autre, est la caractéristique simple et complète de Rousseau tout entier, de son talent, comme de son caractère et de sa folie, et, dans ce sens, nous croyons que la pensée de M. Brunetière est parfaitement juste.
En somme , les Confessions sont la vilaine histoire d'un vilain personnage. Assez véridiques au fond, leur lecture ne peut faire que du tort à l'auteur et laisser une dangereuse impression au lecteur. Elles sont intéressantes , c'est vrai ; elles sont écrites dans un style inimitable; mais l'intérêt et le style ne sont pas tout. Et ce sensualisme efironté et perpétuel, cet oubli de la pudeur, ces tableaux séduisants du vice, ces enchaînements de circonstances qui mènent fatalement à la violation du devoir, ces peintures passionnées d'une vie de désordre, cette
i. Le Mouvement lillcraire au XIX* siècle, par F. Brunetière.
Revue des Deux Mondes, 15 octobre 1889. — 2. Article du
même auteur sur la maladie et la folie de Rousseau. /?«vue des Deux Mondes, !•' février 1890.
suprématie accordée au bonheur, ou plutôt au plaisir, sur le devoir; et d'un autre côté, ces idées fausses, ces situations impossibles, ces erreurs de conduite présentées comme des vertus, cette vie décousue , déclassée , sans règle , sans frein , présentée comme un modèle, tout cela constitue un danger évident et perpétuel.
Il était dans la destinée des livres de Rousseau de susciter des controverses; celui-ci n'y faillit pas plus que les autres. Parmi ses prôneurs à outrance se distingua 6inguené\ A l'en croire, Rousseau devait faire ses Confessions , et il les a faites précisément dans les termes et dans les conditions où il devait les faire. Le mal qu'il dit de M°® de Warens, de M°" d'Épinay et de tant d'autres , l'intérêt de son honneur, d'une légitime défense , et même d'une légitime vengeance l'autorisaient à le dire. Si sa vie ne peut pas être partout proposée en exemple, la manière dont il se juge, se condamne et se relève fait néanmoins de son livre un modèle. La lecture en est saine , salutaire , fortifiante , et Ton ne saurait trop s'en pénétrer pour apprendre à bien vivre.
11 fallait qu'on fût bien engoué de Rousseau pour que de tels jugements pussent se faire accepter par Topinion. Ils ne passèrent pourtant pas sans quelques protestations. La réponse était facile; La Harpe, entre autres, se chargea de la faire 2. La Harpe* qui avait été l'ami, presque le disciple de Voltaire, goûtait peu le talent de Rousseau. II reconnaît ce-
1. Lettres sur les Confessions de J, /. Rousseau par GiN- GUBNà, 1791 (a(lr^ssées à une dame, M"« de la Tour). — 2.
Examen de Pouvrage de Gin-
guené intitulé : « Lettres sur les Confessions de Jean-Jacques Rousseau » par Là Harpb ; cinq articles insérés au Mercure, 4« trimestre 1792.
U VIE ET LES OËUVHfiS
pendant le mérite littéraire des Confessions ; mais, comme il le dit, de prétendre justifier Thomme, Ginguené n'y réussira pas plus que Rousseau luimême. La Harpe s'attache surtout à montrer le misérable rôle de Rousseau vis-à-vis de tous ceux avec qui il fut en rapports ou qu'il regarda comme ses ennemis^ : Choiseul, d*Alembert, Hume, Diderot, et jusqu'à un certain point Voltaire, quoique Voltaire ait eu aussi sa large part de torts. Ses ennemis, dit-il , étaient en Suisse et non pas en France; ou plutôt son principal ennemi et le premier auteur de ses malheurs était lui-même.
Servan n'avait pas attendu la publication de la fin des Confessions pour protester contre Tabus des personnaUtés qu'on rencontrait à chaque page de la partie qui en avait paru, ainsi que des Promenades et des Extraits de la Correspondance . « Ces écrits, dit-il, auraient dû être supprimés. Ils nuisent aux personnes qu'ils censurent, et peut-être même à celles quHls louent, à celles qu'ils font deviner, à celles quils menacent... Rousseau se plaint beaucoup des autres; mais en somme il a été un des auteurs les plus accusateurs et le moins accusés. » On ne l'a bien sérieusement accusé que sur deux points: ses enfants et ses bienfaiteurs. Ses enfants — il suffit de le lire. — Ses amis et ses patrons. — Presque toujours il commence par l'encensoir et finit par le soufflet*.
1. Cbrutti^ Jowmal de Paris, janvier 1790, a cherché à venger d^Holbach des accusations portées contre lui par Rousseau. — 2. Réflexions sur les Confessions de J.-J, Rousseau^
par Sbryan, insérées dans le Journal encyclopédique de 1783.
Voir aussi Ch. Estibnnb, Essai sur les Confessions, 1 vol. in-8,
DE JEAN-JiLCQUES ROUSSEAU. 531
Il est possible qu^oo juge mieux à distance : écoutons Sainte-Beuve; il a surtout examiné les Confessions au point de vue du style. C*en est le côté le moins important et le plus facile à justifier ; mais à propos du style, il jette bien aussi un coup d'œil sur le reste. Il ne ménage pas à Rousseau les louanges. Il reconnaît en lui Técrivain qui a fait faire à la langue du jywV' siècle les plus grands progrès. Jean-Jacques, dit-il, est Técrivain du sentiment et de la vie domestique, Fiuventeur de la rêverie, le peintre de la nature ; mai's il a> aussi ses défauts, et, chose remarquable, ses défauts de style tiennent pour la plupart aux défauts de Thomme. Son style , comme sa vie , a contracté quelque chose des vices de sa première éducation et des mauvaises compagnies qu'il a hantées d'abord. « Il ne semble pas se douter qu'il existe certaines choses qu'il n'est pas permis d'exprimer, qu'il est certaines expressions ignobles , dégoûtantes, cyniques dont Thonnète homme se passe et qu'il ignore. Rousseau quelque temps a été laquais; on s'en aperçoit à plus d'un endroit de son style. Il ne hait ni le mot ni la chose*.... »
On a beaucoup lu les Confessions ; on aurait mieux fait de les lire moins ; on a tentët de les excuser parfois, rarement de les justifier, et elles sont en effet injustifiables. Rousseau a dit de son roman de prédilection , la Nouvelle Héloîse : « Toute fille qui en osera Ure une seule page est une fille perdue; » il aurait pu le dire à plus juste titre encore du roman de sa vie.